ATELIER 1 - Déontologie
et éthique
La déontologie
et l'éthique à l'épreuve du quotidien
Le respect des règles professionnelles
évite aux journalistes les manipulations, les tentations
et le rapport de forces pervers avec les politiques.
Encore faut-il qu'émergent des lieux d'autorégulation,
ont estimé les congressistes, qui ont surtout consacré
le premier atelier aux récits de leurs expériences.
D'entrée de jeu, dès le premier
atelier, les participants aux assises de Lomé ont
abordé de front le délicat dossier des droits
et des devoirs du journaliste. Cela aurait dû prendre
l'allure d'un état des lieux. L'assemblée
a préféré aborder le sujet en s'interrogeant
d'emblée sur l'attitude que doit adopter le professionnel
face à une information. Son droit, fondé
sur sa liberté, est, bien sûr, de la porter
à la connaissance de son public. Mais est-ce toujours
son devoir ?
Il est rare que le journaliste maîtrise immédiatement
tous les aspects d'un événement, qu'il en
connaisse tous les détails, de son origine à
ses conséquences. Doit-il néanmoins publier
sans attendre ? Avec pour seul critère son
intime conviction, son opinion ? L'enjeu ne saurait se
limiter à vendre plus ou moins d'exemplaires du
journal, sans état d'âme, sans réfléchir
aux réactions du grand public.
Les méfaits des pièges
de l'intolérance
Dans certaines circonstances, publier, c'est
risquer de se faire le complice involontaire d'une manipulation.
Dans d'autres, au contraire, le journaliste se fera messager
de la bonne nouvelle
Mais comment le savoir sur
l'instant ? Comment éviter les pièges ?
Il arrive, plus souvent qu'il n'y paraît, que rien
ne permette au professionnel de l'information d'exercer
instantanément sa liberté d'expression dans
la sérénité de la vérité
établie. Rien, sauf un ensemble de règles
professionnelles qu'il connaît et respecte, qui
définissent et équilibrent ses droits et
ses devoirs, et grâce auxquel, au-delà des
ficelles du métier, il pourra, non seulement, construire
et étayer son choix, mais aussi mener une enquête
impartiale.
L'éthique, la déontologie sont de grands
mots. Mais, à Lomé, les participants aux
assises les ont habillés aux couleurs de leur quotidien
professionnel, en préférant souvent raconter
leurs expériences plutôt que se lancer dans
de grandes envolées philosophiques. Aleksandar
Mitic d'abord, Abdelmounaïm Dilami ensuite, puis
d'autres dans la salle, ont ainsi apporté des éclairages
bien différents, mais qui, par leur rapprochement,
démontrent que ces règles professionnelles
sont à la fois universelles et différentes
selon les lieux, les habitudes de la société,
sa morale, ses valeurs et ses murs.
Correspondant de l'agence Tanjug à
Bruxelles, Aleksandar Mitic l'ancien président
de la section serbo-monténégrine de l'UPF
était -malheureusement- bien placé pour
évoquer les ravages d'une information " tombée
dans le piège de l'intolérance ", les
drames provoqués par un média partisan.
L'affaire ne date que de mars 2004. Trois jours durant,
le Kosovo a été le théâtre
d'un nouveau nettoyage ethnique parce que, sans vérification,
des médias albanophones ont accusé des Serbes
d'avoir provoqué la noyade d'enfants albanais.
L'enquête a démontré que tout était
faux
" L'enjeu fondamental, c'est la
crédibilité "
" Comprendre comment l'intolérance
s'introduit dans les médias est primordial au sud-est
de l'Europe ", a affirmé Aleksandar Mitic,
en rappelant qu'en juin dernier, la section serbo-monténégrine
avait organisé un séminaire sur ce thème
à Novi Sad (La Gazette de septembre-octobre
2005). Des travaux, a-t-il dit, qui ont conduit la vingtaine
de participants à identifier cinq " dangers
" : la pression du temps, les mots employés,
la qualité des sources, le regard porté
sur les autres médias, l'analyse du contexte.
Et l'orateur de proposer une sorte de vade-mecum, en réalité
applicable aussi dans des circonstances moins dramatiques
qu'une guerre civile. Un manuel qui devrait permettre
au " journaliste qui ne sait pas tout " de déjouer
les pièges tendus par les " mauvaises sources
" ou " le manque de sources ", " la
désinformation, la propagande d'Etat ou des parties
en conflit ", " la confusion " créée
par les bureaux de relations publiques.
Quant à la catégorie " journaliste
qui sait tout ", Aleksandar Mitic la sépare
en deux sous-groupes selon qu'il " ne peut pas le
dire " ou qu'il " ne veut pas le dire ".
Le premier subit " des pressions, la censure, voire
des menaces et des sanctions ". Le second doit, lui,
faire face à " l'activisme idéologique,
national ou religieux ", à " l'incitation
à la haine ", mais aussi à " la
corruption ".
