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N°
122 - juin-juillet 2005
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FRANCOPHONIE
Entretien avec Jean-Pierre ELONG-MBASSI, secrétaire
général du PDM (partenariat pour le développement
municipal) en Afrique.
Propos recueillis par Martine DENOUNE
Quand le Bénin expérimente
la décentralisation

M. Jean-Pierre Elong-Mbassi, secrétaire
général du "Partenariat pour le développement
municipal" en Afrique, est convaincu que la décentralisation
permettra à son continent de décoller.
- Quel rôle peut jouer la micro-finance
en Afrique ?
Jean-Pierre Elong-Mbassi : Lors du dernier sommet
de la Francophonie, en octobre 2004 à Ouagadougou, le président
français Jacques Chirac avait annoncé la tenue d'une
conférence internationale sur la micro-finance à
Paris en juin 2005. Cette reconnaissance internationale de la
micro-finance constitue une avancée. Dans de nombreux pays,
notamment en Afrique, le système bancaire classique n'a
pas la flexibilité nécessaire pour permettre de
mobiliser et de distribuer de manière efficace l'épargne.
Dans un pays comme le Cameroun, bon nombre d'entrepreneurs ont
recours aux tontines pour leurs opérations d'investissements
et de gestion courante. L'explosion des coopératives d'épargne
et de crédit dans ce pays comme dans d'autres, prouve que
la micro-finance comble un manque important entre la banque classique
et les opérateurs économiques, et pas seulement
la frange la plus pauvre.
Particulièrement adaptée pour les économies
où le secteur informel constitue une proportion appréciable
de l'activité économique, la micro-finance ne doit
pas se limiter à assurer simplement la survie des populations
et entrepreneurs y ayant recours. Elle peut réconcilier
le monde de la finance avec les sociétés, si ses
innovations sont diffusées dans le milieu bancaire. Une
manière de donner un nouveau souffle au secteur financier
en Afrique.
- Pour quelles raisons la décentralisation
contribue-t-elle à la démocratie et au développement
économique de ce continent ?
- Pour beaucoup d'Africains, la décentralisation
présente une portée historique équivalente
à ce qu'ont été les indépendances.
Dans une situation comme dans l'autre, il s'agit de reconnaître
aux populations locales, la responsabilité sur la gestion
de leurs affaires : soit nationales dans le cas des indépendances,
soit locales dans celui de la décentralisation.
Cette prise de responsabilité constitue également
un exercice de refondation, dans la mesure où l'Etat hérité
de la colonisation a été d'une certaine manière,
non approprié par les populations. D'où à
terme, leur reconciliation avec les institutions publiques.
En outre la décentralisation contribue à enraciner
la culture démocratique et l'alternance politique. D'une
mandature à l'autre, le taux de renouvellement des équipes
municipales dépasse partout le seuil des 50%.
Avec la mise en place des collectivités territoriales décentralisées,
on réalise que l'économie nationale résulte
d' une congruence d'économies locales sur lesquelles le
développement durable doit prendre appui.
Enfin la décentralisation permet de redécouvrir
les vertus du développement local. Après la première
décennie des indépendances (la décennie 1960),
la plupart des pays africains ont cru pouvoir se développer
grâce à leur connexion au marché mondial.
Mais comme le commerce mondial des matières premières
minières et agricoles sur lequel l'Afrique a longtemps
misé, est entré dans une crise durable, il convient
de réviser notre stratégie. Et ce, en privilégiant
le marché régional et local, qui offre au paysan
africain des perspectives de gains monétaires 4 fois supérieures
à celles du marché mondial.
- Quel parallèle peut-on faire entre
la situation des pays d¹Asie dans les années 65 et
la situation actuelle de l'Afrique ?
- Caractérisée par des conflits larvés ou
ouverts, de fortes migrations de populations, l'instabilité
institutionnelle et la crise économique, la situation actuelle
de l'Afrique est souvent décrite comme une sorte de fatalité.
