Union de la Presse Francophone
 
Retour pagé précédente

N° 125 - janvier-février 2006

PRESSE
par
Serge HIREL

Assises de l'UPF 2005

37e Assises de la presse francophone
3 - 8 novembre 2005, Lomé, Togo

"L'éthique des journalistes, passage obligé de leur liberté"

Plus de deux cents professionnels étaient au Togo, pour approfondir leurs réflexions sur la responsabilité des journalistes et des médias dans un monde où la communication devient l'atout majeur. Une fois de plus, ils ont appelé à une véritable mobilisation en faveur de la formation, en particulier en matière de déontologie.

Après celles de Libreville, dédiées à la formation et au perfectionnement des journalistes, après celles d'Ouagadougou, dont le thème était : "La protection des journalistes : un enjeu démocratique", les 37e Assises de la Presse Francophone, organisées à la mi-novembre à Lomé et consacrées au pluralisme et à la déontologie, ont permis aux participants de poursuivre leurs réflexions sur la responsabilité et la liberté des journalistes dans une société qui, partout, se libéralise.

Plus de deux cents journalistes et responsables d'entreprises de presse s'étaient donné rendez-vous au Togo, venus d'une quarantaine d'Etats, invités par la section locale de l'UPF présidée par Lucien Messan. L'Afrique, centrale et de l'Ouest, était bien sûr présente en force, mais l'importance de la délégation des pays d'Europe de l'Est était tout aussi impressionnante.

Le choix de Lomé ne s'est pas fait au hasard. Dès sa note de présentation des Assises, l'UPF avait donné le ton. " Nous serons au plus près du terrain pour confronter les principes et les réalités ", indiquait-elle, faisant référence à l'histoire récente des médias du Togo. Très longtemps considérés par le pouvoir comme des opposants qu'il fallait combattre par tous les moyens, y compris la prison, ils bénéficient aujourd'hui de l'un des régimes juridiques de la presse les plus libéraux de la Francophonie. Aucun professionnel ne peut désormais y être privé de liberté pour ses écrits ou ses paroles.

Une " dépénalisation " que l'UPF souhaite voir s'étendre à tous les pays ayant le français en partage et qui suppose en retour, de la part des journalistes, la connaissance et le respect méticuleux du corpus de règles et d'attitudes leur permettant d'exercer leur métier en toute liberté, mais aussi avec un sens aigu de leurs responsabilités et de leurs devoirs.
Après une cérémonie protocolaire d'ouverture de très haute tenue, en présence du président de la République, Faure Gnassingbé, qui s'est impliqué personnellement dans l'organisation des Assises en offrant une réception aux participants à Kara, son village natal, quatre ateliers ont permis de débattre successivement des droits et des devoirs des journalistes, de la responsabilité sociale des médias, de leur régulation, enfin, de la formation des journalistes à l'éthique.
Lors de chacune de ces séances, les remarques et les questions de la salle ont été particulièrement riches, chacun cherchant à apporter sa pierre au débat, à raconter son expérience, à faire partager ses inquiétudes ou ses convictions.

