Union de la Presse Francophone
 
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N° 125 - janvier-février 2006

PRESSE
par
Serge HIREL

Assises de l'UPF 2005

37e Assises de la presse francophone
3 - 8 novembre 2005, Lomé, Togo

ATELIER 1 - Déontologie et éthique

La déontologie et l'éthique à l'épreuve du quotidien…

Le respect des règles professionnelles évite aux journalistes les manipulations, les tentations et le rapport de forces pervers avec les politiques.
Encore faut-il qu'émergent des lieux d'autorégulation, ont estimé les congressistes, qui ont surtout consacré le premier atelier aux récits de leurs expériences.

D'entrée de jeu, dès le premier atelier, les participants aux assises de Lomé ont abordé de front le délicat dossier des droits et des devoirs du journaliste. Cela aurait dû prendre l'allure d'un état des lieux. L'assemblée a préféré aborder le sujet en s'interrogeant d'emblée sur l'attitude que doit adopter le professionnel face à une information. Son droit, fondé sur sa liberté, est, bien sûr, de la porter à la connaissance de son public. Mais est-ce toujours son devoir ?
Il est rare que le journaliste maîtrise immédiatement tous les aspects d'un événement, qu'il en connaisse tous les détails, de son origine à ses conséquences. Doit-il néanmoins publier sans attendre ? Avec pour seul critère son intime conviction, son opinion ? L'enjeu ne saurait se limiter à vendre plus ou moins d'exemplaires du journal, sans état d'âme, sans réfléchir aux réactions du grand public.

Les méfaits des pièges de l'intolérance

Dans certaines circonstances, publier, c'est risquer de se faire le complice involontaire d'une manipulation. Dans d'autres, au contraire, le journaliste se fera messager de la bonne nouvelle… Mais comment le savoir sur l'instant ? Comment éviter les pièges ?
Il arrive, plus souvent qu'il n'y paraît, que rien ne permette au professionnel de l'information d'exercer instantanément sa liberté d'expression dans la sérénité de la vérité établie. Rien, sauf un ensemble de règles professionnelles qu'il connaît et respecte, qui définissent et équilibrent ses droits et ses devoirs, et grâce auxquel, au-delà des ficelles du métier, il pourra, non seulement, construire et étayer son choix, mais aussi mener une enquête impartiale.
L'éthique, la déontologie sont de grands mots. Mais, à Lomé, les participants aux assises les ont habillés aux couleurs de leur quotidien professionnel, en préférant souvent raconter leurs expériences plutôt que se lancer dans de grandes envolées philosophiques. Aleksandar Mitic d'abord, Abdelmounaïm Dilami ensuite, puis d'autres dans la salle, ont ainsi apporté des éclairages bien différents, mais qui, par leur rapprochement, démontrent que ces règles professionnelles sont à la fois universelles et différentes selon les lieux, les habitudes de la société, sa morale, ses valeurs et ses mœurs.

Correspondant de l'agence Tanjug à Bruxelles, Aleksandar Mitic l'ancien président de la section serbo-monténégrine de l'UPF était -malheureusement- bien placé pour évoquer les ravages d'une information " tombée dans le piège de l'intolérance ", les drames provoqués par un média partisan. L'affaire ne date que de mars 2004. Trois jours durant, le Kosovo a été le théâtre d'un nouveau nettoyage ethnique parce que, sans vérification, des médias albanophones ont accusé des Serbes d'avoir provoqué la noyade d'enfants albanais. L'enquête a démontré que tout était faux…

" L'enjeu fondamental, c'est la crédibilité "

" Comprendre comment l'intolérance s'introduit dans les médias est primordial au sud-est de l'Europe ", a affirmé Aleksandar Mitic, en rappelant qu'en juin dernier, la section serbo-monténégrine avait organisé un séminaire sur ce thème à Novi Sad (La Gazette de septembre-octobre 2005). Des travaux, a-t-il dit, qui ont conduit la vingtaine de participants à identifier cinq " dangers " : la pression du temps, les mots employés, la qualité des sources, le regard porté sur les autres médias, l'analyse du contexte.
Et l'orateur de proposer une sorte de vade-mecum, en réalité applicable aussi dans des circonstances moins dramatiques qu'une guerre civile. Un manuel qui devrait permettre au " journaliste qui ne sait pas tout " de déjouer les pièges tendus par les " mauvaises sources " ou " le manque de sources ", " la désinformation, la propagande d'Etat ou des parties en conflit ", " la confusion " créée par les bureaux de relations publiques.
Quant à la catégorie " journaliste qui sait tout ", Aleksandar Mitic la sépare en deux sous-groupes selon qu'il " ne peut pas le dire " ou qu'il " ne veut pas le dire ". Le premier subit " des pressions, la censure, voire des menaces et des sanctions ". Le second doit, lui, faire face à " l'activisme idéologique, national ou religieux ", à " l'incitation à la haine ", mais aussi à " la corruption ".
Enfin, reste la catégorie " journaliste qui a tout dit, mais qui, peut-être, n'aurait pas dû le faire "… Ceux-là ont publié des " informations sensibles, nuisibles à tel ou tel " ou sont tombés dans le " sensationnalisme " en oubliant " la qualité du reportage " et " le respect d'autrui ".
Ce travail ethnologique ne résout certes rien, mais il est pourtant très intéressant dans la mesure où il permet à chaque professionnel d'identifier la catégorie dans laquelle il se trouve. Et connaître ses défauts ou ses maux, c'est déjà les combattre…

