Ne gâchez pas notre histoire !
Entre la langue française et moi, une
histoire intime devenue l'histoire d'une vie. La gravité
des propos exprimés par certains députés
qui défendent avec virulence la loi sur le rôle
« positif » de la colonisation me pousse aujourd'hui
à m'inviter dans ce débat d'un autre siècle
qui vient alimenter un climat d'affrontement à tous
les niveaux et que je déplore tant il accroit le préjudice
dont souffre actuellement la France à l'étranger.
Je suis née au Liban dans une famille
nombreuse. Non, ce n'était pas une de ces grandes familles
bourgeoises où l'on étalait précieusement
du matin au soir un français châtié et
chantonnant, se vantant presque de ne pas bien maîtriser
l'arabe. Non, le français n'était pas ma deuxième
langue maternelle. Non, la France n'était pas ma deuxième
mère patrie, Jeanne d'Arc n'était pas ma sainte
et les Gaulois n'étaient pas mes ancêtres, et
pourtant... Voilà plus de vingt ans que je voue ma
vie et mon énergie à faire connaître à
travers l'image et le son, à tous ceux qui en France
et ailleurs n'ont pas eu la chance de les découvrir,
les mille et une richesses culturelles d'un univers intimement
lié à la langue française et aux valeurs
qu'elle exprime, le monde de la francophonie. Cette passion,
qui a illuminé mon parcours, je la dois à mes
parents.
Mon père, comme beaucoup de sa génération,
avait suivi l'avènement des mouvements et des luttes
pour l'indépendance des années 60 avec intérêt
et même ferveur. Mon enfance est peuplée pêle-mêle
des noms de Gandhi, de Ben Bella, de Lumumba, de Nehru, de
Castro, de Tito, de Sukarno et des capitales où se
réunissaient les chefs des pays des non-alignés:
Bandung, le Caire, La Nouvelle-Delhi... Mais les moments que
ma mémoire sélectionne avec le plus d'acuité
restent ceux où, réunis autour de lui, mes frères
et moi écoutions, respectueux et très attentifs,
notre père nous raconter pour la énième
fois la Révolution française, l'idéal
qu'elle a servi, l'influence qu'elle exerce sur tous les peuples
et les consciences épris de liberté et de justice.
Il enchaînait sur la Résistance face au nazisme,
il décrivait le Général de la France
libre. Mon imagination de petite fille s'emballait et De Gaulle
me paraissait immense !
Ainsi mon père n'a pas hésité,
fortement encouragé par ma mère, à engloutir
chaque trimestre une part importante de son salaire de jeune
officier libanais pour envoyer ses sept enfants à la
Mission laïque française de Beyrouth. D'énormes
sacrifices consentis pour que nous y apprenions, en français,
les valeurs de la liberté, de l'égalité
et de la fraternité et non pas pour cautionner les
bienfaits du colonialisme.
J'ai eu le privilège, en tant que joumaliste,
d'accompagner lors de voyages officiels, aussi bien le président
François Mitterrand que le président Jacques
Chirac, en Afrique et au Proche-Orient. J'ai pu ainsi vivre
des moments de grandes émotions dans les Parlements
de ces pays, dans les réunions avec leurs intellectuels,
leurs artistes, dans la rue dans les manifestations populaires
et j'ai pu mesurer combien la France jouissait d'une cote
d'amour, d'admiration et de respect, combien la France était
associée à l'idéal d'émancipation
et non pas aux bienfaits du colonialisme.
La légitimité des pères
fondateurs de la francophonie, tous issus de pays colonisés,
réside dans le fait qu'ils incarnaient tous aux yeux
de leurs concitoyens et de l'Histoire la volonté de
s'affranchir et de vaincre le colonialisme. Le Sénégalais
Léopold Sédar Senghor, le Tunisien Habib Bourguiba,
le Nigérien Hamani Diori ont compris en 1962 qu'il
fallait parier sur l'avenir et ils ont eu raison. Aujourd'hui
les demandes d'adhésion à la conununauté
francophone, qui rassemble déjà une cinquantaine
d'États et de gouvernements, est en progression constante.
Dans un monde en ébullition, régi
par la force, menacé par les intégrismes, dominé
par le marché cynique et triomphant, appauvri par les
replis identitaires, il est urgent de valoriser le dialogue
des civilisations, la diversité culturelle, le plurilinguisme,
la solidarité des nantis envers les démunis
et non de faire l'éloge du colonialisme.
La France, dans ce dispositif, est une locomotive
majeure. Prenez garde, Messieurs les législateurs,
à ne pas enchaîner ses ailes de géant.
Mona MAKKI