Union de la Presse Francophone
 
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N° 122 - juin-juillet 2005

PRESSE
Entretien avec François-Régis Hutin, PDG d'Ouest-France
par
Serge HIREL

" Etre proche des lecteurs pour obtenir leur confiance "

Union de la Presse Francophone

A la tête du quotidien breton depuis quarante ans, François-Régis Hutin répond sur la situation de son groupe et la manière dont il conçoit le rôle de la presse dans la société d'aujourd'hui.

- Le groupe Ouest-France, ces dernières années, s'est beaucoup développé. Après l'annonce de la reprise du pôle ouest de la Socpresse, certains vous ont qualifié de " nouveau papivore "… Que vous inspire cette flèche, qui vous compare à Robert Hersant ?
- Dire cela est une erreur ! C'est ne rien comprendre à notre démarche. Ces trois titres sont au cœur même de notre dispositif. Ils sont en grande difficulté… Fallait-il les laisser mourir ? L'ensemble de la presse est solidaire. Quand un titre baisse, je ne me réjouis pas… Je suis marin. Quand vous êtes porté par une vague descendante, quoique vous fassiez, vous descendez. Un journal qui ferme dans notre rayon d'action, c'est un désastre. Nous devons nous défendre…
Dans cette affaire, nous sommes des victimes de la faiblesse des autres. Elle nous conduit à une concentration que nous ne voulions pas…

- Qui dit concentration pense atteinte au pluralisme…
- Pas nécessairement. Nous l'avons dit : chacun de ces titres -déjà très semblables les uns aux autres- conservera son originalité, sa ligne éditoriale. Notre problème est ailleurs : peut-on les faire vivre ?... Oui, probablement, parce que des synergies sont possibles dans les domaines de l'administration, de la technique et de la logistique… Mais notre intérêt est qu'ils conservent le maximum de lecteurs. Ce n'est pas en les alignant sur leur concurrent Ouest-France que nous réussirons cela…

" Le secret : aimer les autres "

- Pour vous, concentration et pluralisme peuvent aller de pair ?
- Bien sûr, l'indépendance est souhaitable. Mais faut-il encore en avoir les moyens… Nous, nous préférons le pluralisme à la concentration. Mais mettre en commun des moyens n'interdit pas le pluralisme. C'est notre manière de voir les choses. Nous en avons déjà l'expérience, avec nos hebdos notamment ou avec La Presse de la Manche à Cherbourg.

- Vous possédez maintenant une quarantaine d'hebdos. Pourquoi le premier quotidien de France achète-t-il ces journaux locaux ?
- Parce qu'ils sont locaux, justement. Pour leur proximité avec leurs lecteurs, avec la vraie vie... Mais je voudrais d'abord expliquer pourquoi nous nous sommes intéressés à ces titres. Notre ancêtre Ouest-Eclair a d'abord été une fédération d'hebdos. Depuis plusieurs dizaines d'années, nous en avons vu se développer sur notre territoire. Pour ne pas nous mettre en danger, nous devions être réactifs. Soit nous lancions nos propres titres pour compenser, ici et là, une pénétration trop faible, soit nous profitions des opportunités. C'est ce qui est survenu avec le groupe Méaulle, qui était à vendre en un seul bloc. L'objectif était de nous renforcer en Basse-Normandie, où Ouest-France est présent, mais loin de son siège… Cela nous vaut d'être aujourd'hui en Haute-Normandie et même en Ile-de-France…
Cette forme de presse correspond bien à notre approche de l'information. Nous devons être proches du lecteur, partager sa vie, pour comprendre ses problèmes, l'aider à les résoudre… La force d'Ouest-France, ce sont ses micro-locales, son réseau de correspondants qui, jour après jour, rapportent les grands et petits faits qui font la vie de tous les jours…

" L'information, c'est la respiration des gens "

