" Les médias
ont été libérés, mais leurs bersoins
restent immenses "

Le ministre de la Communication est chargé
de l'application du nouveau statut des médias et de
la mise en uvre du fonds d'aide à la presse.
Certains, selon lui, n'ont pas encore compris tout à
fait les règles du jeu. Aux professionnels de les convaincre.
La Haute Autorité doit être un conseiller plutôt
qu'un gendarme.
Depuis le 24 août 2004, la presse togolaise
bénéficie d'un cadre juridique qui, comparé
à ceux en vigueur ailleurs, peut être qualifié
aisément de libéral. Il proclame la dépénalisation
des délits de presse, mais certains, pourtant, se plaignent
de la lourdeur des amendes qu'il prévoit, soulignant
qu'elles peuvent tuer un journal ?
C'est déjà encourageant que l'on reconnaisse
que notre code de la presse est libéral. La dépénalisation
du délit de presse dénote la volonté
du gouvernement togolais, hier et aujourd'hui, d'assurer à
notre pays une presse libre et crédible. Quant aux
amendes qu'on dit pouvoir tuer un journal, il suffit de les
éviter. Une amende n'est pas une fatalité. Elle
est la conséquence d'une faute librement commise. Que
serait la liberté de la presse sans sa crédibilité
et son respect des libertés collectives et individuelles
de nos concitoyens ? Cela ne signifie pas que nous rejetions
cette critique. Nous sommes convaincus que tout est perfectible.
C'est à chacun et à tous d'oeuvrer à
cette perfection.
Quelle est la situation économique
des journaux togolais ? Tous les titres, publics et privés,
peuvent-ils bénéficier du fonds de soutien récemment
mis en place ? Sa dotation est-elle à la hauteur des
besoins ? Les salaires des journalistes leur permettent-ils
de vivre dignement de leur activité professionnelle
?
Il est évident que des journaux financièrement
malades et des journalistes affamés ne constituent
pas le meilleur moyen de garantir la liberté et la
crédibilité de notre presse. D'où l'idée
de la mise sur pied d'un fonds de soutien. Vu la multiplicité
de nos journaux, radios et télévisions privés
et compte tenu des difficultés que traverse actuellement
notre pays, il serait étonnant que ce fonds de soutien
couvre tous les besoins. Ils sont immenses et criants. Et
pas seulement dans la presse privée. Même les
médias d'Etat sont financièrement à bout
de souffle. C'est à tout cela qu'il faut remédier.
Quant aux salaires des journalistes du secteur privé,
c'est un problème encore entier. Tout en tenant compte
de la précarité financière dans laquelle
vivent ces médias, il urge que ce problème des
salaires soit revu de près. Cela fera l'objet de négociations
afin d'aboutir à des conventions collectives entre
propriétaires et travailleurs des médias.
" Nous misons sur l'autorégulation
"
Certains journaux écoutent encore
la rumeur, publient des informations mal ou peu contrôlées,
ce qui conduit aux fausses nouvelles et aux diffamations.
La situation s'est-elle améliorée ou dégradée
depuis la mise en place du nouveau statut ? Que faire pour
faire cesser ces dérapages ?
Colporter les rumeurs, publier de fausses informations à
caractère diffamatoire... sont autant de dérapages
qui existent encore. C'est d'ailleurs la spécialité
de certains médias. D'autres font des efforts de professionnalisation
et nous espérons que ceux-là serviront de locomotives
aux autres. La cessation de ces dérapages passe aussi
par une bonne formation des journalistes. La Haute Autorité
de l'Audiovisuel et de la Communication ( HAAC) et la justice
peuvent aider à freiner les excès de tout genre.
Mais, naturellement, nous misons plus sur l'autorégulation,
avec une forte implication des instances de la profession,
qui finiront par comprendre que la rumeur est la principale
ennemie de la liberté et de la crédibilité
de la presse.
La disposition du code de la presse, qui
prévoit qu'une rédaction doit compter au moins
un tiers de journalistes titulaires d'une carte de presse,
est-elle maintenant respectée ? Certains voient dans
cette disposition un obstacle au droit d'expression du citoyen.
Que leur répondez-vous ?
Qu'une rédaction compte au moins un tiers de professionnels
est une exigence minimum. Sinon comment veut-on faire du journalisme
sans journalistes ? Les médias eux-mêmes, pour
leur crédibilité, devraient s'imposer cette
règle sans même que le code de la presse ait
à le leur dire. Dire que cela constitue un obstacle
au droit d'expression, c'est comme affirmer que, dans un tribunal,
les juges sont un obstacle à la justice. Alors, soyons
sérieux et arrêtons de toujours prendre le contre-pied
de tous les efforts déployés pour assurer à
notre pays une liberté de presse digne de celle d'un
pays démocratique.
