" Etre proche des lecteurs pour obtenir
leur confiance "

A la tête du quotidien breton depuis
quarante ans, François-Régis Hutin répond
sur la situation de son groupe et la manière dont il
conçoit le rôle de la presse dans la société
d'aujourd'hui.
- Le groupe Ouest-France, ces dernières
années, s'est beaucoup développé. Après
l'annonce de la reprise du pôle ouest de la Socpresse,
certains vous ont qualifié de " nouveau papivore
"
Que vous inspire cette flèche, qui vous
compare à Robert Hersant ?
- Dire cela est une erreur ! C'est ne rien comprendre à
notre démarche. Ces trois titres sont au cur
même de notre dispositif. Ils sont en grande difficulté
Fallait-il les laisser mourir ? L'ensemble de la presse est
solidaire. Quand un titre baisse, je ne me réjouis
pas
Je suis marin. Quand vous êtes porté
par une vague descendante, quoique vous fassiez, vous descendez.
Un journal qui ferme dans notre rayon d'action, c'est un désastre.
Nous devons nous défendre
Dans cette affaire, nous sommes des victimes de la faiblesse
des autres. Elle nous conduit à une concentration que
nous ne voulions pas
- Qui dit concentration pense atteinte
au pluralisme
- Pas nécessairement. Nous l'avons dit : chacun de
ces titres -déjà très semblables les
uns aux autres- conservera son originalité, sa ligne
éditoriale. Notre problème est ailleurs : peut-on
les faire vivre ?... Oui, probablement, parce que des synergies
sont possibles dans les domaines de l'administration, de la
technique et de la logistique
Mais notre intérêt
est qu'ils conservent le maximum de lecteurs. Ce n'est pas
en les alignant sur leur concurrent Ouest-France que
nous réussirons cela
" Le secret : aimer les autres "
- Pour vous, concentration et pluralisme
peuvent aller de pair ?
- Bien sûr, l'indépendance est souhaitable. Mais
faut-il encore en avoir les moyens
Nous, nous préférons
le pluralisme à la concentration. Mais mettre en commun
des moyens n'interdit pas le pluralisme. C'est notre manière
de voir les choses. Nous en avons déjà l'expérience,
avec nos hebdos notamment ou avec La Presse de la Manche
à Cherbourg.
- Vous possédez maintenant une
quarantaine d'hebdos. Pourquoi le premier quotidien de France
achète-t-il ces journaux locaux ?
- Parce qu'ils sont locaux, justement. Pour leur proximité
avec leurs lecteurs, avec la vraie vie... Mais je voudrais
d'abord expliquer pourquoi nous nous sommes intéressés
à ces titres. Notre ancêtre Ouest-Eclair
a d'abord été une fédération d'hebdos.
Depuis plusieurs dizaines d'années, nous en avons vu
se développer sur notre territoire. Pour ne pas nous
mettre en danger, nous devions être réactifs.
Soit nous lancions nos propres titres pour compenser, ici
et là, une pénétration trop faible, soit
nous profitions des opportunités. C'est ce qui est
survenu avec le groupe Méaulle, qui était à
vendre en un seul bloc. L'objectif était de nous renforcer
en Basse-Normandie, où Ouest-France est présent,
mais loin de son siège
Cela nous vaut d'être
aujourd'hui en Haute-Normandie et même en Ile-de-France
Cette forme de presse correspond bien à notre approche
de l'information. Nous devons être proches du lecteur,
partager sa vie, pour comprendre ses problèmes, l'aider
à les résoudre
La force d'Ouest-France,
ce sont ses micro-locales, son réseau de correspondants
qui, jour après jour, rapportent les grands et petits
faits qui font la vie de tous les jours
" L'information, c'est la respiration
des gens "
- C'est donc la qualité de l'information,
sa pertinence, qui assure le succès de votre journal
- Elle y est bien sûr pour une large part. Mais le premier
ingrédient de la presse, c'est la confiance, la loyauté,
la transparence. Pour faire un bon journal, il n'y a qu'un
secret : aimer les autres, être attentifs à leur
vie, à leurs souhaits, à leurs misères,
sans en rajouter
Pour cela, il faut être un bon
professionnel, respectueux des autres.
