Prix
Bayeux-Calvados 2005
Actualité et mémoire des correspondants de guerre
Photo Jim MacMILLAN, AP/Trophée 2005
La ville normande qui a créé
en 1994 le prix international des correspondants de guerre
ouvrira l'an prochain un " jardin du souvenir "
en hommage à tous les journalistes tués parce
qu'ils faisaient ce métier.
Irak, Palestine, viols et guérillas en
Afrique, écoliers otages à Beslan... Comme chaque
année depuis la célébration du cinquantenaire
du débarquement en Normandie, Bayeux, première
ville de France libérée par les alliés
en juin 1944, a exposé son lot de larmes et de sang.
Les jurys ont décerné prix et trophées
parmi les quarante reportages pré-sélectionnés
(articles, photos, radio et télévision), rapportés
par des journalistes qui prennent, sur place, le risque de
faire savoir que la violence n'est pas virtuelle pour tout
le monde.
PAS D'OTAGES MAIS TROP DE PRISONNIERS
Une année différente pourtant
: le rendez-vous des correspondants de guerre a eu lieu, pour
la première fois depuis longtemps, alors qu'aucun d'entre
eux n'était retenu quelque part en otage. Mieux, Christian
Chesnot et Georges Malbrunot, prisonniers l'an dernier à
la même époque à Bagdad, co-présidaient
le jury. Leur guide et chauffeur Mohammed Al Joundi, était
présent aussi. En situation très difficile à
Paris depuis un an, lui et sa famille, on a fait connaître
quelques-unes de ses rancoeurs. Autre regret : s'il n'y avait
pas d'otage, il y a encore cette année au moins deux
correspondants disparus : Fred Nérac, depuis le 22
mars 2003 en Irak, et Guy-André Kieffer, depuis le
16 avril 2004 en Côte d'Ivoire. Et aussi de par le monde,
au moins 110 journalistes emprisonnés.
Si l'on parle de ces choses-là à
Bayeux, c'est qu'autour des trophées décernés
à des correspondants de guerre, "un hommage à
la liberté et à la démocratie" disent
les statuts du Prix, journalistes et public sont invités
à réfléchir sur un métier, sur
la violence sans fin de l'actualité, sur les difficultés
d'informer dans les zones en crise.
UN LIEU D'INFORMATION SUR L'ACTUALITE VIOLENTE
Photo Roger LEMOYNE, prix
du public
La semaine du prix Bayeux-Calvados -cette année
du 3 au 8 octobre- ne laisse aucun répit aux participants
ni aux visiteurs. Les lycéens discutent et votent.
Les étudiants du Centre de formation des journalistes
(CFJ) couvrent les journées par un bulletin et un reportage
TV. Le public interpelle les journalistes. Au programme des
soirées et des expositions : RSF projette le film de
ses 20 ans. Le maître photographe Don McCullin a accepté
de quitter un moment sa campagne anglaise pour être
présent dans la campagne normande au vernissage de
sa prodigieuse anthologie de la guerre en noir-et-blanc. McCullin,
qui a posé son oeil critique et dérangeant sur
tous les conflits des années 1960-1980, de Belfast
à Beyrouth, continue de nourrir, comme un père
fondateur, l'inspiration des photojournalistes. Autres regards,
autre langage, l'AFP a demandé à deux familles
d'Hébron, juive et palestinienne, de se photographier
au lieu de se taper dessus et expose ces images croisées
entre " voisins d'en face ". Ailleurs, autres images
engagées, les Armées (ECPAD) exposent quelques
uns des trésors de leurs inépuisables archives...
Bayeux 2005 a donc su être comme chaque année
un lieu d'information sur les violences et les tensions du
monde, un lieu où chacun peut voir, discuter et juger
de l'information pour mieux comprendre ceux qui la rapportent.
