La tolérance, une vertu cardinale
encore trop malmenée dans les médias
Pendant cinq jours, à Novi Sad,
capitale de la province serbe de Vojvodine, des journalistes
venus de neuf pays d'Europe de l'Est, invités par la
section UPF de Serbie et Monténégro, ont échangé
leurs expériences et travaillé ensemble pour
promouvoir la tolérance, cette valeur fondamentale
de la Francophonie.
La tolérance n'est pas seulement un mot.
Elle devrait être un acquis majeur, définitif,
du monde contemporain. Les guerres en Irak, en Afghanistan,
les conflits du Soudan en démontrent la fragilité
Dans les pays développés, on l'a érigée
en vertu, mais pas toujours suffisamment. Dans les pays de
l'est de l'Europe, qui, voici peu, ont subi guerres et conflits
interethniques, on en a manqué. Témoins des
événements à l'origine de ces hostilités,
les journalistes de ces régions ont subi, subissent
encore pour certains, les terribles conséquences de
l'intolérance dans leur vie professionnelle, dans la
vie quotidienne
D'un pays à l'autre, leurs expériences diffèrent,
mais la cause de leurs souffrances est la même. C'est
pourquoi la section serbo-monténégrine de l'Union
internationale de la Presse Francophone avait décidé
de réunir les collègues de la région
avec un seul objectif : promouvoir la tolérance.
En coopération avec l'Ambassade de France à
Belgrade, et avec l'appui du ministère des Affaires
étrangères français et de l'Agence intergouvernementale
de la Francophonie, ce séminaire régional sur
"la promotion de la tolérance dans les médias"
a été organisé du 31 mai au 5 juin, à
Novi Sad, dans la province serbe de Vojvodine. Un choix qui
avait valeur d'exemple : cette région est un modèle
de contrée multiethnique. Les minorités, hongroise,
ruthène, slovaque, croate, roumaine, ukrainienne,...
représentent 35% de sa population.
Se garder d'enflammer la situation...
Venus d'Albanie, de Bosnie Herzégovine,
de Hongrie, de Macédoine, de Moldavie, de Roumanie,
de Serbie et Monténégro, de Slovaquie et d'Ukraine,
vingt-cinq journalistes, pour la plupart des jeunes, ont participé
aux travaux, ouverts par Rasim Ljajic, ministre serbo-monténégrin
des Droits de l'Homme.
Citant l'exemple de l'ex-Yougoslavie, où les médias
ont joué un rôle très négatif dans
l'éruption de la crise, il a invité les journalistes
à travailler en faveur du développement d' "une
société ouverte et tolérante". "Même
si le langage de la haine a presque disparu dans les médias
serbes, la route vers la réconciliation complète
entre les différentes nations sera longue et difficile",
a dit le ministre. "Ce qui nous encourage, c'est que,
pour la première fois, tous les pays de la région
ont un même but : l'entrée dans l'Union Européenne
".
Pour l'ambassadeur de France, Hugues Pernet, les journalistes
ont un "rôle particulier" dans la promotion
de la tolérance. "Ils doivent couvrir les crises
de manière neutre et objective et se garder surtout
d'enflammer la situation en dressant les communautés
les unes contre les autres", a-t-il affirmé,
avant qu'Hervé Bourges, président international
de l'UPF, apporte son témoignage.
"Personne n'a de leçon à donner à
quiconque. nous sommes là pour échanger nos
expériences, a-t-il dit. Hélas, le monde
n'a pas échappé à la barbarie. L'histoire
est ainsi faite que l'homme est un loup pour l'homme. Au cours
de mon expérience de journaliste, j'ai vu de braves
gens se transformer en loups, j'ai vu des médias d'information
se transformer en médias de la haine, quitte à
redevenir à nouveau, une fois la crise passée,
des médias normaux."François Mitterrand,
a dit que le nationalisme -à ne pas confondre avec
le patriotisme qui est une vertu-, c'est la guerre.
Alors, nous allons échanger, tenter d'analyser ce phénomène
et trouver ensemble les moyens de promouvoir la tolérance".
Après les conflits, une explosion
des médias
Après la présentation par Dragan
Veljovic, expert des médias auprès de la Mission
de l'OSCE, de l'arsenal juridique dont dispose la tolérance,
c'est Miljenko Dereta, directeur exécutif d'une ONG
serbe, "Les initiatives citoyennes", qui a donné
une conférence sur le thème "Comment les
médias traitent-ils de l'altérité ?".
