Lundi 17 octobre, Ousmane Ngom, ministre
de l'Intérieur du Sénégal, a fait interrompre
les émissions de Sud FM, la première station
privée du pays, fondée en 1994. La police a
occupé les locaux et arrêté une trentaine
d'employés, journalistes et administratifs. L'édition
de Sud Quotidien, qui appartient au même groupe
de presse, Sud Communication, a été saisie et
retirée des kiosques.
La raison de cette censure : un entretien
avec l'un des chefs militaires de la rébellion qui
secoue la Casamance depuis plus de deux décennies.
Même si la radio et ses stations relais ont été
à nouveau autorisées dans la soirée et
les journalistes libérés vers 20 h, cette décision
des autorités sénégalaises a suscité
une vague d'indignation à travers tout le pays et à
l'étranger. Les responsables du groupe de presse visé
ont décidé de porter plainte.
Le représentant de l'Union internationale
de la Presse Francophone à Dakar, Mohamadou Mahmoun
Faye, commente cette affaire qui constitue une atteinte grave
à la liberté de presse.
Se
taire face à l'arbitraire serait suspect et lâche
Dans des moments troubles de l'histoire d'un
pays, se taire face à l'arbitraire devient suspect,
lâche. En apprenant l'affaire, une question m'est venue
tout de suite à l'esprit : que cherchent les autorités
sénégalaises en prenant cette grave initiative
? Des millions de Sénégalais et d'étrangers
se sont certainement posés, eux aussi, cette question
lorsqu'ils ont appris la décision du ministre de l'Intérieur.
"Atteinte à la sûreté et à
la sécurité de l'Etat", s'est justifié
le ministre sur les ondes d'une autre radio FM, faisant référence
à l'entretien qu'avait accordé aux deux médias
Salif Sadio, le chef d'état-major du Mouvement des
Forces Démocratiques de la Casamance (MFDC), qui réclame
l'indépendance de cette partie sud du pays depuis plus
de vingt ans. Il y réaffirmait sa ferme intention de
"chasser le Sénégal de la Casamance".
Il est vrai que ce dossier est très sensible,
que cette guerre civile a fait des centaines de morts, rebelles,
civils et militaires. Mais la publication des propos d'un
des leaders de ce mouvement armé constitue-t-elle réellement
une atteinte à la sûreté de l'Etat ? Les
fondements de l'Etat sénégalais seraient alors
bien fragiles ! Après avoir appris la nouvelle, nous
avons lu et relu l'entretien en question sur le site Internet
du journal. Franchement, nous n'y avons décelé
aucune déclaration pouvant ébranler les bases
de l'Etat.
Des promesses oubliées
Cet article aurait peut-être été
"noyé" dans le flot des nouvelles relatives
à l'affaire Idrissa Seck (du nom de l'ancien Premier
ministre arrêté depuis plus de trois mois pour
atteinte à la sûreté de l'Etat) si le
ministre de l'Intérieur n'avait pas pris cette mesure
maladroite et disproportionnée de museler Sud FM et
ses relais. Le leader armé du MFDC n'a fait que répéter
ce que disent, depuis des décennies, son chef, l'abbé
Diamacoune Senghor, leader historique du mouvement indépendantiste,
et d'autres chefs de guerre à qui la presse sénégalaise
tend le micro depuis des années.
Alors pourquoi s'acharner sur un groupe de presse qui, à
notre avis, n'a fait que son devoir, c'est-à-dire informer
l'opinion nationale et internationale ?
La décision de fermer une radio ne se prend pas avec
autant de légèreté et d'arrogance. Une
radio, c'est l'incarnation de la démocratie, de la
liberté d'expression, de la longue lutte menée
par des générations de journalistes et de militants
de la liberté de presse. Ce n'est pas de gaieté
de cur que le régime socialiste, sous Abdou Diouf,
avait accepté de libéraliser les ondes en 1994.
A l'époque, l'opposition d'alors, incarnée par
Abdoulaye Wade, actuel chef de l'Etat, avait bien profité
de cette "aubaine médiatique" que constituaient
les radios privées.
A son arrivée au pouvoir, on s'attendait
à ce que cette opposition libérale aille plus
loin dans la libéralisation des ondes, en permettant
l'émergence de télévisions privées,
dernier pallier de la démocratisation des médias
sénégalais. Il n'en fut rien.
Il y a cinq ans d'aucuns affirmaient que, sans
les radios privées, qui avaient assuré une fonction
de veille et d'alerte durant l'élection présidentielle
grâce à la magie du téléphone portable,
le Sénégal de l'an 2000 aurait difficilement
accouché d'une alternance politique.
Nous gardons toujours en mémoire cette fameuse soirée
du dimanche 19 mars 2000, à l'issue du second tour
de la présidentielle. Dans le salon de la maison de
Abdoulaye Wade, candidat de la coalition de l'opposition,
envahi par une foule de journalistes, nous avions été
témoins d'une scène symbolique : des hommes
politiques faisant de chaudes accolades à des reporters
de radios privées, visiblement gênés,
en leur disant : "Félicitations, sans vous, cette
alternance n'aurait jamais eu lieu !". Cinq ans plus
tard, nous avons du mal à croire que ce sont ces mêmes
acteurs politiques qui osent réduire au silence une
radio sous le fallacieux prétexte d'atteinte à
la sûreté de l'Etat.
C'est comme si, en France, on censurait un média qui
aurait eu le culot de publier un entretien avec un leader
du Front de Libération Nationale Corse (FLNC). Il arrive
que des radios, des télévisions, y compris publiques,
ou des journaux français répercutent des déclarations
de nationalistes corses. L'Etat français a-t-il, par
exemple, interdit de publication le quotidien L'Humanité
qui, en août 2002, publiait de larges extraits d'une
"conférence de presse clandestine" du FLNC,
animée en pleine nuit "par trente hommes armés
et encagoulés dans une clairière au sud d'Ajaccio"
? Pourtant, au cours de ce point de presse, "un texte
vindicatif (contre le gouvernement) avait été
lu devant des journalistes"... Dans cette France que
l'on nous brandit souvent comme référence en
matière démocratique, les journalistes ne craignent
ni censure ni sanction.
Ne devenons pas liberticides !
Il y a quelques années, en notre qualité
de coordonnateur du Bureau Afrique de la Fédération
Internationale des Journalistes (FIJ), nous rédigions
régulièrement des alertes et des rapports sur
les violations de la liberté de presse dans de nombreux
pays du continent : Togo, Côte d'Ivoire, Maroc, Tunisie,
Burkina Faso, Ethiopie
Et lorsque nous nous rendions
à Bruxelles pour des réunions de bilan, nous
étions fiers de constater que le Sénégal
était quasi-absent de la "liste noire" des
Etats qui bâillonnent leur presse. C'est d'ailleurs
l'une des raisons qui avaient poussé la FIJ à
implanter son premier bureau africain à Dakar. Aujourd'hui,
le Sénégal est peut-être en train de rejoindre
ces pays liberticides. Et si l'on ne réagit pas, ce
sont toutes les libertés qui risquent d'être
remises en cause. Ce serait vraiment dommage !
Mohamadou Mahmoun FAYE
Représentant de l'UPF à Dakar