PDG du quotidien L'Economiste, édité à Casablanca, et vice-président international de l'UPF pour les pays du Maghreb, Abdelmounaïm Dilami a d'abord fait remarquer que " la presse, en matière éthique, a à gérer ses différents aspects, contradictoires ". " Elle est commerciale, mais aussi intellectuelle et éminemment politique… ". Ce qui, par exemple, le conduit à accepter la publicité pour l'alcool, que la loi marocaine n'interdit pas, alors qu'elle prohibe sa consommation…
Pour lui, " l'enjeu fondamental d'un média, c'est sa crédibilité auprès de l'opinion publique ". Une crédibilité qui " s'installe peu à peu ", mais que la profession ne peut acquérir, a-t-il dit, que si elle sait " poser le cadre et créer les instances susceptibles de dégager des règles morales ". " Nous devons nous imposer à nous-mêmes des garde-fous ", a-t-il ajouté, plaidant clairement pour l'autorégulation.
Une conviction qu'il explique par la nécessité pour les professionnels d'éviter " le piège du rapport de forces " qui, notamment dans les Etats qui n'ont pas de tradition démocratique, s'installe entre les politiques et les journalistes. " Dans ces pays-là, a-t-il ajouté, l'éthique n'est qu'une déclinaison de la morale établie et la notion de démocratie y est vécue comme une contrainte par le pouvoir politique, alors qu'elle est le produit de l'évolution de la société et de ses règles morales ".

" Etre bien payé n'empêche pas la corruption "

Ce rapport de forces " pervers ", a poursuivi l'orateur est, dans ce cas, " le principal problème des journalistes ", d'autant qu'eux-mêmes, souvent, " vivent la liberté d'expression comme une contrainte imposée aux politiques ", tandis que ceux-ci " organisent, s'il le faut, la corruption des médias ". Ce qui, évidemment, remet en cause la crédibilité de la profession…
Dans le débat qui suivit ces interventions, plusieurs intervenants ont approuvé ces propos, citant même des exemples de conflits entre médias et pouvoir. Mais la principale question traitée fut celle des rapports entre éthique et économie. Une question qui, encore plus que le couple journaliste-politique, interpelle tout autant les professionnels du Nord et du Sud. " Il est plus facile de corrompre quand il n'y a pas d'argent ", a lancé David Cadasse, rédacteur en chef d'Afrik.com. La réponse fut rapide : président de la section du Congo-Brazza, Beaudlay Mfumu-Fylla Saint-Eudes s'est écrié : " Comment voulez-vous de la déontologie en Afrique quand on sait que les voyages de presse en Europe provoquent des retours d'ascenseur ? Quand quelqu'un m'envoie une info avec cent dollars, que faire ? Le problème est moral ! "

" C'est un problème plus moral que financier ", a surenchéri Dominique de Marseille (RD Congo), en évoquant les publi-reportages des journaux européens, mais aussi l'occultation dans les médias américains de l'aide apportée par la France aux victimes du cyclone de La Nouvelle-Orléans. Quant à Jean-Pascal N'Dong, président de la section gabonaise, il a noté que les journalistes des médias publics de Libreville, " bien payés ", ne font pas pour autant leur métier avec la déontologie requise, en raison " des pesanteurs " qu'ils supportent…

Un point de vue partagé par Alfred Dan Moussa, directeur des rédactions du groupe public ivoirien Fraternité-Matin. " Les journalistes bien payés ne sont pas toujours hors de la corruption. Le salaire n'est pas le seul critère ", a-t-il indiqué, avant de rappeler qu'en Côte d'Ivoire, des instances de co-régulation existent depuis dix ans, qui ont tenté d'assainir et de stabiliser le cadre juridique et économique des médias. Des instances qui, pourtant, ont dû faire profil bas lorsque le pays s'est embrasé…

Bref, ces trois heures de discussions ont abouti à un constat simple : le respect de l'éthique, l'application rigoureuse des règles déontologiques sont la seule garantie pour tout journaliste de ne pas faillir. Quel que soit l'environnement politique, économique, social et culturel qui est le sien, c'est un combat difficile qu'il doit mener tous les jours. Sa liberté et sa crédibilité sont à ce prix.

Serge HIREL