" Trop de journalistes manquent encore
de formation "
Tous les journalistes togolais sont-ils suffisamment
formés ? Que prévoit le gouvernement pour améliorer
la situation en ce domaine ?
Tous les journalistes togolais ne sont pas suffisamment
formés. C'est le moins qu'on puisse dire. Seuls les
médias publics disposent de journalistes bien formés.
Encore faut-il souligner que tous les journalistes du secteur
public ne sont pas bien formés. Dans le secteur privé,
les journalistes formés sont plutôt l'exception.
Le reste vient d'horizons divers
Ce qui n'enlève
rien à leur mérite, puisque certains sont très
performants. Le gouvernement est conscient du problème.
Des séminaires de formation sont régulièrement
organisés pour initier ou recycler nos journalistes.
Mieux encore, des pourparlers avec l'Université de
Lomé sont en voie d'aboutissement pour former des journalistes
de haut niveau sur le campus. Le secteur privé nous
a devancé sur ce terrain puisqu'il y a déjà,
à Lomé, des instituts privés qui forment
des journalistes.
Pour que les journaux soient indépendants,
faut-il interdire aux partis et aux hommes politiques d'en
posséder ?
Mais pourquoi interdirait-on a un parti politique d'avoir
son journal ? Il est du droit, sinon du devoir d'un parti
politique, d'avoir des publications d'information et de formation
pour ses militants. Par contre, il est hypocrite de se bombarder
" journal indépendant " alors qu'on est une
feuille de propagande d'un parti politique. C'est d'autant
plus curieux et antidémocratique quand il s'agit de
médias qui prêchent l'extrémisme, le rejet
du dialogue, l'appel à la haine et à la vengeance...
Quelquefois, certains journaux se substituent aux leaders
des partis dont ils sont chargés de faire la propagande...
Le paysage médiatique doit être un champ clair
et lisible pour tout le monde. Un journal indépendant
doit rester indépendant et un journal de propagande
d'un parti politique doit rester tel qu'il est. Pas de mélange
des genres.
" L'opposition a naturellement accès
aux médias publics "
Quel est, selon vous, le rôle des médias
publics ? Sont-ils au service du seul Etat pour relayer la
politique du gouvernement ? Ou s'agit-il d'un service public,
ouvert à toutes les opinions ?
Les médias publics, comme leur nom l'indique, doivent
rester un service public, et comme tel, être ouverts
à toutes les opinions. Mais il est normal que ces médias
expliquent mieux que d'autres la politique du gouvernement,
sans pour autant se livrer à une propagande exagérée
pour celui-ci. Exagérée dans la mesure où
cela blesse ceux qui ne partagent pas la même opinion
politique que le gouvernement.
A l'heure où nous parlons, l'opposition a accès
à tous les médias publics, pour peu qu'elle
en manifeste le désir. Mais, afin de prouver que la
presse publique n'est pas ouverte, les responsables de l'opposition
refusent systématiquement toute invitation à
débattre dans ces médias
Grâce aux
efforts du gouvernement en faveur de la réconciliation,
nous espérons que cette méfiance de l'opposition
vis-à-vis des médias publics sera bientôt
un lointain souvenir.
Quel est, selon vous, le rôle des médias
privés ? Doivent-ils pouvoir intervenir dans le débat
public (par exemple, au cours d'une campagne électorale)
? Sous quelles conditions ? Comment appréciez-vous
les titres satiriques et leur impertinence, voire leurs sarcasmes
?
Les médias privés doivent démocratiser
davantage l'information, c'est à dire la rapprocher
un peu plus du citoyen. Directement ou indirectement, ces
médias interviennent déjà dans les débats
publics et politiques. Dans le cas particulier des campagnes
électorales, ils doivent être guidés par
l'esprit d'équité, comme le sont les médias
publics pendant ces périodes. Il serait dommageable
pour notre démocratie naissante de se retrouver dans
une situation à l'italienne, où un privé
-Berlusconi- contrôle tous les médias du pays
à des fins politiques.
Si les médias privés, chez nous, doivent intervenir
dans le débat politique, il faut s'assurer qu'on ne
débouche pas sur des radios et télévisions
du type "Mille collines"
Car, dans un pays
comme le Togo, qui tente de se remettre d'une grave et longue
crise, les médias, dans leur rôle d'informer,
ne doivent pas oublier le rôle de former et d'apaiser.
