Union de la Presse Francophone
 
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N° 123 - août-septembre 2005

ENTRETIEN
par Georges GROS, rédacteur-en-chef de La Gazette


Union de la Presse Francophone

Vuk DRASKOVIC, ministre des affaires étrangères de Serbie et Monténégro

" Les Serbes sont francophones de coeur et par raison ! "

A quelques mois de décisions cruciales pour la Communauté d'Etats et l'avenir du Kosovo, le ministre des Affaires étrangères de Serbie et Monténégro, en fonction depuis 2003, a répondu à nos questions. Il a aussi évoqué les projets d'adhésion de son pays à l'Union européenne et au mouvement francophone.

- Jetons d'abord un regard sur le passé. Depuis la mort de Tito, les peuples rassemblés par lui dans la Fédération yougoslave ont tous repris ou tenté de reprendre leur indépendance…
V. Draskovic.
La Yougoslavie… Je suis né dans ce pays. En tant que Serbe, en tant qu'intellectuel, j'ai fait tout mon possible pour empêcher le démantèlement de cet Etat, pour empêcher les tueries qui l'ont accompagné… Cet Etat, c'était un rêve historique de tous ses habitants, créé par les meilleurs après la Grande Guerre. Un rêve rendu possible grâce à la victoire de notre armée, avec l'aide des Alliés, dont la France. Nous avons élevé un monument dédié à la France pour nous souvenir du soutien qu'elle nous a apporté…

- Les mois qui viennent vont être cruciaux pour établir une paix durable dans les Balkans, grâce à la réévaluation du "pacte de stabilité". Conçu, dès 1999, par l'Union européenne, il a pour objectif d'apaiser les relations entre les Etats de la région. Premier point : les rapports entre la Serbie et le Monténégro. Comment allez-vous renforcer la Communauté d'Etats qui vous unit ?
V.D. Tout dépend de la volonté de la population du Monténégro. Moi, je veux que nous restions mariés ! Pourquoi les Serbes et les Monténégrins, qui ont toujours été ensemble, même avant la création de la Yougoslavie, ne partageraient-ils plus le même destin ? Historiquement, culturellement, nous avons toujours été mariés, même lorsque nous étions divorcés…
Mais, si la majorité monténégrine en décide autrement, il n'y aura pas lieu d'en faire un drame. Je veux dire que le gouvernement de Serbie respectera totalement la décision de la majorité du peuple monténégrin, même si, par référendum, ils choisissent l'indépendance. Je ne crains pas le résultat de celui-ci, mais j'espère vraiment que la majorité du Monténégro acceptera cet Etat commun… S'il en était autrement, cela ne changerait rien dans mon cœur. Même divorcés, nous resterions mariés !

- Au Kosovo, la situation des minorités, notamment serbes, reste très fragile. Comment la Serbie et Monténégro voit-elle l'avenir de cette province ? Faudra-t-il admettre son indépendance ?
V.D. Une situation étrange demande toujours des solutions particulières. Pour le Kosovo, notre position est claire : nous admettrons plus d'autonomie, mais moins que l'indépendance. Ce que demande avant tout la Serbie, c'est le respect des Droits de l'Homme, la protection de tous les monuments historiques, le maintien des frontières actuelles avec la Macédoine et l'Albanie.
Nous sommes disposés à signer immédiatement un accord international sur le maintien de ces frontières en l'état, même si, il faut bien le dire, elles sont aujourd'hui, pratiquement inexistantes. Conforme aux solutions déjà appliquées par l'Union européenne, un tel accord permettrait de protéger les droits des populations serbe et albanaise vivant au Kosovo.
Le problème est que, si la Serbie est ouverte aux compromis, la partie albanaise, elle, est figée sur ses positions et réclame une indépendance inacceptable.
Nous ne pouvons pas admettre de laisser se créer un Etat albanais sur le territoire serbe… Notre culture, notre épopée, notre Etat, tout est né au Kosovo… J'espère que les Albanais abandonneront une telle demande extrémiste, car la présence du Kosovo au sein de la Serbie est, pour nous tous, une question d'âme, de cœur, de sentiment…