Citant des exemples d'intolérance de médias
serbes après la chute du régime de Slobodan
Milosevic, il a souligné que la situation restait tendue.
"L'intolérance, a-t-il dit, ne vise
plus aujourd'hui en priorité les minorités.
Ce sont les opposants politiques qui en font les frais, les
médias exacerbant leurs divisions".
Nombreux ont été les participants à affirmer,
en le regrettant, que le paysage médiatique de leur
pays est très semblable à cette description
Une présentation de la situation dans les neuf pays
participant au séminaire, qui a occupé la deuxième
journée de travail, a pourtant heureusement démontré
d'autres réalités, plus réjouissantes.
De manière assez similaire, chacun des pays des Balkans,
après l'émergence de nouveaux pouvoirs, a connu
une explosion des médias, écrits et audiovisuels,
nombre d'entre eux s'exprimant dans des langues minoritaires.
Cela est le cas, par exemple en Vojvodine, comme l'a indiqué
Pavel Gatajancu, un journaliste roumanophone de Radio Novi
Sad. Dans cette province qui compte cinq langues officielles
-le serbe, mais aussi le hongrois, le roumain, le ruthénien
et le slovaque-, sa rédaction produit chaque jour six
heures de programme. Mais la station s'exprime aussi dans
les autres langues minoritaires. Plusieurs exemples de même
type ont été évoqués, y compris
en presse écrite. Certes, la diffusion de ces journaux
et magazines reste faible, mais ils sont un exemple éclatant
d'une volonté qui s'installe de tourner définitivement
le dos aux tragédies passées.
Le séminaire de Novi Sad, qui se voulait avant tout
pratique, a ensuite travaillé sur des cas concrets,
apportés par les participants. Tour à tour,
ont été évoqués la couverture
parfois intolérante du conflit en Macédoine,
l'attitude assez peu respectueuse des règles professionnelles
adoptée par certains tabloïds de Belgrade, mais
aussi les soupçons de désinformation qui pèsent
sur l'affaire des femmes roms stérilisées en
Slovaquie et sur celle des mariages mixtes en Moldavie, où
les autorités et les médias russophones favoriseraient
l'union entre Russes et Moldaves.
Tous ces exemples ont permis à Richard Pernollet, de
l'Ecole Supérieure de journalisme de Lille, et à
Aleksandar Mitic, ancien correspondant de l'AFP à Belgrade,
de faire discuter les participants sur les problèmes
qu'ils rencontrent dans leur travail quotidien, mais aussi
de les immerger dans des ateliers de formation continue particulièrement
animés.
Cas concrets et travaux pratiques
Divisés en quatre groupes, les journalistes
ont ainsi eu à résoudre des situations concrètes
: vérifier l'authenticité d'une information
bizarre en trouvant des sources crédibles, réaliser
un reportage sur un thème sensible alors que leur chef
est en même temps un homme politique, s'interdire les
appels à la haine ou les exagérations des interlocuteurs
dans les émissions diffusées en direct
Les deux animateurs leur ont ainsi fait découvrir des
solutions pour respecter les règles professionnelles,
pour faire des reportages les plus objectifs possibles. "Le
rôle des médias, ont-ils dit et répété,
n'est pas de faire empirer la situation, de provoquer des
tensions. Le journaliste doit être témoin du
réel, maître de son sujet, documenté,
renseigné. Il doit être prudent dans le choix
de ses sources et des angles, éviter la propagande,
ne pas jouer le rôle d'un activiste". Le débat
fut si animé que les discussions se sont poursuivies
bien longtemps après la fin de l'atelier, y compris
pendant la visite de Sremski Karlovci, une ville historique
proche de Novi Sad.
De l'avis de tous, ce séminaire a été
un succès. Et l'on s'est promis, en échangeant
ses coordonnées, de se revoir, peut-être même
dès juillet, à l'occasion du festival de musique
Exit, organisé à Novi Sad. En tout cas, rendez-vous
est déjà pris pour 2006, à Bucarest.
