Union de la Presse Francophone
 
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N° 124 - novembre-décembre 2005

PRESSE
Kokou Biossey TOZOUN, ministre de la communication
Propos recueillis par Georges GROS et Lucien MESSAN

Assises de l'UPF 2005

37e Assises de la presse francophone
3 - 8 novembre 2005, Lomé, Togo

" Les médias ont été libérés, mais leurs bersoins restent immenses "

Union de la Presse Francophone

Le ministre de la Communication est chargé de l'application du nouveau statut des médias et de la mise en œuvre du fonds d'aide à la presse. Certains, selon lui, n'ont pas encore compris tout à fait les règles du jeu. Aux professionnels de les convaincre. La Haute Autorité doit être un conseiller plutôt qu'un gendarme.

Depuis le 24 août 2004, la presse togolaise bénéficie d'un cadre juridique qui, comparé à ceux en vigueur ailleurs, peut être qualifié aisément de libéral. Il proclame la dépénalisation des délits de presse, mais certains, pourtant, se plaignent de la lourdeur des amendes qu'il prévoit, soulignant qu'elles peuvent tuer un journal ?
C'est déjà encourageant que l'on reconnaisse que notre code de la presse est libéral. La dépénalisation du délit de presse dénote la volonté du gouvernement togolais, hier et aujourd'hui, d'assurer à notre pays une presse libre et crédible. Quant aux amendes qu'on dit pouvoir tuer un journal, il suffit de les éviter. Une amende n'est pas une fatalité. Elle est la conséquence d'une faute librement commise. Que serait la liberté de la presse sans sa crédibilité et son respect des libertés collectives et individuelles de nos concitoyens ? Cela ne signifie pas que nous rejetions cette critique. Nous sommes convaincus que tout est perfectible. C'est à chacun et à tous d'oeuvrer à cette perfection.

Quelle est la situation économique des journaux togolais ? Tous les titres, publics et privés, peuvent-ils bénéficier du fonds de soutien récemment mis en place ? Sa dotation est-elle à la hauteur des besoins ? Les salaires des journalistes leur permettent-ils de vivre dignement de leur activité professionnelle ?
Il est évident que des journaux financièrement malades et des journalistes affamés ne constituent pas le meilleur moyen de garantir la liberté et la crédibilité de notre presse. D'où l'idée de la mise sur pied d'un fonds de soutien. Vu la multiplicité de nos journaux, radios et télévisions privés et compte tenu des difficultés que traverse actuellement notre pays, il serait étonnant que ce fonds de soutien couvre tous les besoins. Ils sont immenses et criants. Et pas seulement dans la presse privée. Même les médias d'Etat sont financièrement à bout de souffle. C'est à tout cela qu'il faut remédier.
Quant aux salaires des journalistes du secteur privé, c'est un problème encore entier. Tout en tenant compte de la précarité financière dans laquelle vivent ces médias, il urge que ce problème des salaires soit revu de près. Cela fera l'objet de négociations afin d'aboutir à des conventions collectives entre propriétaires et travailleurs des médias.

" Nous misons sur l'autorégulation "

Certains journaux écoutent encore la rumeur, publient des informations mal ou peu contrôlées, ce qui conduit aux fausses nouvelles et aux diffamations. La situation s'est-elle améliorée ou dégradée depuis la mise en place du nouveau statut ? Que faire pour faire cesser ces dérapages ?
Colporter les rumeurs, publier de fausses informations à caractère diffamatoire... sont autant de dérapages qui existent encore. C'est d'ailleurs la spécialité de certains médias. D'autres font des efforts de professionnalisation et nous espérons que ceux-là serviront de locomotives aux autres. La cessation de ces dérapages passe aussi par une bonne formation des journalistes. La Haute Autorité de l'Audiovisuel et de la Communication ( HAAC) et la justice peuvent aider à freiner les excès de tout genre. Mais, naturellement, nous misons plus sur l'autorégulation, avec une forte implication des instances de la profession, qui finiront par comprendre que la rumeur est la principale ennemie de la liberté et de la crédibilité de la presse.