Je suis très sensible aux lecteurs. Ce sont eux qui
nous portent, qui nous inspirent. Nous sommes en dialogue
avec eux. Ils nous enrichissent. Ils nous aident à
approfondir nos réflexions, sans abandonner nos valeurs
humanistes. Nous sommes là pour comprendre ensemble
le monde, de la plus petite commune à la planète
entière
Tout le journal participe à cette démarche,
de l'éditorial aux petites annonces. Prenez les avis
d'obsèques
Nos lecteurs nous confient leurs souffrances.
Leur rédaction, qui parfois m'émeut, laisse
deviner des drames sous-jacents, des espérances, des
désespoirs
Nous devons entretenir ces liens,
d'attention, sinon d'amitié
" Donner la parole à tous "
- Hubert Beuve-Méry, le fondateur
du Monde, préférait placer le journaliste
au dessus de la mêlée, voulait qu'il soit un
observateur impartial. Apparemment, vous ne partagez pas ce
point de vue
- Je lui préfère l'observation participante.
L'information n'est pas une statue au milieu de la place publique.
C'est la respiration des gens. Notre devoir est de la traiter,
d'en rendre compte en nous plaçant au milieu d'eux.
Sinon, sans pouvoir manifester notre sollicitude, nous ne
serions pas crédibles.
Nous devons respecter nos idéaux, mais aussi évoluer
dans la communauté, cette structure de société
qui, heureusement, est aujourd'hui la notre, qui, entre la
masse, contraignante, et la communion, souhaitable mais inaccessible,
assure l'équilibre entre la pression et l'adhésion
Quotidien régional ou hebdo local, nous avons à
gérer cela au niveau de la commune, une communauté
à taille humaine.
C'est une chance formidable. Mais aussi une terrible exigence.
Nous ne pouvons pas être paresseux. Nous devons être
précis, exhaustifs. Il nous faut rendre compte avec
exactitude de tous les événements locaux. C'est
un métier certes astreignant, mais exaltant !
- Ce lien affectif avec le lecteur a-t-il
eu, selon vous, une influence sur le "oui" breton
à la Constitution européenne ? Ouest-France
a mené clairement campagne pour l'adoption de ce traité
et la Bretagne a été la seule région
française à émettre un tel vote
- Je resterai prudent. Lors du traité de Maastricht,
on a dit que nous avions eu une grande influence sur le résultat.
Mais cela s'est joué à 1% près
Je ne suis pas certain que les opinions reflétées
par un seul journal expliquent ce résultat. Des confrères
ont, comme nous, exprimé une opinion favorable à
cette Constitution. Ils n'on pas été suivis
Je pense néanmoins que nous exerçons une influence
de long terme, de permanence, de fidélité à
une région. Il n'y a pas osmose avec ses habitants,
mais une dialectique respectueuse. On se forme, on se réforme
mutuellement. Nous nous influençons mutuellement. Peu
à peu, dans un certain nombre de domaines, les opinions
se rapprochent.
En tout cas, dans la manière dont nous gérons
le dialogue, nous ne sommes pas en porte-à-faux avec
nos lecteurs. Même si nous recevons quelques lettres
critiques, la quasi-totalité est d'accord avec Ouest-France
qui donne la parole à toutes les tendances. Nous cherchons
non pas l'égalité -nous n'en sommes pas au pèse-lettres-,
mais l'équité, qui assure la reconnaissance
de l'autre, de sa spécificité.
Ce n'est pas pour cela que nous n'avons pas à donner
notre opinion. C'est aussi notre rôle. C'est à
ce brassage des idées, à cette formation des
esprits, à ce dialogue entre les hommes, que sert un
journal.
" Nous sommes condamnés à bien gérer
"
- Encore faut-il avoir les moyens de le
publier. Une entreprise de presse est une entreprise comme
une autre
- Ouest-France s'est doté des moyens juridiques
assurant le maintien de son indépendance, en devenant
dépendant d'une association loi 1901, l'Association
pour le Soutien des Principes de la Démocratie Humaniste,
il n'en reste pas moins qu'il nous faut gagner de l'argent
pour ne pas tomber dans des emprunts funestes. Aucun de nos
actionnaires -devenus associés depuis 1990- n'a jamais
touché de dividendes, quel qu'ait été
le bilan annuel. Cela fait partie de nos principes fondateurs
et j'en suis fier. Pour en rester là, nous sommes donc
condamnés à bien gérer.