- La Serbie et Monténégro est officiellement candidate à l'entrée dans l'Union européenne. Qu'attendez-vous de cette adhésion au plan politique ? Un soutien appuyé de l'Union au maintien de la Communauté d'Etats, à votre refus de l'indépendance du Kosovo ?
V.D. Favoriser l'indépendance du Kosovo serait aider un cancer à se développer au cœur des Balkans de l'Ouest, au cœur de l'Europe du Sud-Est. Cela pourrait aboutir à la balkanisation de toute l'Europe, au lieu de l'européanisation des Balkans… Je pense que Bruxelles optera pour la meilleure solution. Je le répète, le gouvernement de Serbie et Monténégro est prêt au compromis. J'espère que les politiciens albanais responsables le sont aussi… Nous devons tous nous rendre compte que nous sommes dans l'Europe du XXIe siècle, oublier les rêves, oublier l'indépendance au sens du siècle dernier ou du XIXe siècle.

- La communauté internationale pose en préalable à son soutien à la Serbie et Monténégro une meilleure coopération de Belgrade avec le Tribunal Pénal International pour la Yougoslavie (TPIY). Les arrestations de personnes recherchées sont-elles possibles sans troubles internes ?
V.D. Très probablement oui. Je ne vois pas pourquoi toute la population serbe continuerait d'être prise en otage pour quelques criminels de guerre. Ma position est connue : il y a bien longtemps que nous aurions dû les arrêter, non parce qu'il s'agit d'une demande de la communauté européenne, mais parce que l'histoire de la Serbie l'exige. Avant Milosevic, nous n'étions pas poursuivis pour des crimes de guerre ou des épurations ethniques. Nous sommes les victimes du précédent régime.

- La Serbie et Monténégro demande son adhésion au mouvement francophone, en qualité d'observateur. Pourquoi cette démarche ? Qu'attendez-vous de la Francophonie ?
V.D. Nous cherchons à être acceptés dans un cercle auquel nous nous sentons déjà appartenir, car c'est d'abord un cercle culturel, spirituel… L'esprit francophone, c'est d'abord l'esprit de la France et de sa culture, que l'on retrouve dans notre littérature, notre philosophie, notre droit, notre code civil.
Cet élan vers la Francophonie n'est pas nouveau. La première Guerre Mondiale a vu Serbes et Français combattre côte à côte… Bien avant cela, dès le Moyen-Âge, une Française, Hélène d'Anjou, considérée comme une sainte par les Serbes, avait contribué à introduire dans notre pays les cultures française et italienne.
Enfin, dans le cadre du Mouvement des Non Alignés, la Serbie a entretenu et développé de nombreux liens avec les pays francophones d'Afrique et du Maghreb, en particulier avec l'Algérie.
Pour toutes ces raisons, nous souhaitons obtenir la qualité d'observateur auprès de l'Organisation Internationale de la Francophonie.

- Dans vos fonctions, vous côtoyez souvent des journalistes. Pensez-vous qu'ils sont assez formés pour rendre compte des nombreux problèmes des pays de la région ?
V.D. Certains le sont, d'autres ont besoin de perfectionnement… Dans le journalisme, être doué pour l'écriture ne suffit pas. Il faut apprendre ce métier…

- Dans les guerres civiles qui ont endeuillé les Etats de l'ancienne Yougoslavie, des médias ont souvent mis de l'huile sur le feu. Une telle attitude de leur part vous paraît-elle appartenir définitivement au passé ?
V.D. Je crois que oui. Maintenant, les médias doivent jouer un rôle important en faveur de la tolérance. Tout comme nos élites intellectuelles et politiques, qui doivent dire la vérité, toute la vérité.
Se réconcilier, c'est guérir d'une maladie. Et dire la vérité, c'est le médicament qu'il faut obligatoirement prendre, aussi amer soit-il, pour parvenir à la réconciliation. Il faut que nous disions la vérité, comme les Albanais doivent dire la vérité, pour que, tous ensemble, nous condamnions les crimes commis. Alors, la réconciliation nous ouvrira les portes de l'avenir !

Propos recueillis par
Georges GROS