La disposition du code de la presse, qui prévoit qu'une rédaction doit compter au moins un tiers de journalistes titulaires d'une carte de presse, est-elle maintenant respectée ? Certains voient dans cette disposition un obstacle au droit d'expression du citoyen. Que leur répondez-vous ?
Qu'une rédaction compte au moins un tiers de professionnels est une exigence minimum. Sinon comment veut-on faire du journalisme sans journalistes ? Les médias eux-mêmes, pour leur crédibilité, devraient s'imposer cette règle sans même que le code de la presse ait à le leur dire. Dire que cela constitue un obstacle au droit d'expression, c'est comme affirmer que, dans un tribunal, les juges sont un obstacle à la justice. Alors, soyons sérieux et arrêtons de toujours prendre le contre-pied de tous les efforts déployés pour assurer à notre pays une liberté de presse digne de celle d'un pays démocratique.

" Trop de journalistes manquent encore de formation "

Tous les journalistes togolais sont-ils suffisamment formés ? Que prévoit le gouvernement pour améliorer la situation en ce domaine ?
Tous les journalistes togolais ne sont pas suffisamment formés. C'est le moins qu'on puisse dire. Seuls les médias publics disposent de journalistes bien formés. Encore faut-il souligner que tous les journalistes du secteur public ne sont pas bien formés. Dans le secteur privé, les journalistes formés sont plutôt l'exception. Le reste vient d'horizons divers… Ce qui n'enlève rien à leur mérite, puisque certains sont très performants. Le gouvernement est conscient du problème. Des séminaires de formation sont régulièrement organisés pour initier ou recycler nos journalistes. Mieux encore, des pourparlers avec l'Université de Lomé sont en voie d'aboutissement pour former des journalistes de haut niveau sur le campus. Le secteur privé nous a devancé sur ce terrain puisqu'il y a déjà, à Lomé, des instituts privés qui forment des journalistes.

Pour que les journaux soient indépendants, faut-il interdire aux partis et aux hommes politiques d'en posséder ?
Mais pourquoi interdirait-on a un parti politique d'avoir son journal ? Il est du droit, sinon du devoir d'un parti politique, d'avoir des publications d'information et de formation pour ses militants. Par contre, il est hypocrite de se bombarder " journal indépendant " alors qu'on est une feuille de propagande d'un parti politique. C'est d'autant plus curieux et antidémocratique quand il s'agit de médias qui prêchent l'extrémisme, le rejet du dialogue, l'appel à la haine et à la vengeance...
Quelquefois, certains journaux se substituent aux leaders des partis dont ils sont chargés de faire la propagande... Le paysage médiatique doit être un champ clair et lisible pour tout le monde. Un journal indépendant doit rester indépendant et un journal de propagande d'un parti politique doit rester tel qu'il est. Pas de mélange des genres.

" L'opposition a naturellement accès aux médias publics "

Quel est, selon vous, le rôle des médias publics ? Sont-ils au service du seul Etat pour relayer la politique du gouvernement ? Ou s'agit-il d'un service public, ouvert à toutes les opinions ?
Les médias publics, comme leur nom l'indique, doivent rester un service public, et comme tel, être ouverts à toutes les opinions. Mais il est normal que ces médias expliquent mieux que d'autres la politique du gouvernement, sans pour autant se livrer à une propagande exagérée pour celui-ci. Exagérée dans la mesure où cela blesse ceux qui ne partagent pas la même opinion politique que le gouvernement.
A l'heure où nous parlons, l'opposition a accès à tous les médias publics, pour peu qu'elle en manifeste le désir. Mais, afin de prouver que la presse publique n'est pas ouverte, les responsables de l'opposition refusent systématiquement toute invitation à débattre dans ces médias… Grâce aux efforts du gouvernement en faveur de la réconciliation, nous espérons que cette méfiance de l'opposition vis-à-vis des médias publics sera bientôt un lointain souvenir.

Quel est, selon vous, le rôle des médias privés ? Doivent-ils pouvoir intervenir dans le débat public (par exemple, au cours d'une campagne électorale) ? Sous quelles conditions ? Comment appréciez-vous les titres satiriques et leur impertinence, voire leurs sarcasmes ?
Les médias privés doivent démocratiser davantage l'information, c'est à dire la rapprocher un peu plus du citoyen. Directement ou indirectement, ces médias interviennent déjà dans les débats publics et politiques. Dans le cas particulier des campagnes électorales, ils doivent être guidés par l'esprit d'équité, comme le sont les médias publics pendant ces périodes. Il serait dommageable pour notre démocratie naissante de se retrouver dans une situation à l'italienne, où un privé -Berlusconi- contrôle tous les médias du pays à des fins politiques.
Si les médias privés, chez nous, doivent intervenir dans le débat politique, il faut s'assurer qu'on ne débouche pas sur des radios et télévisions du type "Mille collines"… Car, dans un pays comme le Togo, qui tente de se remettre d'une grave et longue crise, les médias, dans leur rôle d'informer, ne doivent pas oublier le rôle de former et d'apaiser. Cela va de l'intérêt de nous tous.
Quant à la satire, l'impertinence et les sarcasmes de certains titres, cela fait partie du paysage médiatique togolais. Qu'on les aime ou non n'a pas d'importance. L'essentiel, c'est qu'ils fassent leur travail d'informer, même si c'est autrement. Il y a des sauces très pimentées et d'autres moins ou pas du tout pimentées. L'essentiel est qu'elles soient mangeables. Qu'elles soient indigestes pour certains est normal. C'est à ces médias satiriques de connaître le degré d'acceptation de leur lectorat et de savoir doser leurs sarcasmes, impertinences et autres satires.