Charte, médiation, régulation, autorégulation…

Une occasion unique de vérifier que même si la pratique du journalisme, pour des raisons économiques, politiques, sociales, apparaît parfois différente d'un lieu à un autre, les professionnels, partout dans le monde, observent cependant des règles communes -universelles-, en particulier dans ce domaine exigeant et primordial du comportement professionnel.
Longtemps, le point central de la discussion a porté sur les différences entre morale, éthique et déontologie. Le propos fut certes d'abord philosophique, mais cette querelle de mots et de définitions ne cachait nullement une vérité de fond : le journaliste, contrairement à l'écrivain, est plongé au cœur de la société. Il l'observe et la sert. En recherchant l'information, en la traitant, en la portant à la connaissance de la communauté, il ne peut en aucun cas oublier ce lien, sans pour autant y sacrifier ni les faits, ni ses convictions. La loi, bien sûr, lui rappelle ses obligations. Mais la loi, dans une démocratie, n'ira jamais, fort heureusement, au-delà des principes généraux : diffamation, protection de la vie privée, droit à l'image…
Jamais, elle ne traitera l'information au cas par cas. C'est au professionnel de choisir son attitude… en son âme et conscience. Dans ce combat, le journaliste, pourtant, n'est pas un homme seul. Embauché ou pigiste, il est membre d'une équipe de professionnels, unis pour faire vivre un projet éditorial commun. Cette communauté, peu à peu, développera sa propre vie, définira ses règles, ses principes, rassemblés ou non dans une charte, un document qui s'imposera à chacun de ses membres d'autant plus que tous l'auront élaboré et approuvé.
Un document de référence qui, sans contrainte, aidera le journaliste dans ses choix.
Certes, l'état des lieux dressé à Lomé montre que le chemin est encore long pour que tous les médias disposent d'une telle " règle " et que d'autres voies sont possibles : la médiation, qui gagne du terrain, la régulation, bien sûr, plus souple que la loi, et, au-delà, l'autorégulation, qui, pour les journalistes, semble être la voie la plus sûre, sinon la plus efficace face à la volonté de certains pouvoirs politiques de durcir parfois le ton.

Un " permis de conduire " journalistique

Les congressistes de Lomé l'ont dit et répété, ces divers " garde-fous ", qui peuvent d'ailleurs se compléter, ne se conçoivent néanmoins qu'accompagnés -voire précédés- par un certain nombre de dispositions en faveur des médias et des journalistes, en particulier dans les pays du Sud. La " déclaration finale " les rappelle précisément : la création de conventions collectives, qui permettront aux journalistes de vivre dignement de leur métier, la nécessité d'une consolidation économique du secteur, qui fera émerger de véritables entreprises de presse viables et indépendantes, le développement des aides aux médias, qu'elles soient nationales ou internationales…
Autant de bonnes mesures qui, pourtant, n'auront de réel impact sur la qualité des médias, sur le professionnalisme des journalistes, que si ceux-ci bénéficient d'une véritable formation. Un atelier entier a été consacré à Lomé à cet atout maître et les congressistes l'ont clairement réaffirmé : le journalisme, même si son accès doit rester ouvert à tous, est un métier qui s'apprend. Y compris dans le domaine de l'éthique. Directeur général de l'Ecole Supérieure de Journalisme de Lille, Loïc Hervouet, a même appelé à l'obligation d'une formation déontologique minimale, une sorte de " permis de conduire " journalistique, a-t-il suggéré.

Le danger majeur de la désunion

Hélas, la formation des journalistes est, en Afrique, dans une situation désespérée. A tel point que l'UPF, qui a déjà plusieurs fois attiré l'attention sur la question, se propose d'organiser à bref délai des états généraux de la formation professionnelle, dans l'objectif avoué de mettre les Etats et les organisations internationales devant leurs responsabilités.
On ne peut pas vouloir développer la bonne gouvernance, désirer promouvoir l'image positive du continent noir, et se contenter de médias exsangues, de journalistes traîne-savate et de responsables d'entreprises de presse incapables de les gérer.
La situation est d'autant plus urgente, ont rappelé les congressistes de Lomé, que, dans le monde " mondialisé " de demain, la communication sera l'élément moteur. Or, les nouvelles technologies, avides de rapidité, ont fait entrer les médias dans une ère complexe, qui met l'information à la merci de nouveaux dangers, ne serait-ce que celui d'un Internet qui serait contrôlé par les seuls tenants de la marchandisation…
Une seule et unique parade est possible : disposer de professionnels aguerris -donc bien formés-, capables non seulement de maîtriser les techniques, mais aussi de concevoir des contenus, certes conformes à la demande du public, mais aussi respectueux des règles, écrites ou tacites, qui, ensemble, définissent l'éthique professionnelle des journalistes.
C'est à ce prix que les médias conserveront ici, développeront là, la responsabilité sociale qui est la leur. Les responsables, qu'ils soient du Sud ou du Nord, qui ignoreraient cette nécessité, feraient courir à leurs sociétés, non seulement le risque du déclin, mais aussi, très probablement, le danger majeur de la désunion.

Serge HIREL