Enfin, reste la catégorie " journaliste qui
a tout dit, mais qui, peut-être, n'aurait pas dû
le faire "
Ceux-là ont publié
des " informations sensibles, nuisibles à
tel ou tel " ou sont tombés dans le "
sensationnalisme " en oubliant " la qualité
du reportage " et " le respect d'autrui ".
Ce travail ethnologique ne résout certes rien,
mais il est pourtant très intéressant dans
la mesure où il permet à chaque professionnel
d'identifier la catégorie dans laquelle il se trouve.
Et connaître ses défauts ou ses maux, c'est
déjà les combattre
PDG du quotidien L'Economiste, édité
à Casablanca, et vice-président international
de l'UPF pour les pays du Maghreb, Abdelmounaïm Dilami
a d'abord fait remarquer que " la presse, en matière
éthique, a à gérer ses différents
aspects, contradictoires ". " Elle est commerciale,
mais aussi intellectuelle et éminemment politique
". Ce qui, par exemple, le conduit à accepter
la publicité pour l'alcool, que la loi marocaine
n'interdit pas, alors qu'elle prohibe sa consommation
Pour lui, " l'enjeu fondamental d'un média,
c'est sa crédibilité auprès de l'opinion
publique ". Une crédibilité qui "
s'installe peu à peu ", mais que la profession
ne peut acquérir, a-t-il dit, que si elle sait
" poser le cadre et créer les instances susceptibles
de dégager des règles morales ". "
Nous devons nous imposer à nous-mêmes des
garde-fous ", a-t-il ajouté, plaidant clairement
pour l'autorégulation.
Une conviction qu'il explique par la nécessité
pour les professionnels d'éviter " le piège
du rapport de forces " qui, notamment dans les Etats
qui n'ont pas de tradition démocratique, s'installe
entre les politiques et les journalistes. " Dans
ces pays-là, a-t-il ajouté, l'éthique
n'est qu'une déclinaison de la morale établie
et la notion de démocratie y est vécue comme
une contrainte par le pouvoir politique, alors qu'elle
est le produit de l'évolution de la société
et de ses règles morales ".
" Etre bien payé n'empêche
pas la corruption "
Ce rapport de forces " pervers ",
a poursuivi l'orateur est, dans ce cas, " le principal
problème des journalistes ", d'autant qu'eux-mêmes,
souvent, " vivent la liberté d'expression
comme une contrainte imposée aux politiques ",
tandis que ceux-ci " organisent, s'il le faut, la
corruption des médias ". Ce qui, évidemment,
remet en cause la crédibilité de la profession
Dans le débat qui suivit ces interventions, plusieurs
intervenants ont approuvé ces propos, citant même
des exemples de conflits entre médias et pouvoir.
Mais la principale question traitée fut celle des
rapports entre éthique et économie. Une
question qui, encore plus que le couple journaliste-politique,
interpelle tout autant les professionnels du Nord et du
Sud. " Il est plus facile de corrompre quand il n'y
a pas d'argent ", a lancé David Cadasse, rédacteur
en chef d'Afrik.com. La réponse fut rapide : président
de la section du Congo-Brazza, Beaudlay Mfumu-Fylla Saint-Eudes
s'est écrié : " Comment voulez-vous
de la déontologie en Afrique quand on sait que
les voyages de presse en Europe provoquent des retours
d'ascenseur ? Quand quelqu'un m'envoie une info avec cent
dollars, que faire ? Le problème est moral ! "
" C'est un problème plus moral
que financier ", a surenchéri Dominique de
Marseille (RD Congo), en évoquant les publi-reportages
des journaux européens, mais aussi l'occultation
dans les médias américains de l'aide apportée
par la France aux victimes du cyclone de La Nouvelle-Orléans.
Quant à Jean-Pascal N'Dong, président de
la section gabonaise, il a noté que les journalistes
des médias publics de Libreville, " bien payés
", ne font pas pour autant leur métier avec
la déontologie requise, en raison " des pesanteurs
" qu'ils supportent
Un point de vue partagé par Alfred
Dan Moussa, directeur des rédactions du groupe
public ivoirien Fraternité-Matin. "
Les journalistes bien payés ne sont pas toujours
hors de la corruption. Le salaire n'est pas le seul critère
", a-t-il indiqué, avant de rappeler qu'en
Côte d'Ivoire, des instances de co-régulation
existent depuis dix ans, qui ont tenté d'assainir
et de stabiliser le cadre juridique et économique
des médias. Des instances qui, pourtant, ont dû
faire profil bas lorsque le pays s'est embrasé
Bref, ces trois heures de discussions ont
abouti à un constat simple : le respect de l'éthique,
l'application rigoureuse des règles déontologiques
sont la seule garantie pour tout journaliste de ne pas
faillir. Quel que soit l'environnement politique, économique,
social et culturel qui est le sien, c'est un combat difficile
qu'il doit mener tous les jours. Sa liberté et
sa crédibilité sont à ce prix.
Serge HIREL