" Soyons jugés
sur nos progrès ! "

Nommé Premier ministre au printemps
dernier, Edem Kodjo est l'une des personnalités qui
ont marqué l'histoire politique de l'Afrique ces trente
dernières années. Plusieurs fois ministre dans
les années 1970, secrétaire général
de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) dans les
années 1980, il avait déjà occupé
la Primature dans les années 1990. A l'occasion des
assises de l'Union internationale de la presse francophone
à Lomé, il a accordé un entretien à
"La Gazette".
Dans cette phase décisive de l'évolution
politique de votre pays, quelles sont les priorités
de votre mandat ?
Tout est prioritaire, rien ne peut souffrir
d'attendre. Nous mettons un accent particulier sur la réconciliation
nationale et le nécessaire retour de nos compatriotes,
réfugiés actuellement au Bénin et au
Ghana. Nous avons élaboré, avec les Nations
Unies, un plan d'action qui devrait nous permettre, à
terme, de réunir toutes les conditions de ce retour.
Le dialogue politique est également nécessaire,
tout comme sont indispensables la relance économique
et la réponse à apporter aux attentes sociales.
Comment votre gouvernement entend-il remettre
le Togo sur les rails, renouer les fils cassés du tissu
social, politique et économique, en somme, ramener
le pays, la classe politique actuelle composée de la
mouvance présidentielle et des différentes sensibilités
de l'opposition, vers ces objectifs de réconciliation
et de reconstruction nationales ?
Nous y arriverons si nous ramenons la confiance,
la sécurité, la paix. L'application pleine et
entière des vingt-deux engagements que le gouvernement
a contractés avec l'Union européenne est un
gage décisif pour renouer le fil du dialogue. Le chef
de l'Etat et moi-même avons déjà reçu
toute la classe politique et la société civile
avec lesquelles nous avons engagé des discussions dans
le cadre du dialogue prévu par le point 1.1 des Vingt-deux
engagements.
Le gouvernement tient à créer les conditions
d'une concertation permanente avec toutes les composantes
de notre société sur les sujets d'importance
nationale. Nous venons d'ailleurs de commencer avec le pré-forum
sur la réconciliation nationale, qui a réuni,
en atelier résidentiel, des experts de tous bords,
qui ont fait au gouvernement des propositions concrètes
sur ce sujet.
Nous espérons que le fruit de ce travail conduira de
plus en plus de partenaires et d'amis du Togo à nous
renouveler leur confiance et à nous permettre d'atteindre
nos objectifs de reconstruction nationale.
" Nous pourrons remonter la pente
"
Où en est la commission nationale
d'enquête sur les violences du 24 avril ?
Elle continue avec sérieux son travail d'investigation
et de collecte de preuves sur toute l'étendue du territoire.
Elle procède par des visites sur sites et des auditions
des différents acteurs impliqués directement
ou indirectement dans les graves événements
que notre pays a connus. La mise en oeuvre des recommandations
de cette commission contribuera aussi à ramener la
paix, la confiance, et s'inscrira dans les mesures que le
gouvernement compte prendre pour réunir les conditions
d'une réconciliation nationale réussie.
Trois mois après le démarrage
de votre programme de gouvernement, pourriez-vous nous présenter
sommairement le chemin parcouru ?
Nous venons de boucler les 100 premiers jours
et la volonté affichée de toute l'équipe
gouvernementale de créer dans le pays de nouvelles
conditions pour plus d'efficacité dans l'action du
gouvernement, est un atout majeur.
Nous avons ouvert le vaste chantier de la modernisation
de la justice par une inauguration solennelle présidée
par le chef de l'Etat, Faure Gnassingbé. Son coût
: dix milliards de francs CFA. Cela va de la rénovation
des locaux à la construction de nouveaux bureaux à
l'intérieur du pays pour décentraliser l'appareil
judiciaire et rapprocher surtout la justice du justiciable.
La formation des acteurs de la justice togolaise et l'informatisation
des différents postes de travail sont autant d'éléments
qui, à terme, permettront, non seulement d'avoir un
appareil judiciaire moderne et crédible, mais mettront
fin à toutes les anomalies pour lesquelles notre système
judiciaire est, pour le moment, décrié.
" L'atout capital : les Togolais
eux-mêmes "
Par ailleurs, nous avons repris les discussions
avec l'Union européenne, dont nous avons reçu
une mission. Son séjour et la confiance qui renaît
ont indirectement permis une invitation du gouvernement par
le Parlement européen, qui, au départ, avait
une position très tranchée sur la situation
togolaise. Les conclusions de sa commission des Droits de
l'Homme montrent à souhait qu'il y a une évolution
et que nous pourrons remonter la pente si nous maintenons
le cap en multipliant les efforts. Une autre mission de suivi
de l'Union européenne à Lomé est d'ailleurs
prévue.
