Union de la Presse Francophone
 
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N° 124 - novembre-décembre 2005

PRESSE
par
Alain GARNIER

Prix Bayeux-Calvados 2005
Actualité et mémoire des correspondants de guerre

Union de la Presse Francophone Photo Jim MacMILLAN, AP/Trophée 2005

La ville normande qui a créé en 1994 le prix international des correspondants de guerre ouvrira l'an prochain un " jardin du souvenir " en hommage à tous les journalistes tués parce qu'ils faisaient ce métier.

Irak, Palestine, viols et guérillas en Afrique, écoliers otages à Beslan... Comme chaque année depuis la célébration du cinquantenaire du débarquement en Normandie, Bayeux, première ville de France libérée par les alliés en juin 1944, a exposé son lot de larmes et de sang. Les jurys ont décerné prix et trophées parmi les quarante reportages pré-sélectionnés (articles, photos, radio et télévision), rapportés par des journalistes qui prennent, sur place, le risque de faire savoir que la violence n'est pas virtuelle pour tout le monde.

PAS D'OTAGES MAIS TROP DE PRISONNIERS

Une année différente pourtant : le rendez-vous des correspondants de guerre a eu lieu, pour la première fois depuis longtemps, alors qu'aucun d'entre eux n'était retenu quelque part en otage. Mieux, Christian Chesnot et Georges Malbrunot, prisonniers l'an dernier à la même époque à Bagdad, co-présidaient le jury. Leur guide et chauffeur Mohammed Al Joundi, était présent aussi. En situation très difficile à Paris depuis un an, lui et sa famille, on a fait connaître quelques-unes de ses rancoeurs. Autre regret : s'il n'y avait pas d'otage, il y a encore cette année au moins deux correspondants disparus : Fred Nérac, depuis le 22 mars 2003 en Irak, et Guy-André Kieffer, depuis le 16 avril 2004 en Côte d'Ivoire. Et aussi de par le monde, au moins 110 journalistes emprisonnés.

Si l'on parle de ces choses-là à Bayeux, c'est qu'autour des trophées décernés à des correspondants de guerre, "un hommage à la liberté et à la démocratie" disent les statuts du Prix, journalistes et public sont invités à réfléchir sur un métier, sur la violence sans fin de l'actualité, sur les difficultés d'informer dans les zones en crise.

UN LIEU D'INFORMATION SUR L'ACTUALITE VIOLENTE

Union de la Presse Francophone Photo Roger LEMOYNE, prix du public

La semaine du prix Bayeux-Calvados -cette année du 3 au 8 octobre- ne laisse aucun répit aux participants ni aux visiteurs. Les lycéens discutent et votent. Les étudiants du Centre de formation des journalistes (CFJ) couvrent les journées par un bulletin et un reportage TV. Le public interpelle les journalistes. Au programme des soirées et des expositions : RSF projette le film de ses 20 ans. Le maître photographe Don McCullin a accepté de quitter un moment sa campagne anglaise pour être présent dans la campagne normande au vernissage de sa prodigieuse anthologie de la guerre en noir-et-blanc. McCullin, qui a posé son oeil critique et dérangeant sur tous les conflits des années 1960-1980, de Belfast à Beyrouth, continue de nourrir, comme un père fondateur, l'inspiration des photojournalistes. Autres regards, autre langage, l'AFP a demandé à deux familles d'Hébron, juive et palestinienne, de se photographier au lieu de se taper dessus et expose ces images croisées entre " voisins d'en face ". Ailleurs, autres images engagées, les Armées (ECPAD) exposent quelques uns des trésors de leurs inépuisables archives... Bayeux 2005 a donc su être comme chaque année un lieu d'information sur les violences et les tensions du monde, un lieu où chacun peut voir, discuter et juger de l'information pour mieux comprendre ceux qui la rapportent.

LES CORRESPONDANTS ALLIES OCCUPENT TOUJOURS LE TERRAIN

Avec 40 % de sujets sur l'Irak -quand même difficile à mettre de côté, même si les journalistes français ont été très officiellement et très efficacement invités à ne pas y aller-, les correspondants anglo-américains occupaient la moitié du terrain de cette édition (50 % des reportages en compétition). La plupart des autres reportages montraient le travail de la presse française. C'est dire qu'il est de plus en plus urgent pour les organisateurs de Bayeux de ne pas laisser le prix s'enfermer entre les anciens Alliés et de l'ouvrir sur le monde. Le prix Ouest-France attribué au reporter d'El Mundo, Javier Espinosa, un 2e prix au Congolais John Kadjunga de la radio Centre Lokolé et la sélection répétée de la journaliste algérienne Nissa Hamadi, restent des exceptions. Les reportages qui parviennent au jury de Bayeux montrent une réalité de l'information en posant la question des sources, de l'équilibre entre les événements et les journalistes qui en parlent. D'un côté, des pays, matière première d'actualité violente, pour ne pas dire "des pays du Sud", qui sont couverts par des journalistes venus d'un autre côté, des pays dont les violences ne donnent pas matière à actualité, pour ne pas dire "des pays du Nord". Comment faire remonter le travail des journalistes des pays à risque sur leur propre pays ? Mais aussi, comment obtenir des sujets tout aussi violents sur des pays à façade parfaitement démocratique ?

APPEL A LA PARTICIPATION DE TOUS LES JOURNALISTES

Dans le premier cas, les choses ont commencé à changer. Depuis longtemps déjà, les agences, principalement les agences photo, montrent à Bayeux les reportages de correspondants locaux qui remplacent efficacement les envoyés spéciaux. L'usage s'est élargi aux journaux. Le Monde participait cette année par un reportage de Mirel Brand, son correspondant à Bucarest (et président de la section hongroise de l'UPF), sélectionné pour un reportage en Transnistrie, l'un des rares sujets "autres" en compétition. Mais l'inverse ne vient pas. Les organisateurs de Bayeux voudraient parvenir à une mondialisation, pour la bonne cause, des reportages reçus. L'organisation de comités de présélection dans d'autres villes que Paris est l'un des projets régulièrement avancé. Mais les reportages candidats doivent avoir déjà été publiés par un organe de presse, et la solution ne peut venir que de la publication par les organes de presse, de sources plus diversifiées. Pour l'instant, le prix Bayeux qui veut être un "hommage aux reporters qui exercent leur métier dans des conditions parfois périlleuses pour assurer une information libre et démocratique", multiplie chaque année les appels à la participation de tous les journalistes.

LE PREMIER "JARDIN DU SOUVENIR" DES ENVOYES SPECIAUX

"La mission première de la presse est d'être libre. C'est son rôle, c'est son devoir... Le nôtre, en tant que citoyens, est de veiller à ce qu'elle le demeure", a insisté Patrick Gomont, le maire de Bayeux, lors de la remise des Trophées du 12e Prix. Il a annoncé la réalisation prochaine d'un "jardin du souvenir" dédié à l'ensemble des 1500 reporters de guerre morts dans l'exercice de leur métier, depuis juin 1944. La ville a réservé un lieu, entre le cimetière du Commonwealth et le musée de la bataille de Normandie, pour honorer ce qu'elle considère comme "le sacrifice d'hommes et de femmes de tous pays pour la démocratie et la liberté des peuples". Ce lieu sera proche de la future place Robert-Capa. Gravée dans la pierre blanche, une citation de Simone de Beauvoir, "Se vouloir libre, c'est aussi vouloir les autres libres", ouvrira ce trop long chemin. Sur 500m, des stèles rappelleront pour chaque année le nom et les circonstances de la mort des journalistes tués parce qu'ils faisaient leur métier.

Alain GARNIER