Cela va de l'intérêt de nous tous.
Quant à la satire, l'impertinence et les sarcasmes
de certains titres, cela fait partie du paysage médiatique
togolais. Qu'on les aime ou non n'a pas d'importance. L'essentiel,
c'est qu'ils fassent leur travail d'informer, même si
c'est autrement. Il y a des sauces très pimentées
et d'autres moins ou pas du tout pimentées. L'essentiel
est qu'elles soient mangeables. Qu'elles soient indigestes
pour certains est normal. C'est à ces médias
satiriques de connaître le degré d'acceptation
de leur lectorat et de savoir doser leurs sarcasmes, impertinences
et autres satires.
Le Togo a fait l'objet de critiques, parfois
violentes de la part de certains médias étrangers,
notamment français. En éprouvez-vous du ressentiment
?
Les journaux, surtout français, qui nous attaquent
avec violence, ont fini par nous habituer à leurs méthodes.
Il n'y a rien de personnel dans leurs attaques. Alors, pourquoi
garderions-nous des ressentiments ? Seulement, nous connaissons
les buts idéologiques de ces " négrologues
", prompts à verser l'huile sur le feu partout
en Afrique, afin d'y créer des situations à
l'ivoirienne ou à la rwandaise pour justifier "
l'incapacité congénitale " des Africains
à bâtir des sociétés libres et
prospères. Le plus cocasse, c'est que ces journalistes
particulièrement racistes et méprisants envers
les noirs sont vus comme des journalistes progressistes et
même démocrates dans les sociétés
occidentales
Ces " spécialistes " de
l'Afrique et surtout du Togo, qui, durant les jours post-électoraux
difficiles d'avril dernier, ont déployé des
trésors d'imagination pour faire basculer notre pays
dans la barbarie, sont seuls à savoir ce qu'ils veulent.
Ils ont raté leur coup. Ils se voyaient déjà
aux premières loges d'une guerre civile au Togo
" Nous aider à baliser la route
de la liberté "
La Haute Autorité de l'Audiovisuel
et de la Communication, depuis la réforme du 16 novembre
2004, est-elle en mesure, selon vous, d'être réellement
indépendante du pouvoir politique ? Est-ce, à
vos yeux, un gendarme surveillant les médias ? Ou doit-elle
être leur conseiller, quitte à sévir si
elle n'est pas écoutée ?
La HAAC est indépendante du pouvoir. Aucun doute sur
cela. Vu l'immensité du travail qui est le sien, le
gouvernement a tout intérêt à la laisser
travailler sans ingérence, même s'il lui fournit
ses moyens financiers et matériels. La HAAC est composée
de professionnels des médias, venus aussi bien du public
que du privé. Elle n'a aucun intérêt à
se poser en gendarme, avec une matraque à la main contre
les médias. La HAAC doit plutôt être avant
tout leur conseiller et ne doit sévir qu'en cas de
récidive, d'entêtement et de refus d'écouter
les conseils, eux-mêmes suivis de rappels à l'ordre.
La Haute Autorité a pour mission d'améliorer
les médias et non de les étouffer.
Le thème sur lequel se déroulent
à Lomé, les assises de l'Union internationale
de la presse francophone est : " Déontologie et
pluralisme ". Si vous aviez à " plancher
" sur ce sujet, quel serait votre propos ?
D'abord, permettez-moi de remercier l'Union internationale
de la presse francophone d'avoir choisi notre pays et notre
capitale pour y tenir son congrès. Quant au thème
de ce congrès, " Déontologie et Pluralisme
", il résume nos soucis du moment. Comment garantir
le pluralisme médiatique et donc politique si les règles
du jeu -la déontologie- ne sont pas respectées
? Sans des règles du jeu claires et connues de tous,
rien ne marcherait dans une société démocratique.
Le Togo a fait des pas de géant dans le domaine du
pluralisme et de la liberté de la presse. Mais nous
avons beaucoup à apprendre des autres pays africains,
européens, américains, asiatiques ou océaniens,
qui nous ont devancé sur cette voie. Pour nous, le
congrès de l'UPF vient, avec des hommes et des femmes
d'expérience, aider aussi bien le gouvernement que
le monde médiatique togolais à baliser la route
longue et quelquefois truffée de pièges vers
la liberté tout court.
Propos recueillis par Georges GROS,
rédacteur en chef,
et Lucien MESSAN, président de la section togolaise
de l'UPF.