LES CORRESPONDANTS ALLIES OCCUPENT TOUJOURS
LE TERRAIN
Avec 40 % de sujets sur l'Irak -quand même
difficile à mettre de côté, même
si les journalistes français ont été
très officiellement et très efficacement invités
à ne pas y aller-, les correspondants anglo-américains
occupaient la moitié du terrain de cette édition
(50 % des reportages en compétition). La plupart des
autres reportages montraient le travail de la presse française.
C'est dire qu'il est de plus en plus urgent pour les organisateurs
de Bayeux de ne pas laisser le prix s'enfermer entre les anciens
Alliés et de l'ouvrir sur le monde. Le prix Ouest-France
attribué au reporter d'El Mundo, Javier Espinosa,
un 2e prix au Congolais John Kadjunga de la radio Centre Lokolé
et la sélection répétée de la
journaliste algérienne Nissa Hamadi, restent des exceptions.
Les reportages qui parviennent au jury de Bayeux montrent
une réalité de l'information en posant la question
des sources, de l'équilibre entre les événements
et les journalistes qui en parlent. D'un côté,
des pays, matière première d'actualité
violente, pour ne pas dire "des pays du Sud", qui
sont couverts par des journalistes venus d'un autre côté,
des pays dont les violences ne donnent pas matière
à actualité, pour ne pas dire "des pays
du Nord". Comment faire remonter le travail des journalistes
des pays à risque sur leur propre pays ? Mais aussi,
comment obtenir des sujets tout aussi violents sur des pays
à façade parfaitement démocratique ?
APPEL A LA PARTICIPATION DE TOUS LES JOURNALISTES
Dans le premier cas, les choses ont commencé
à changer. Depuis longtemps déjà, les
agences, principalement les agences photo, montrent à
Bayeux les reportages de correspondants locaux qui remplacent
efficacement les envoyés spéciaux. L'usage s'est
élargi aux journaux. Le Monde participait cette
année par un reportage de Mirel Brand, son correspondant
à Bucarest (et président de la section hongroise
de l'UPF), sélectionné pour un reportage en
Transnistrie, l'un des rares sujets "autres" en
compétition. Mais l'inverse ne vient pas. Les organisateurs
de Bayeux voudraient parvenir à une mondialisation,
pour la bonne cause, des reportages reçus. L'organisation
de comités de présélection dans d'autres
villes que Paris est l'un des projets régulièrement
avancé. Mais les reportages candidats doivent avoir
déjà été publiés par un
organe de presse, et la solution ne peut venir que de la publication
par les organes de presse, de sources plus diversifiées.
Pour l'instant, le prix Bayeux qui veut être un "hommage
aux reporters qui exercent leur métier dans des conditions
parfois périlleuses pour assurer une information libre
et démocratique", multiplie chaque année
les appels à la participation de tous les journalistes.
LE PREMIER "JARDIN DU SOUVENIR"
DES ENVOYES SPECIAUX
"La mission première de la presse
est d'être libre. C'est son rôle, c'est son devoir...
Le nôtre, en tant que citoyens, est de veiller à
ce qu'elle le demeure", a insisté Patrick
Gomont, le maire de Bayeux, lors de la remise des Trophées
du 12e Prix. Il a annoncé la réalisation prochaine
d'un "jardin du souvenir" dédié à
l'ensemble des 1500 reporters de guerre morts dans l'exercice
de leur métier, depuis juin 1944. La ville a réservé
un lieu, entre le cimetière du Commonwealth et le musée
de la bataille de Normandie, pour honorer ce qu'elle considère
comme "le sacrifice d'hommes et de femmes de tous
pays pour la démocratie et la liberté des peuples".
Ce lieu sera proche de la future place Robert-Capa. Gravée
dans la pierre blanche, une citation de Simone de Beauvoir,
"Se vouloir libre, c'est aussi vouloir les autres
libres", ouvrira ce trop long chemin. Sur 500m, des
stèles rappelleront pour chaque année le nom
et les circonstances de la mort des journalistes tués
parce qu'ils faisaient leur métier.
Alain GARNIER