Le principe est simple : comme, sur un avion, tous les moteurs
doivent tourner, chez nous, toutes les sociétés
doivent gagner leur vie. Aucune ne peut être sauvée
par les autres. Mais ce n'est pas l'argent qui fait la réussite
d'une entreprise de presse. La réussite provient de
son dynamisme. L'argent vient ensuite
" La concurrence peu acceptable des
médias publics "
- Le groupe Ouest-France est aussi propriétaire
du plus important réseau de gratuits en France. Pour
cette filiale, Spir, votre attitude est-elle différente
?
- Les affaires d'argent doivent faire de l'argent. Les gratuits
doivent donc faire de l'argent. Mais ils participent aussi,
par leurs petites annonces, à ce travail de proximité
qui est le notre.
Historiquement, je suis le premier directeur de quotidien
régional à m'être lancé dans la
presse gratuite, par un accord avec le fondateur du premier
titre, Le Carillon, né quelque part dans le
Nord parce qu'un curé a eu l'idée de publier
dans son journal paroissial les petites annonces que lui apportaient
ses ouailles. Nous avons pris cette décision d'entrer
dans ce domaine pour nous protéger d'un projet de gratuit
multi-local qui aurait empiété sur nos recettes
publicitaires. Plus tard, parce que le fondateur du groupe
Spir, Claude Léoni, devenu un ami, avait décidé
de vendre son affaire, nous l'avons reprise pour nous développer
dans cette branche. Pour cela, nous avons contracté
un emprunt très important. Nous avions revendu les
titres du Carillon publiés sur leur territoire
à ceux de nos confrères qui le souhaitaient.
Ce fut le cas notamment du groupe Sud-Ouest, qui, avec
S3G, possède aujourd'hui le deuxième pôle
de gratuits en France. Il n'y avait donc pas de notre part
volonté d'hégémonie
C'est cette même démarche de protection qui nous
a conduit à entrer sur le terrain des hebdos et à
prendre une participation de 50% dans 20 Minutes, qui,
maintenant, publie une dizaine de quotidiens gratuits dans
les grandes villes de France
sauf à Rennes
- Aux responsabilités depuis quarante
ans, quel jugement portez-vous sur la presse française,
que l'on dit malade
- Elle l'est. Dans les causes de ce mal, on cite souvent ses
contenus inadéquats, ses fonds propres insuffisants,
son réseau de vente qui s'étiole, et d'autres
raisons encore. Mais je reste persuadé que la principale
raison demeure la concurrence peu acceptable exercée
sur elle par les médias publics. Dans les années
80, je me suis battu contre l'Etat qui s'était mis
dans la tête d'offrir un minitel à chaque foyer
d'Ille-et-Vilaine. Un minitel dont on savait qu'il serait
financé par la publicité
C'était
donc pour nous un concurrent direct.
Aujourd'hui, est-il normal que les collectivités locales
publient des revues bourrées d'annonces ? Trouvez-vous
normal que les chaînes publiques de télévision,
qui reçoivent l'argent de la redevance audiovisuelle,
bénéficient aussi de revenus publicitaires ?
Tout cela au risque d'aggraver les concentrations, de voir
se réduire l'indépendance des titres de presse
écrite et de leurs télévisions locales.
- La presse doit aussi faire face aux
nouveaux médias
- Elle doit s'y intéresser, les prendre en compte,
les utiliser, parce qu'ils sont des concurrents potentiels,
mais aussi parce qu'ils apportent de nouveaux moyens de relation
avec les lecteurs. Ouest-France, aujourd'hui, est présent
dans ces médias, il s'est lancé avec beaucoup
de résolution dans l'Internet. Nos sites sont payants
et, en matière de publicité, nous proposons
une offre couplée avec le journal papier. C'est un
enjeu important parce qu'Internet capte les petites annonces
et que celles-ci sont à la fois une source de revenus
et une vitrine de la vie des gens, de la vie de nos lecteurs
!
François-Régis HUTIN, PDG
d'Ouest-France, propos recueillis par Serge HIREL