Pierre-Emmanuel Pessemier, attaché audiovisuel régional
en poste à Sarajevo, y organisera une rencontre, avant
le Sommet des chefs d'Etats et de gouvernements francophones.
Quant à la section de l'UPF de Serbie
et Monténégro, qui espère beaucoup de
la coopération entre les journalistes francophones
de la région, elle assurera d'ici peu la publication
d'un "Guide des bonnes pratiques pour la promotion
de la tolérance dans les médias". Un
guide qui comprendra aussi des recommandations sur les pratiques
journalistiques, ainsi que toutes les contributions des intervenants.
Marina Rakic
présidente de l'UPF en Serbie et Monténégro
Un
premier grand projet réussi
par
Bojana JANJUSEVIC, secrétaire général
de l'UPF SCG.
Le
séminaire sur la promotion de la tolérance est
le premier grand projet réalisé par l'Union
de la Presse Francophone de Serbie et Monténégro.
L'idée d'organiser une telle manifestation s'est fait
jour lors d'un autre séminaire, consacré aux
diversités culturelles, à Mostar (Bosnie-Herzégovine)
en octobre 2004. Cinq membres de la section
serbo-monténégrine y ont participé, avec
des collègues de pays voisins.
Cette réunion a démontré l'intérêt
d'une coopération régionale.
Cette rencontre de Novi Sad était un
défi pour la toute jeune association de Vojvodine (1).
Il a été réussi. Pourtant, au début,
tout semblait compliqué au comité d'organisation.
Mais, grâce à une bonne coordination entre tous
les organisateurs, tout s'est bien passé. Outre l'UPF,
le comité d'organisation comprenait Claudine Misic,
responsable au Centre français de Novi Sad, Dominique
Thierry, un journaliste français habitant à
Belgrade, Pierre-Emmanuel Pessemier, attaché audiovisuel
régional en poste à Sarajevo, et Nicolas Faye,
attaché de presse à l'Ambassade de France à
Belgrade.
Novi Sad a été choisie pour accueillir ce
séminaire en raison de son caractère multiethnique
et multiculturel. Hormis la Moldavie, chacun des pays
invités à cette réunion possède
une minorité nationale en Vojvodine. Les participants
ont d'ailleurs pu remarquer l'influence des traditions de
leurs pays sur l'architecture, les mentalités, la nourriture,
la musique en Vojvodine
Ville universitaire, Novi Sad est une cité assez vivante,
qui accueille de très nombreuses manifestations. Ce
qui ne fut pas sans causer quelques soucis aux organisateurs
du séminaire de l'UPF chargés de l'hébergement.
Simultanément à cet événement,
se déroulaient aussi le Festival international de théâtre
"Sterijino Pozorje", une fête du vin, un championnat
mondial de bowling et une compétition de coiffeurs
Le choix de l'excursion touristique en Vojvodine, prévue
le dernier jour du séminaire, est resté longtemps
indécis. Dans cette province du nord de la Serbie,
de nombreux lieux méritaient le passage des invités.
Finalement, ils ont visité la célèbre
forteresse de Petrovaradin, bâtie au XVIIIe siècle
sur des plans de Vauban, et Sremski Karlovci, une toute petite
ville au bord du Danube, qui a joué un rôle important
dans l'histoire serbe des XVIIIe et XIXe siècles.
Une promenade qu'ils ont appréciée, tout comme
la cuisine régionale, dégustée dans des
restaurants traditionnels, où bonne nourriture et bons
vins aident à la confraternité
Bojana Janjusevic
secrétaire général de l'UPF SCG.
(1) L'UPF de Vojvodine a été créée
en janvier 2004, après la visite de Nicolas Faye aux
médias de Novi Sad. Depuis sa fondation, l'attaché
de presse de l'ambassade de France à Belgrade aidait
déjà beaucoup la section serbo-monténégrine,
à tel point que les journalistes le considèrent
comme l'un des leurs. Actuellement, Novi Sad compte une dizaine
de membres de l'UPF, tous journalistes travaillant dans des
médias écrits et audiovisuels. Une quinzaine
de leurs confrères y suivent des cours de français
organisés gratuitement au Centre français et
seront accueillis au sein de l'Union. Pour sa première
année d'activité, la jeune association de Vojvodine
a organisé plusieurs soirées francophones. Elle
compte en faire une nouvelle tradition locale