Le Togo a fait l'objet de critiques, parfois violentes de la part de certains médias étrangers, notamment français. En éprouvez-vous du ressentiment ?
Les journaux, surtout français, qui nous attaquent avec violence, ont fini par nous habituer à leurs méthodes. Il n'y a rien de personnel dans leurs attaques. Alors, pourquoi garderions-nous des ressentiments ? Seulement, nous connaissons les buts idéologiques de ces " négrologues ", prompts à verser l'huile sur le feu partout en Afrique, afin d'y créer des situations à l'ivoirienne ou à la rwandaise pour justifier " l'incapacité congénitale " des Africains à bâtir des sociétés libres et prospères. Le plus cocasse, c'est que ces journalistes particulièrement racistes et méprisants envers les noirs sont vus comme des journalistes progressistes et même démocrates dans les sociétés occidentales… Ces " spécialistes " de l'Afrique et surtout du Togo, qui, durant les jours post-électoraux difficiles d'avril dernier, ont déployé des trésors d'imagination pour faire basculer notre pays dans la barbarie, sont seuls à savoir ce qu'ils veulent. Ils ont raté leur coup. Ils se voyaient déjà aux premières loges d'une guerre civile au Togo…

" Nous aider à baliser la route de la liberté "

La Haute Autorité de l'Audiovisuel et de la Communication, depuis la réforme du 16 novembre 2004, est-elle en mesure, selon vous, d'être réellement indépendante du pouvoir politique ? Est-ce, à vos yeux, un gendarme surveillant les médias ? Ou doit-elle être leur conseiller, quitte à sévir si elle n'est pas écoutée ?
La HAAC est indépendante du pouvoir. Aucun doute sur cela. Vu l'immensité du travail qui est le sien, le gouvernement a tout intérêt à la laisser travailler sans ingérence, même s'il lui fournit ses moyens financiers et matériels. La HAAC est composée de professionnels des médias, venus aussi bien du public que du privé. Elle n'a aucun intérêt à se poser en gendarme, avec une matraque à la main contre les médias. La HAAC doit plutôt être avant tout leur conseiller et ne doit sévir qu'en cas de récidive, d'entêtement et de refus d'écouter les conseils, eux-mêmes suivis de rappels à l'ordre. La Haute Autorité a pour mission d'améliorer les médias et non de les étouffer.

Le thème sur lequel se déroulent à Lomé, les assises de l'Union internationale de la presse francophone est : " Déontologie et pluralisme ". Si vous aviez à " plancher " sur ce sujet, quel serait votre propos ?
D'abord, permettez-moi de remercier l'Union internationale de la presse francophone d'avoir choisi notre pays et notre capitale pour y tenir son congrès. Quant au thème de ce congrès, " Déontologie et Pluralisme ", il résume nos soucis du moment. Comment garantir le pluralisme médiatique et donc politique si les règles du jeu -la déontologie- ne sont pas respectées ? Sans des règles du jeu claires et connues de tous, rien ne marcherait dans une société démocratique.
Le Togo a fait des pas de géant dans le domaine du pluralisme et de la liberté de la presse. Mais nous avons beaucoup à apprendre des autres pays africains, européens, américains, asiatiques ou océaniens, qui nous ont devancé sur cette voie. Pour nous, le congrès de l'UPF vient, avec des hommes et des femmes d'expérience, aider aussi bien le gouvernement que le monde médiatique togolais à baliser la route longue et quelquefois truffée de pièges vers la liberté tout court.

Propos recueillis par Georges GROS, rédacteur en chef,
et Lucien MESSAN, président de la section togolaise de l'UPF.