Union de la Presse Francophone
 
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N° 122 - juin-juillet 2005

EDITORIAL
par Georges GROS
Secrétaire général international de l'UPF

Penser aux autres

Un sourire, un franc sourire surprenant sur le tarmac de l'aéroport. Un visage rayonnant, inattendu à la sortie du cauchemar. Un visage qui fera les "unes" du lendemain et les couvertures des magazines de la semaine. Florence Aubenas, journaliste au quotidien Libération, est rentrée, tirée des griffes de ses ravisseurs par les services français, qui, comme de coutume, se font discrets. Florence, quasi inconnue le 5 janvier, est devenue une icône.

Bien sûr, le moment est à la joie. Mais il faudra tirer les leçons de ce rapt odieux et évaluer les diverses initiatives qui ont marqué ces cinq mois d'attente et de doute.
Il faudra d'abord penser aux familles de ceux qui ne sont pas revenus, qui ne reviendront pas. Penser aux journalistes tombés sur le front de l'information, mais aussi à tous ceux, plus anonymes, qui, pour accomplir leur métier, pour rendre service, ont pris le risque d'aller là où les haines se déchaînent, là où l'homme est redevenu un loup pour l'homme.
Il faudra à nouveau s'interroger sur la présence de journalistes dans une zone de combat, dans une région où même les militaires ne s'aventurent qu'avec mille précautions. La question n'est pas nouvelle, mais ne trouvera jamais de réponse définitive. Aucune information ne vaut la mort d'un homme. Mais une information peut sauver des centaines, des milliers de vies humaines… Il faudra admettre pourtant que, parfois, non parce que le risque est trop grand, mais parce que ses conditions de travail annihilent son indépendance, le journaliste doit savoir attendre pour témoigner, la mort dans l'âme.

Il faudra surtout que, très vite, les gouvernements et les autorités internationales reprennent le dossier de la protection des journalistes, pour l'améliorer, pour que les auteurs de crimes et d'exactions contre eux n'aient aucun répit, pour que les régimes qui les protègent soient mis inexorablement au ban de l'humanité. Des premiers pas ont été accomplis, l'an dernier, à Genève. Mais la situation s'aggrave et exige une réaction plus vive, plus rapide. Il en va de la première des libertés, celle de la presse.

Il faudra aussi se poser franchement la question de la pertinence de certaines formes de soutien aux otages. Le bruit médiatique ne prolonge-t-il pas parfois leur calvaire ? Cette interrogation non plus n'est pas nouvelle et la réponse reste tout aussi incertaine. En tout cas, nul ne peut prétendre détenir la vérité en la matière en s'appuyant sur des "statistiques" parfaitement incontrôlables. Ne rien faire serait inhumain, en faire trop est tout aussi dangereux.

Le preneur d'otages est un criminel particulier qui, outre l'enfermement, utilise la manipulation pour parvenir à ses fins. Il convient avant tout de ne pas tomber dans ses pièges, de laisser travailler les hommes d'expérience. Sans pourtant tout attendre d'eux. En tout cas, il serait inadmissible dans une démocratie que le soutien aux otages, au lieu de conforter les autorités dans leur rôle, serve de prétexte pour mettre en doute leur volonté d'aboutir…

Il faudra enfin penser aux autres, penser à ces milliers de journalistes, souvent peu formés, qui doivent, aujourd'hui, exercer leur métier dans des Etats où la loi permet de les emprisonner pour leurs écrits ou leurs paroles, où les puissants les méprisent, où l'argent les bâillonne.
Eux aussi sont des otages, eux aussi sont enfermés, eux aussi sont manipulés. Eux aussi méritent notre respect, notre aide, notre soutien.

Georges GROS