- C'est donc la qualité de l'information, sa pertinence, qui assure le succès de votre journal…
- Elle y est bien sûr pour une large part. Mais le premier ingrédient de la presse, c'est la confiance, la loyauté, la transparence. Pour faire un bon journal, il n'y a qu'un secret : aimer les autres, être attentifs à leur vie, à leurs souhaits, à leurs misères, sans en rajouter… Pour cela, il faut être un bon professionnel, respectueux des autres.
Je suis très sensible aux lecteurs. Ce sont eux qui nous portent, qui nous inspirent. Nous sommes en dialogue avec eux. Ils nous enrichissent. Ils nous aident à approfondir nos réflexions, sans abandonner nos valeurs humanistes. Nous sommes là pour comprendre ensemble le monde, de la plus petite commune à la planète entière…
Tout le journal participe à cette démarche, de l'éditorial aux petites annonces. Prenez les avis d'obsèques… Nos lecteurs nous confient leurs souffrances. Leur rédaction, qui parfois m'émeut, laisse deviner des drames sous-jacents, des espérances, des désespoirs… Nous devons entretenir ces liens, d'attention, sinon d'amitié…

" Donner la parole à tous "

- Hubert Beuve-Méry, le fondateur du Monde, préférait placer le journaliste au dessus de la mêlée, voulait qu'il soit un observateur impartial. Apparemment, vous ne partagez pas ce point de vue…
- Je lui préfère l'observation participante. L'information n'est pas une statue au milieu de la place publique. C'est la respiration des gens. Notre devoir est de la traiter, d'en rendre compte en nous plaçant au milieu d'eux. Sinon, sans pouvoir manifester notre sollicitude, nous ne serions pas crédibles.
Nous devons respecter nos idéaux, mais aussi évoluer dans la communauté, cette structure de société qui, heureusement, est aujourd'hui la notre, qui, entre la masse, contraignante, et la communion, souhaitable mais inaccessible, assure l'équilibre entre la pression et l'adhésion… Quotidien régional ou hebdo local, nous avons à gérer cela au niveau de la commune, une communauté à taille humaine.
C'est une chance formidable. Mais aussi une terrible exigence. Nous ne pouvons pas être paresseux. Nous devons être précis, exhaustifs. Il nous faut rendre compte avec exactitude de tous les événements locaux. C'est un métier certes astreignant, mais exaltant !

- Ce lien affectif avec le lecteur a-t-il eu, selon vous, une influence sur le "oui" breton à la Constitution européenne ? Ouest-France a mené clairement campagne pour l'adoption de ce traité et la Bretagne a été la seule région française à émettre un tel vote…
- Je resterai prudent. Lors du traité de Maastricht, on a dit que nous avions eu une grande influence sur le résultat. Mais cela s'est joué à 1% près… Je ne suis pas certain que les opinions reflétées par un seul journal expliquent ce résultat. Des confrères ont, comme nous, exprimé une opinion favorable à cette Constitution. Ils n'on pas été suivis…
Je pense néanmoins que nous exerçons une influence de long terme, de permanence, de fidélité à une région. Il n'y a pas osmose avec ses habitants, mais une dialectique respectueuse. On se forme, on se réforme mutuellement. Nous nous influençons mutuellement. Peu à peu, dans un certain nombre de domaines, les opinions se rapprochent.
En tout cas, dans la manière dont nous gérons le dialogue, nous ne sommes pas en porte-à-faux avec nos lecteurs. Même si nous recevons quelques lettres critiques, la quasi-totalité est d'accord avec Ouest-France qui donne la parole à toutes les tendances. Nous cherchons non pas l'égalité -nous n'en sommes pas au pèse-lettres-, mais l'équité, qui assure la reconnaissance de l'autre, de sa spécificité.
Ce n'est pas pour cela que nous n'avons pas à donner notre opinion. C'est aussi notre rôle. C'est à ce brassage des idées, à cette formation des esprits, à ce dialogue entre les hommes, que sert un journal.