Mais rappelons-nous la situation de l'Asie du Sud-Est des années
1965. Avec ses conflits ouverts presque dans tous les pays et
entre pays, des boat people dont le naufrage des embarquements
en Mer de Chine rappelle tristement ce qui se passe aujourd'hui
au large du Détroit de Gibraltar, elle correspondait à
peu près à celle de l'Afrique d'aujourd'hui. A cette
époque, la situation asiatique s'expliquait par la lutte
entre le bloc communiste et le bloc occidental. Sans nier l'intérêt
de cette explication, j'y vois plus fondamentalement le résultat
du pic des crises classiques consécutifs à la transition
démographique, quand le taux de croissance de la population
est fortement supérieur à son taux de renouvellement.
D'où des bouleversements dans la distribution du peuplement,
qui à leur tour suscitent d'importants mouvements de populations
des campagnes vers les villes, des régions densément
peuplées vers les moins denses, et des zones pauvres vers
celles plus riches. Cette situation se stabilise généralement
quand la croissance de la population arrive à son asymptote,
c'est-à-dire quand le taux de renouvellement est égal
à 1.
En Asie du Sud-Est, la stabilisation est intervenue au cours de
la décennie 1990, et avec elle, l'augmentation de la productivité,
et donc de la richesse des économies.
D'après les experts, en Afrique la courbe ascendante de
la transition démographique arrivera à son asymptote
vers les années 2050.
- D'ici là comment faire pour que les
transferts financiers internationaux bénéficient
effectivement aux populations locales ?
- Pour les populations, la migration constitue une variable d'ajustement.
D'après Alfred Sauvy, "quand la richesse ne va pas
aux hommes, les hommes vont vers la richesse". En assignant
ses populations à résidence dans le continent, la
communauté internationale refuse que l'Afrique utilise
cette variable d'ajustement. Restent donc les transferts internationaux,
financiers et technologiques, avec par exemple, l'importance d'organiser
la coopération financière internationale.
Se pose alors la question récurrente de savoir comment
les flux financiers atteignent effectivement les populations locales.
Certains estiment que seuls des projets ciblant les populations
locales sont les mieux à même de garantir efficacement
les transferts. D'autres au contraire pensent que comme les populations
locales peuvent définir leurs projets, il est préfèrable
d'apporter une aide budgétaire aux Etats. Mais ce débat
a perdu un peu de son intérêt, en raison de la définition
des objectifs du Millénaire pour le développement,
par la communauté internationale.
Financer la mise en uvre des objectifs dont la réalisation
s'effectue à hauteur de 70% au niveau local, reste le meilleur
moyen de garantir les transferts. Prenons l'exemple de l'eau et
de l'assainissement : il faudrait 18 milliards de dollars annuels
d'ici 2015 pour réduire de moitié la proportion
des populations africaines n'ayant pas accès à l'eau
potable et à un assainissement de base. Or la communauté
internationale n'est toujours pas en mesure de mobiliser cette
somme. Pourtant ce serait largement à sa portée,
puisqu'elle correspond à la mobilisation de 20 dollars
par personne et par an, soit le prix de 20 tasses de café
à Paris ou à New York.
Nécessaires, les transferts internationaux
seront d'autant plus efficaces qu'ils utiliseront les mécanismes
du terrain, c'est-à-dire sous forme de coopération
décentralisée, fondée sur les relations de
collectivités locales à collectivités locales.
Si 20% au moins de l'aide internationale en direction de l'Afrique
était véhiculée de cette façon, l'efficacité
de l'aide serait nettement améliorée.
Il convient également de recourir à des innovations
de financements internationaux solidaires. Ainsi dans le domaine
de l'eau, instauré en France par la loi Oudin, "le
centime par mètre cube" consistant à autoriser
les collectivités locales et les sociétés
concessionnaires d'eau, à prélever un centime par
mètre cube consommé dans les pays du Nord, pour
financer l'extension du service d'eau potable et d'assainissement
pour les populations des pays du Sud, est exemplaire.
Mises en uvre au Royaume Uni, aux Pays Bas
et en Belgique, des innovations de même nature offrent des
perspectives prometteuses pour l'implication des collectivités
locales dans la réalisation des objectifs du Millénaire
pour le développement.
Propos recueillis par Martine DENOUNE