Penser aux autres
Un sourire, un franc sourire surprenant sur
le tarmac de l'aéroport. Un visage rayonnant, inattendu
à la sortie du cauchemar. Un visage qui fera les "unes"
du lendemain et les couvertures des magazines de la semaine.
Florence Aubenas, journaliste au quotidien Libération,
est rentrée, tirée des griffes de ses ravisseurs
par les services français, qui, comme de coutume, se
font discrets. Florence, quasi inconnue le 5 janvier, est
devenue une icône.
Bien sûr, le moment est à la joie.
Mais il faudra tirer les leçons de ce rapt odieux et
évaluer les diverses initiatives qui ont marqué
ces cinq mois d'attente et de doute.
Il faudra d'abord penser aux familles de ceux qui ne sont
pas revenus, qui ne reviendront pas. Penser aux journalistes
tombés sur le front de l'information, mais aussi à
tous ceux, plus anonymes, qui, pour accomplir leur métier,
pour rendre service, ont pris le risque d'aller là
où les haines se déchaînent, là
où l'homme est redevenu un loup pour l'homme.
Il faudra à nouveau s'interroger sur la présence
de journalistes dans une zone de combat, dans une région
où même les militaires ne s'aventurent qu'avec
mille précautions. La question n'est pas nouvelle,
mais ne trouvera jamais de réponse définitive.
Aucune information ne vaut la mort d'un homme. Mais une information
peut sauver des centaines, des milliers de vies humaines
Il faudra admettre pourtant que, parfois, non parce que le
risque est trop grand, mais parce que ses conditions de travail
annihilent son indépendance, le journaliste doit savoir
attendre pour témoigner, la mort dans l'âme.
Il faudra surtout que, très vite, les
gouvernements et les autorités internationales reprennent
le dossier de la protection des journalistes, pour l'améliorer,
pour que les auteurs de crimes et d'exactions contre eux n'aient
aucun répit, pour que les régimes qui les protègent
soient mis inexorablement au ban de l'humanité. Des
premiers pas ont été accomplis, l'an dernier,
à Genève. Mais la situation s'aggrave et exige
une réaction plus vive, plus rapide. Il en va de la
première des libertés, celle de la presse.
Il faudra aussi se poser franchement la question
de la pertinence de certaines formes de soutien aux otages.
Le bruit médiatique ne prolonge-t-il pas parfois leur
calvaire ? Cette interrogation non plus n'est pas nouvelle
et la réponse reste tout aussi incertaine. En tout
cas, nul ne peut prétendre détenir la vérité
en la matière en s'appuyant sur des "statistiques"
parfaitement incontrôlables. Ne rien faire serait inhumain,
en faire trop est tout aussi dangereux.
Le preneur d'otages est un criminel particulier
qui, outre l'enfermement, utilise la manipulation pour parvenir
à ses fins. Il convient avant tout de ne pas tomber
dans ses pièges, de laisser travailler les hommes d'expérience.
Sans pourtant tout attendre d'eux. En tout cas, il serait
inadmissible dans une démocratie que le soutien aux
otages, au lieu de conforter les autorités dans leur
rôle, serve de prétexte pour mettre en doute
leur volonté d'aboutir
Il faudra enfin penser aux autres, penser à
ces milliers de journalistes, souvent peu formés, qui
doivent, aujourd'hui, exercer leur métier dans des
Etats où la loi permet de les emprisonner pour leurs
écrits ou leurs paroles, où les puissants les
méprisent, où l'argent les bâillonne.
Eux aussi sont des otages, eux aussi sont enfermés,
eux aussi sont manipulés. Eux aussi méritent
notre respect, notre aide, notre soutien.
Georges GROS