" Nous sommes condamnés à bien gérer "

- Encore faut-il avoir les moyens de le publier. Une entreprise de presse est une entreprise comme une autre…
- Ouest-France s'est doté des moyens juridiques assurant le maintien de son indépendance, en devenant dépendant d'une association loi 1901, l'Association pour le Soutien des Principes de la Démocratie Humaniste, il n'en reste pas moins qu'il nous faut gagner de l'argent pour ne pas tomber dans des emprunts funestes. Aucun de nos actionnaires -devenus associés depuis 1990- n'a jamais touché de dividendes, quel qu'ait été le bilan annuel. Cela fait partie de nos principes fondateurs et j'en suis fier. Pour en rester là, nous sommes donc condamnés à bien gérer.
Le principe est simple : comme, sur un avion, tous les moteurs doivent tourner, chez nous, toutes les sociétés doivent gagner leur vie. Aucune ne peut être sauvée par les autres. Mais ce n'est pas l'argent qui fait la réussite d'une entreprise de presse. La réussite provient de son dynamisme. L'argent vient ensuite…

" La concurrence peu acceptable des médias publics "

- Le groupe Ouest-France est aussi propriétaire du plus important réseau de gratuits en France. Pour cette filiale, Spir, votre attitude est-elle différente ?
- Les affaires d'argent doivent faire de l'argent. Les gratuits doivent donc faire de l'argent. Mais ils participent aussi, par leurs petites annonces, à ce travail de proximité qui est le notre.
Historiquement, je suis le premier directeur de quotidien régional à m'être lancé dans la presse gratuite, par un accord avec le fondateur du premier titre, Le Carillon, né quelque part dans le Nord parce qu'un curé a eu l'idée de publier dans son journal paroissial les petites annonces que lui apportaient ses ouailles. Nous avons pris cette décision d'entrer dans ce domaine pour nous protéger d'un projet de gratuit multi-local qui aurait empiété sur nos recettes publicitaires. Plus tard, parce que le fondateur du groupe Spir, Claude Léoni, devenu un ami, avait décidé de vendre son affaire, nous l'avons reprise pour nous développer dans cette branche. Pour cela, nous avons contracté un emprunt très important. Nous avions revendu les titres du Carillon publiés sur leur territoire à ceux de nos confrères qui le souhaitaient. Ce fut le cas notamment du groupe Sud-Ouest, qui, avec S3G, possède aujourd'hui le deuxième pôle de gratuits en France. Il n'y avait donc pas de notre part volonté d'hégémonie…
C'est cette même démarche de protection qui nous a conduit à entrer sur le terrain des hebdos et à prendre une participation de 50% dans 20 Minutes, qui, maintenant, publie une dizaine de quotidiens gratuits dans les grandes villes de France… sauf à Rennes…

- Aux responsabilités depuis quarante ans, quel jugement portez-vous sur la presse française, que l'on dit malade…
- Elle l'est. Dans les causes de ce mal, on cite souvent ses contenus inadéquats, ses fonds propres insuffisants, son réseau de vente qui s'étiole, et d'autres raisons encore. Mais je reste persuadé que la principale raison demeure la concurrence peu acceptable exercée sur elle par les médias publics. Dans les années 80, je me suis battu contre l'Etat qui s'était mis dans la tête d'offrir un minitel à chaque foyer d'Ille-et-Vilaine. Un minitel dont on savait qu'il serait financé par la publicité… C'était donc pour nous un concurrent direct.
Aujourd'hui, est-il normal que les collectivités locales publient des revues bourrées d'annonces ? Trouvez-vous normal que les chaînes publiques de télévision, qui reçoivent l'argent de la redevance audiovisuelle, bénéficient aussi de revenus publicitaires ? Tout cela au risque d'aggraver les concentrations, de voir se réduire l'indépendance des titres de presse écrite et de leurs télévisions locales.

- La presse doit aussi faire face aux nouveaux médias…
- Elle doit s'y intéresser, les prendre en compte, les utiliser, parce qu'ils sont des concurrents potentiels, mais aussi parce qu'ils apportent de nouveaux moyens de relation avec les lecteurs. Ouest-France, aujourd'hui, est présent dans ces médias, il s'est lancé avec beaucoup de résolution dans l'Internet. Nos sites sont payants et, en matière de publicité, nous proposons une offre couplée avec le journal papier. C'est un enjeu important parce qu'Internet capte les petites annonces et que celles-ci sont à la fois une source de revenus et une vitrine de la vie des gens, de la vie de nos lecteurs !

François-Régis HUTIN, PDG d'Ouest-France, propos recueillis par Serge HIREL