"L'éthique
des journalistes, passage obligé de leur liberté"
Plus de deux cents professionnels étaient
au Togo, pour approfondir leurs réflexions sur
la responsabilité des journalistes et des médias
dans un monde où la communication devient l'atout
majeur. Une fois de plus, ils ont appelé à
une véritable mobilisation en faveur de la formation,
en particulier en matière de déontologie.
Après celles de Libreville, dédiées
à la formation et au perfectionnement des journalistes,
après celles d'Ouagadougou, dont le thème
était : "La protection des journalistes :
un enjeu démocratique", les 37e Assises de
la Presse Francophone, organisées à la mi-novembre
à Lomé et consacrées au pluralisme
et à la déontologie, ont permis aux participants
de poursuivre leurs réflexions sur la responsabilité
et la liberté des journalistes dans une société
qui, partout, se libéralise.
Plus de deux cents journalistes et responsables
d'entreprises de presse s'étaient donné
rendez-vous au Togo, venus d'une quarantaine d'Etats,
invités par la section locale de l'UPF présidée
par Lucien Messan. L'Afrique, centrale et de l'Ouest,
était bien sûr présente en force,
mais l'importance de la délégation des pays
d'Europe de l'Est était tout aussi impressionnante.
Le choix de Lomé ne s'est pas fait
au hasard. Dès sa note de présentation des
Assises, l'UPF avait donné le ton. " Nous
serons au plus près du terrain pour confronter
les principes et les réalités ", indiquait-elle,
faisant référence à l'histoire récente
des médias du Togo. Très longtemps considérés
par le pouvoir comme des opposants qu'il fallait combattre
par tous les moyens, y compris la prison, ils bénéficient
aujourd'hui de l'un des régimes juridiques de la
presse les plus libéraux de la Francophonie. Aucun
professionnel ne peut désormais y être privé
de liberté pour ses écrits ou ses paroles.
Une " dépénalisation
" que l'UPF souhaite voir s'étendre à
tous les pays ayant le français en partage et qui
suppose en retour, de la part des journalistes, la connaissance
et le respect méticuleux du corpus de règles
et d'attitudes leur permettant d'exercer leur métier
en toute liberté, mais aussi avec un sens aigu
de leurs responsabilités et de leurs devoirs.
Après une cérémonie protocolaire
d'ouverture de très haute tenue, en présence
du président de la République, Faure Gnassingbé,
qui s'est impliqué personnellement dans l'organisation
des Assises en offrant une réception aux participants
à Kara, son village natal, quatre ateliers ont
permis de débattre successivement des droits et
des devoirs des journalistes, de la responsabilité
sociale des médias, de leur régulation,
enfin, de la formation des journalistes à l'éthique.
Lors de chacune de ces séances, les remarques et
les questions de la salle ont été particulièrement
riches, chacun cherchant à apporter sa pierre au
débat, à raconter son expérience,
à faire partager ses inquiétudes ou ses
convictions.
Charte, médiation, régulation,
autorégulation
Une occasion unique de vérifier que
même si la pratique du journalisme, pour des raisons
économiques, politiques, sociales, apparaît
parfois différente d'un lieu à un autre,
les professionnels, partout dans le monde, observent cependant
des règles communes -universelles-, en particulier
dans ce domaine exigeant et primordial du comportement
professionnel.
Longtemps, le point central de la discussion a porté
sur les différences entre morale, éthique
et déontologie. Le propos fut certes d'abord philosophique,
mais cette querelle de mots et de définitions ne
cachait nullement une vérité de fond : le
journaliste, contrairement à l'écrivain,
est plongé au cur de la société.
Il l'observe et la sert. En recherchant l'information,
en la traitant, en la portant à la connaissance
de la communauté, il ne peut en aucun cas oublier
ce lien, sans pour autant y sacrifier ni les faits, ni
ses convictions. La loi, bien sûr, lui rappelle
ses obligations. Mais la loi, dans une démocratie,
n'ira jamais, fort heureusement, au-delà des principes
généraux : diffamation, protection de la
vie privée, droit à l'image
Jamais, elle ne traitera l'information au cas par cas.
