" Les Serbes sont francophones de
coeur et par raison ! "
A quelques mois de décisions cruciales
pour la Communauté d'Etats et l'avenir du Kosovo, le
ministre des Affaires étrangères de Serbie et
Monténégro, en fonction depuis 2003, a répondu
à nos questions. Il a aussi évoqué les
projets d'adhésion de son pays à l'Union européenne
et au mouvement francophone.
- Jetons d'abord un regard sur le passé.
Depuis la mort de Tito, les peuples rassemblés par
lui dans la Fédération yougoslave ont tous repris
ou tenté de reprendre leur indépendance
V. Draskovic. La Yougoslavie
Je suis né dans
ce pays. En tant que Serbe, en tant qu'intellectuel, j'ai
fait tout mon possible pour empêcher le démantèlement
de cet Etat, pour empêcher les tueries qui l'ont accompagné
Cet Etat, c'était un rêve historique de tous
ses habitants, créé par les meilleurs après
la Grande Guerre. Un rêve rendu possible grâce
à la victoire de notre armée, avec l'aide des
Alliés, dont la France. Nous avons élevé
un monument dédié à la France pour nous
souvenir du soutien qu'elle nous a apporté
- Les mois qui viennent vont être cruciaux
pour établir une paix durable dans les Balkans, grâce
à la réévaluation du "pacte de stabilité".
Conçu, dès 1999, par l'Union européenne,
il a pour objectif d'apaiser les relations entre les Etats
de la région. Premier point : les rapports entre la
Serbie et le Monténégro. Comment allez-vous
renforcer la Communauté d'Etats qui vous unit ?
V.D. Tout dépend de la volonté de la population
du Monténégro. Moi, je veux que nous restions
mariés ! Pourquoi les Serbes et les Monténégrins,
qui ont toujours été ensemble, même avant
la création de la Yougoslavie, ne partageraient-ils
plus le même destin ? Historiquement, culturellement,
nous avons toujours été mariés, même
lorsque nous étions divorcés
Mais, si la majorité monténégrine en
décide autrement, il n'y aura pas lieu d'en faire un
drame. Je veux dire que le gouvernement de Serbie respectera
totalement la décision de la majorité du peuple
monténégrin, même si, par référendum,
ils choisissent l'indépendance. Je ne crains pas le
résultat de celui-ci, mais j'espère vraiment
que la majorité du Monténégro acceptera
cet Etat commun
S'il en était autrement, cela
ne changerait rien dans mon cur. Même divorcés,
nous resterions mariés !
- Au Kosovo, la situation des minorités,
notamment serbes, reste très fragile. Comment la Serbie
et Monténégro voit-elle l'avenir de cette province
? Faudra-t-il admettre son indépendance ?
V.D. Une situation étrange demande toujours des solutions
particulières. Pour le Kosovo, notre position est claire
: nous admettrons plus d'autonomie, mais moins que l'indépendance.
Ce que demande avant tout la Serbie, c'est le respect des
Droits de l'Homme, la protection de tous les monuments historiques,
le maintien des frontières actuelles avec la Macédoine
et l'Albanie.
Nous sommes disposés à signer immédiatement
un accord international sur le maintien de ces frontières
en l'état, même si, il faut bien le dire, elles
sont aujourd'hui, pratiquement inexistantes. Conforme aux
solutions déjà appliquées par l'Union
européenne, un tel accord permettrait de protéger
les droits des populations serbe et albanaise vivant au Kosovo.
Le problème est que, si la Serbie est ouverte aux compromis,
la partie albanaise, elle, est figée sur ses positions
et réclame une indépendance inacceptable.
Nous ne pouvons pas admettre de laisser se créer un
Etat albanais sur le territoire serbe
Notre culture,
notre épopée, notre Etat, tout est né
au Kosovo
J'espère que les Albanais abandonneront
une telle demande extrémiste, car la présence
du Kosovo au sein de la Serbie est, pour nous tous, une question
d'âme, de cur, de sentiment
- La Serbie et Monténégro est
officiellement candidate à l'entrée dans l'Union
européenne. Qu'attendez-vous de cette adhésion
au plan politique ? Un soutien appuyé de l'Union au
maintien de la Communauté d'Etats, à votre refus
de l'indépendance du Kosovo ?
