Union de la Presse Francophone
 
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N° 125 - janvier-février 2006

EDITORIAL
par Mona MAKKI
Journaliste. (Espace francophone)

Ne gâchez pas notre histoire !

Entre la langue française et moi, une histoire intime devenue l'histoire d'une vie. La gravité des propos exprimés par certains députés qui défendent avec virulence la loi sur le rôle « positif » de la colonisation me pousse aujourd'hui à m'inviter dans ce débat d'un autre siècle qui vient alimenter un climat d'affrontement à tous les niveaux et que je déplore tant il accroit le préjudice dont souffre actuellement la France à l'étranger.

Je suis née au Liban dans une famille nombreuse. Non, ce n'était pas une de ces grandes familles bourgeoises où l'on étalait précieusement du matin au soir un français châtié et chantonnant, se vantant presque de ne pas bien maîtriser l'arabe. Non, le français n'était pas ma deuxième langue maternelle. Non, la France n'était pas ma deuxième mère patrie, Jeanne d'Arc n'était pas ma sainte et les Gaulois n'étaient pas mes ancêtres, et pourtant... Voilà plus de vingt ans que je voue ma vie et mon énergie à faire connaître à travers l'image et le son, à tous ceux qui en France et ailleurs n'ont pas eu la chance de les découvrir, les mille et une richesses culturelles d'un univers intimement lié à la langue française et aux valeurs qu'elle exprime, le monde de la francophonie. Cette passion, qui a illuminé mon parcours, je la dois à mes parents.

Mon père, comme beaucoup de sa génération, avait suivi l'avènement des mouvements et des luttes pour l'indépendance des années 60 avec intérêt et même ferveur. Mon enfance est peuplée pêle-mêle des noms de Gandhi, de Ben Bella, de Lumumba, de Nehru, de Castro, de Tito, de Sukarno et des capitales où se réunissaient les chefs des pays des non-alignés: Bandung, le Caire, La Nouvelle-Delhi... Mais les moments que ma mémoire sélectionne avec le plus d'acuité restent ceux où, réunis autour de lui, mes frères et moi écoutions, respectueux et très attentifs, notre père nous raconter pour la énième fois la Révolution française, l'idéal qu'elle a servi, l'influence qu'elle exerce sur tous les peuples et les consciences épris de liberté et de justice. Il enchaînait sur la Résistance face au nazisme, il décrivait le Général de la France libre. Mon imagination de petite fille s'emballait et De Gaulle me paraissait immense !

Ainsi mon père n'a pas hésité, fortement encouragé par ma mère, à engloutir chaque trimestre une part importante de son salaire de jeune officier libanais pour envoyer ses sept enfants à la Mission laïque française de Beyrouth. D'énormes sacrifices consentis pour que nous y apprenions, en français, les valeurs de la liberté, de l'égalité et de la fraternité et non pas pour cautionner les bienfaits du colonialisme.

J'ai eu le privilège, en tant que joumaliste, d'accompagner lors de voyages officiels, aussi bien le président François Mitterrand que le président Jacques Chirac, en Afrique et au Proche-Orient. J'ai pu ainsi vivre des moments de grandes émotions dans les Parlements de ces pays, dans les réunions avec leurs intellectuels, leurs artistes, dans la rue dans les manifestations populaires et j'ai pu mesurer combien la France jouissait d'une cote d'amour, d'admiration et de respect, combien la France était associée à l'idéal d'émancipation et non pas aux bienfaits du colonialisme.

La légitimité des pères fondateurs de la francophonie, tous issus de pays colonisés, réside dans le fait qu'ils incarnaient tous aux yeux de leurs concitoyens et de l'Histoire la volonté de s'affranchir et de vaincre le colonialisme. Le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, le Tunisien Habib Bourguiba, le Nigérien Hamani Diori ont compris en 1962 qu'il fallait parier sur l'avenir et ils ont eu raison. Aujourd'hui les demandes d'adhésion à la conununauté francophone, qui rassemble déjà une cinquantaine d'États et de gouvernements, est en progression constante.

Dans un monde en ébullition, régi par la force, menacé par les intégrismes, dominé par le marché cynique et triomphant, appauvri par les replis identitaires, il est urgent de valoriser le dialogue des civilisations, la diversité culturelle, le plurilinguisme, la solidarité des nantis envers les démunis et non de faire l'éloge du colonialisme.

La France, dans ce dispositif, est une locomotive majeure. Prenez garde, Messieurs les législateurs, à ne pas enchaîner ses ailes de géant.

Mona MAKKI