C'est au professionnel de choisir son attitude
en
son âme et conscience. Dans ce combat, le journaliste,
pourtant, n'est pas un homme seul. Embauché ou
pigiste, il est membre d'une équipe de professionnels,
unis pour faire vivre un projet éditorial commun.
Cette communauté, peu à peu, développera
sa propre vie, définira ses règles, ses
principes, rassemblés ou non dans une charte, un
document qui s'imposera à chacun de ses membres
d'autant plus que tous l'auront élaboré
et approuvé.
Un document de référence qui, sans contrainte,
aidera le journaliste dans ses choix.
Certes, l'état des lieux dressé à
Lomé montre que le chemin est encore long pour
que tous les médias disposent d'une telle "
règle " et que d'autres voies sont possibles
: la médiation, qui gagne du terrain, la régulation,
bien sûr, plus souple que la loi, et, au-delà,
l'autorégulation, qui, pour les journalistes, semble
être la voie la plus sûre, sinon la plus efficace
face à la volonté de certains pouvoirs politiques
de durcir parfois le ton.
Un " permis de conduire " journalistique
Les congressistes de Lomé l'ont dit
et répété, ces divers " garde-fous
", qui peuvent d'ailleurs se compléter, ne
se conçoivent néanmoins qu'accompagnés
-voire précédés- par un certain nombre
de dispositions en faveur des médias et des journalistes,
en particulier dans les pays du Sud. La " déclaration
finale " les rappelle précisément :
la création de conventions collectives, qui permettront
aux journalistes de vivre dignement de leur métier,
la nécessité d'une consolidation économique
du secteur, qui fera émerger de véritables
entreprises de presse viables et indépendantes,
le développement des aides aux médias, qu'elles
soient nationales ou internationales
Autant de bonnes mesures qui, pourtant, n'auront de réel
impact sur la qualité des médias, sur le
professionnalisme des journalistes, que si ceux-ci bénéficient
d'une véritable formation. Un atelier entier a
été consacré à Lomé
à cet atout maître et les congressistes l'ont
clairement réaffirmé : le journalisme, même
si son accès doit rester ouvert à tous,
est un métier qui s'apprend. Y compris dans le
domaine de l'éthique. Directeur général
de l'Ecole Supérieure de Journalisme de Lille,
Loïc Hervouet, a même appelé à
l'obligation d'une formation déontologique minimale,
une sorte de " permis de conduire " journalistique,
a-t-il suggéré.
Le danger majeur de la désunion
Hélas, la formation des journalistes
est, en Afrique, dans une situation désespérée.
A tel point que l'UPF, qui a déjà plusieurs
fois attiré l'attention sur la question, se propose
d'organiser à bref délai des états
généraux de la formation professionnelle,
dans l'objectif avoué de mettre les Etats et les
organisations internationales devant leurs responsabilités.
On ne peut pas vouloir développer la bonne gouvernance,
désirer promouvoir l'image positive du continent
noir, et se contenter de médias exsangues, de journalistes
traîne-savate et de responsables d'entreprises de
presse incapables de les gérer.
La situation est d'autant plus urgente, ont rappelé
les congressistes de Lomé, que, dans le monde "
mondialisé " de demain, la communication sera
l'élément moteur. Or, les nouvelles technologies,
avides de rapidité, ont fait entrer les médias
dans une ère complexe, qui met l'information à
la merci de nouveaux dangers, ne serait-ce que celui d'un
Internet qui serait contrôlé par les seuls
tenants de la marchandisation
Une seule et unique parade est possible : disposer de
professionnels aguerris -donc bien formés-, capables
non seulement de maîtriser les techniques, mais
aussi de concevoir des contenus, certes conformes à
la demande du public, mais aussi respectueux des règles,
écrites ou tacites, qui, ensemble, définissent
l'éthique professionnelle des journalistes.
C'est à ce prix que les médias conserveront
ici, développeront là, la responsabilité
sociale qui est la leur. Les responsables, qu'ils soient
du Sud ou du Nord, qui ignoreraient cette nécessité,
feraient courir à leurs sociétés,
non seulement le risque du déclin, mais aussi,
très probablement, le danger majeur de la désunion.
Serge HIREL