V.D. Favoriser l'indépendance du Kosovo serait aider
un cancer à se développer au cur des Balkans
de l'Ouest, au cur de l'Europe du Sud-Est. Cela pourrait
aboutir à la balkanisation de toute l'Europe, au lieu
de l'européanisation des Balkans
Je pense que
Bruxelles optera pour la meilleure solution. Je le répète,
le gouvernement de Serbie et Monténégro est
prêt au compromis. J'espère que les politiciens
albanais responsables le sont aussi
Nous devons tous
nous rendre compte que nous sommes dans l'Europe du XXIe siècle,
oublier les rêves, oublier l'indépendance au
sens du siècle dernier ou du XIXe siècle.
- La communauté internationale pose
en préalable à son soutien à la Serbie
et Monténégro une meilleure coopération
de Belgrade avec le Tribunal Pénal International pour
la Yougoslavie (TPIY). Les arrestations de personnes recherchées
sont-elles possibles sans troubles internes ?
V.D. Très probablement oui. Je ne vois pas pourquoi
toute la population serbe continuerait d'être prise
en otage pour quelques criminels de guerre. Ma position est
connue : il y a bien longtemps que nous aurions dû les
arrêter, non parce qu'il s'agit d'une demande de la
communauté européenne, mais parce que l'histoire
de la Serbie l'exige. Avant Milosevic, nous n'étions
pas poursuivis pour des crimes de guerre ou des épurations
ethniques. Nous sommes les victimes du précédent
régime.
- La Serbie et Monténégro demande
son adhésion au mouvement francophone, en qualité
d'observateur. Pourquoi cette démarche ? Qu'attendez-vous
de la Francophonie ?
V.D. Nous cherchons à être acceptés dans
un cercle auquel nous nous sentons déjà appartenir,
car c'est d'abord un cercle culturel, spirituel
L'esprit
francophone, c'est d'abord l'esprit de la France et de sa
culture, que l'on retrouve dans notre littérature,
notre philosophie, notre droit, notre code civil.
Cet élan vers la Francophonie n'est pas nouveau. La
première Guerre Mondiale a vu Serbes et Français
combattre côte à côte
Bien avant
cela, dès le Moyen-Âge, une Française,
Hélène d'Anjou, considérée comme
une sainte par les Serbes, avait contribué à
introduire dans notre pays les cultures française et
italienne.
Enfin, dans le cadre du Mouvement des Non Alignés,
la Serbie a entretenu et développé de nombreux
liens avec les pays francophones d'Afrique et du Maghreb,
en particulier avec l'Algérie.
Pour toutes ces raisons, nous souhaitons obtenir la qualité
d'observateur auprès de l'Organisation Internationale
de la Francophonie.
- Dans vos fonctions, vous côtoyez
souvent des journalistes. Pensez-vous qu'ils sont assez formés
pour rendre compte des nombreux problèmes des pays
de la région ?
V.D. Certains le sont, d'autres ont besoin de perfectionnement
Dans le journalisme, être doué pour l'écriture
ne suffit pas. Il faut apprendre ce métier
- Dans les guerres civiles qui ont endeuillé
les Etats de l'ancienne Yougoslavie, des médias ont
souvent mis de l'huile sur le feu. Une telle attitude de leur
part vous paraît-elle appartenir définitivement
au passé ?
V.D. Je crois que oui. Maintenant, les médias doivent
jouer un rôle important en faveur de la tolérance.
Tout comme nos élites intellectuelles et politiques,
qui doivent dire la vérité, toute la vérité.
Se réconcilier, c'est guérir d'une maladie.
Et dire la vérité, c'est le médicament
qu'il faut obligatoirement prendre, aussi amer soit-il, pour
parvenir à la réconciliation. Il faut que nous
disions la vérité, comme les Albanais doivent
dire la vérité, pour que, tous ensemble, nous
condamnions les crimes commis. Alors, la réconciliation
nous ouvrira les portes de l'avenir !
Propos recueillis par
Georges GROS