Autre dossier : la bonne gouvernance. Le gouvernement met
sur pied et renforce tous les mécanismes permettant
d'assurer la bonne gouvernance dans les secteurs public et
privé, afin que l'Etat se porte mieux, pour le bénéfice
de tous.
Des mesures sociales ont déjà été
prises : 8.212 enseignants auxiliaires ayant plus de cinq
années d'ancienneté obtiendront, dès
janvier 2006, le statut de fonctionnaire. Quant aux mesures
qui bloquaient l'avancement des fonctionnaires et, par voie
de conséquence, une augmentation automatique de leurs
salaires, elles ont été levées. Cette
décision prendra également effet à partir
de janvier 2006.
" D'énormes besoins et des
moyens insuffisants "
Quels sont actuellement les atouts, les raisons
d'espérer pour cette oeuvre de relance de la classe
politique et du pays tout entier?
Notre atout principal, c'est la volonté
conjointe du chef de l'Etat et du chef du gouvernement d'opérer
des changements fondamentaux dans un environnement apaisé
et propice à un saut qualitatif de notre pays dans
la modernité. L'autre atout important, c'est l'attention
que nous accordent la communauté africaine et la communauté
internationale qui, même si elles ne sont pas prêtes
à nous donner un chèque en blanc, montrent des
dispositions d'écoute et sont désireuses de
nous accompagner si nous donnons des signaux suffisamment
forts. Quant à notre atout capital, il réside
dans la bonne disposition des Togolais vis-à-vis du
changement.
Quelles sont les difficultés auxquelles
le gouvernement et le pays ont à faire face dans cette
démarche vers la réconciliation et la reconstruction?
Elles sont de plusieurs ordres. Outre les pesanteurs
socio-politiques et les différents pôles d'inertie
qui ne favorisent pas toujours les grands bonds en avant,
notre pays ne dispose pas de moyens financiers suffisants
pour lutter contre la misère et la pauvreté.
Les besoins réels de nos populations sont énormes
par rapport à nos ressources nationales.
Cependant, décidés que nous sommes, armés
de notre ardeur au travail et de notre souci constant de bien
faire, de la confiance que nous témoignent les pays
amis et les institutions internationales, nous avons une volonté
de vaincre et de gagner.
Qu'est-ce que le Togo attend de la communauté
francophone internationale ?
Qu'elle le respecte et lui accorde le bénéfice
du doute. Qu'elle apprécie, sans procès d'intention
et au jour le jour, les progrès qu'il fait.
Le NEPAD, selon vous, est-il " la "
solution pour l'Afrique?
Même si ce n'est pas une panacée,
le NEPAD constitue un programme crédible, capable d'apporter
à l'Afrique des solutions aux difficultés de
tous ordres auxquelles le continent doit faire face. Ce projet
a l'avantage d'être porté par un groupe de chefs
d'Etat africains, volontaires et décidés à
donner une nouvelle chance à l'Afrique. L'autre atout
de ce "nouveau partenariat", c'est le soutien dont
il bénéficie de la part du groupe des huit pays
les plus industrialisés, des pays d'Asie et des autres
pays européens.
Néanmoins, la mise en uvre de cette solution
pleine de promesses tarde à venir, ce qui met à
l'épreuve tout l'espoir qu'elle a suscité. Il
est aussi important que les populations s'approprient le Nepad
et il faudra, dans ce domaine, faire un important travail
de communication.
" Fiers d'accueillir l'UPF "
En tant que Premier ministre, quels sont
les sentiments qui vous animent alors que votre pays, le Togo,
s'apprête à accueillir le congrès de l'UPF
?
Un vrai sentiment de fierté. De savoir
que deux cents journalistes, dont les plus belles plumes de
la profession, venant de cinquante pays, séjourneront
au Togo dans le but de renforcer l'UPF, est un pari très
important que nous devons gagner. Ce sera l'occasion pour
plusieurs d'entre eux de découvrir l'Afrique et le
Togo et de constater par eux-mêmes les réalités
et les vérités de notre pays.
Je suis tout aussi heureux de savoir que plusieurs journalistes,
originaires des pays de l'Europe centrale, naguère
du bloc de l'Est, pays avec lesquels le Togo n'a malheureusement
pas encore de rapports étroits, seront à Lomé.
Un autre intérêt que je trouve à ces assises
est la possibilité qui sera offerte aux journalistes
togolais de se frotter aux grands noms du métier et
d'apprendre d'eux les "ficelles" leur permettant
d'avoir une autre idée de la déontologie, des
rigueurs de la profession et d'améliorer leur technique.
Je souhaite plein succès à ces assises.
Propos recueillis par Georges GROS, rédacteur
en chef,
et Lucien MESSAN, président de la section togolaise
de l'UPF.