Union de la Presse Francophone
 
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N° 124 - novembre-décembre 2005

SENEGAL
A propos de la suspension de Sud FM

par
Mohamadou Mahmoun FAYE,
représentant de l'UPF à Dakar

La radio privée sénégalaise Sud FM interdite pendant une journée

Lundi 17 octobre, Ousmane Ngom, ministre de l'Intérieur du Sénégal, a fait interrompre les émissions de Sud FM, la première station privée du pays, fondée en 1994. La police a occupé les locaux et arrêté une trentaine d'employés, journalistes et administratifs. L'édition de Sud Quotidien, qui appartient au même groupe de presse, Sud Communication, a été saisie et retirée des kiosques.

La raison de cette censure : un entretien avec l'un des chefs militaires de la rébellion qui secoue la Casamance depuis plus de deux décennies. Même si la radio et ses stations relais ont été à nouveau autorisées dans la soirée et les journalistes libérés vers 20 h, cette décision des autorités sénégalaises a suscité une vague d'indignation à travers tout le pays et à l'étranger. Les responsables du groupe de presse visé ont décidé de porter plainte.

Le représentant de l'Union internationale de la Presse Francophone à Dakar, Mohamadou Mahmoun Faye, commente cette affaire qui constitue une atteinte grave à la liberté de presse.

Se taire face à l'arbitraire serait suspect et lâche

Dans des moments troubles de l'histoire d'un pays, se taire face à l'arbitraire devient suspect, lâche. En apprenant l'affaire, une question m'est venue tout de suite à l'esprit : que cherchent les autorités sénégalaises en prenant cette grave initiative ? Des millions de Sénégalais et d'étrangers se sont certainement posés, eux aussi, cette question lorsqu'ils ont appris la décision du ministre de l'Intérieur. "Atteinte à la sûreté et à la sécurité de l'Etat", s'est justifié le ministre sur les ondes d'une autre radio FM, faisant référence à l'entretien qu'avait accordé aux deux médias Salif Sadio, le chef d'état-major du Mouvement des Forces Démocratiques de la Casamance (MFDC), qui réclame l'indépendance de cette partie sud du pays depuis plus de vingt ans. Il y réaffirmait sa ferme intention de "chasser le Sénégal de la Casamance".

Il est vrai que ce dossier est très sensible, que cette guerre civile a fait des centaines de morts, rebelles, civils et militaires. Mais la publication des propos d'un des leaders de ce mouvement armé constitue-t-elle réellement une atteinte à la sûreté de l'Etat ? Les fondements de l'Etat sénégalais seraient alors bien fragiles ! Après avoir appris la nouvelle, nous avons lu et relu l'entretien en question sur le site Internet du journal. Franchement, nous n'y avons décelé aucune déclaration pouvant ébranler les bases de l'Etat.

Des promesses oubliées

Cet article aurait peut-être été "noyé" dans le flot des nouvelles relatives à l'affaire Idrissa Seck (du nom de l'ancien Premier ministre arrêté depuis plus de trois mois pour… atteinte à la sûreté de l'Etat) si le ministre de l'Intérieur n'avait pas pris cette mesure maladroite et disproportionnée de museler Sud FM et ses relais. Le leader armé du MFDC n'a fait que répéter ce que disent, depuis des décennies, son chef, l'abbé Diamacoune Senghor, leader historique du mouvement indépendantiste, et d'autres chefs de guerre à qui la presse sénégalaise tend le micro depuis des années.
Alors pourquoi s'acharner sur un groupe de presse qui, à notre avis, n'a fait que son devoir, c'est-à-dire informer l'opinion nationale et internationale ?
La décision de fermer une radio ne se prend pas avec autant de légèreté et d'arrogance. Une radio, c'est l'incarnation de la démocratie, de la liberté d'expression, de la longue lutte menée par des générations de journalistes et de militants de la liberté de presse. Ce n'est pas de gaieté de cœur que le régime socialiste, sous Abdou Diouf, avait accepté de libéraliser les ondes en 1994. A l'époque, l'opposition d'alors, incarnée par Abdoulaye Wade, actuel chef de l'Etat, avait bien profité de cette "aubaine médiatique" que constituaient les radios privées.

A son arrivée au pouvoir, on s'attendait à ce que cette opposition libérale aille plus loin dans la libéralisation des ondes, en permettant l'émergence de télévisions privées, dernier pallier de la démocratisation des médias sénégalais. Il n'en fut rien.

Il y a cinq ans d'aucuns affirmaient que, sans les radios privées, qui avaient assuré une fonction de veille et d'alerte durant l'élection présidentielle grâce à la magie du téléphone portable, le Sénégal de l'an 2000 aurait difficilement accouché d'une alternance politique.
Nous gardons toujours en mémoire cette fameuse soirée du dimanche 19 mars 2000, à l'issue du second tour de la présidentielle. Dans le salon de la maison de Abdoulaye Wade, candidat de la coalition de l'opposition, envahi par une foule de journalistes, nous avions été témoins d'une scène symbolique : des hommes politiques faisant de chaudes accolades à des reporters de radios privées, visiblement gênés, en leur disant : "Félicitations, sans vous, cette alternance n'aurait jamais eu lieu !". Cinq ans plus tard, nous avons du mal à croire que ce sont ces mêmes acteurs politiques qui osent réduire au silence une radio sous le fallacieux prétexte d'atteinte à la sûreté de l'Etat.
C'est comme si, en France, on censurait un média qui aurait eu le culot de publier un entretien avec un leader du Front de Libération Nationale Corse (FLNC). Il arrive que des radios, des télévisions, y compris publiques, ou des journaux français répercutent des déclarations de nationalistes corses. L'Etat français a-t-il, par exemple, interdit de publication le quotidien L'Humanité qui, en août 2002, publiait de larges extraits d'une "conférence de presse clandestine" du FLNC, animée en pleine nuit "par trente hommes armés et encagoulés dans une clairière au sud d'Ajaccio" ? Pourtant, au cours de ce point de presse, "un texte vindicatif (contre le gouvernement) avait été lu devant des journalistes"... Dans cette France que l'on nous brandit souvent comme référence en matière démocratique, les journalistes ne craignent ni censure ni sanction.

Ne devenons pas liberticides !

Il y a quelques années, en notre qualité de coordonnateur du Bureau Afrique de la Fédération Internationale des Journalistes (FIJ), nous rédigions régulièrement des alertes et des rapports sur les violations de la liberté de presse dans de nombreux pays du continent : Togo, Côte d'Ivoire, Maroc, Tunisie, Burkina Faso, Ethiopie… Et lorsque nous nous rendions à Bruxelles pour des réunions de bilan, nous étions fiers de constater que le Sénégal était quasi-absent de la "liste noire" des Etats qui bâillonnent leur presse. C'est d'ailleurs l'une des raisons qui avaient poussé la FIJ à implanter son premier bureau africain à Dakar. Aujourd'hui, le Sénégal est peut-être en train de rejoindre ces pays liberticides. Et si l'on ne réagit pas, ce sont toutes les libertés qui risquent d'être remises en cause. Ce serait vraiment dommage !

Mohamadou Mahmoun FAYE
Représentant de l'UPF à Dakar