Union de la Presse Francophone
 
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N° 125 - janvier-février 2006

PRESSE
par
Serge HIREL

Assises de l'UPF 2005

37e Assises de la presse francophone
3 - 8 novembre 2005, Lomé, Togo

ATELIER 4 - Ethique : comment former les journalistes ?

Daniel FRA, Agence intergouvernementale de la Francophonie

" L'urgence : former les patrons et des commerciaux
dans les médias africains "

Au cours du débat sur " la formation à l'éthique ", l'expert de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie (AIF) a constaté la baisse de qualité des journaux d'Afrique de l'Ouest. D'autres intervenants ont, quant à eux, dressé un bilan inquiétant en matière de formation. D'où l'idée d'organiser des " états généraux " sur ce thème.

Consacrée essentiellement à " la formation des journalistes à l'éthique et à la déontologie ", la dernière séance de travail des assises, dont le modérateur était Jean-Claude Crépeau, directeur des médias à l'AIF, a été l'occasion, une fois de plus, de rappeler que, quel que soit son média, quel que soit sa spécialité, quel que soient ses études initiales, le professionnel, pour être performant, a besoin de connaître les principes du métier, d'assimiler ses règles et d'en appréhender les pratiques.
Encore faut-il, bien sûr, que ces centres de formation existent, disposent des outils nécessaires, des financements adéquats, et que leurs enseignants soient à la hauteur de leur tâche… Encore faut-il aussi que la formation dispensée soit adaptée aux besoins tels qu'ils existent sur le terrain et débouche sur de réels progrès, grâce, si possible, à un suivi régulier.

On ne peut trouver, en Afrique de l'Ouest, meilleur expert de ces problèmes que Daniel Fra, qui, depuis deux ans, mandaté par l'AIF, parcourt les rédactions du Mali, du Burkina Faso, du Niger et du Togo. Cette connaissance intime du terrain lui permet de dresser un premier constat : " là ou la formation initiale n'existe plus, j'ai du mal, dans les journaux, à trouver des interlocuteurs valables ", dit-il.

Quant à la formation permanente, elle a été et est, selon lui, " pléthorique ", mais " la déperdition est énorme ". Ainsi, au Mali, après " des centaines de stages et de séminaires, la presse est moins bonne et moins professionnelle qu'il y a dix ans ". D'où, et cela est vrai pour l'Afrique francophone en général, des diffusions en forte baisse. " Des titres qui tiraient à 10 ou 20 000 exemplaires, tutoient aujourd'hui le millier… ".

Cet échec, Daniel Fra l'attribue aux patrons de presse qui " ne veulent pas que soient mis en application les acquis des formations permanentes, voire initiales ". Une attitude qui décourage les jeunes journalistes, qui quittent " très, très vite " le métier.

Pour tenter de remédier à cette situation, la piste que suit l'AIF est d'" agir, en formation ou en appui de tous ordres, non pas sur les journalistes, mais sur les journaux ". " C'est l'entreprise qui doit être appuyée, aidée, promue et soutenue ", affirme-t-il. " La finalité, c'est de faire vivre correctement les journalistes pour qu'ils restent davantage dans les rédactions ".

" Arrêtons de former uniquement des journalistes de base ! On met la charrue avant les bœufs ! ", lance Daniel Fra. " Les bœufs, en l'espèce, ce sont les patrons de presse. Il faut les former à la gestion ". Autre piste à développer : la formation des commerciaux. " Ce sont les grands oubliés du secteur ", juge-t-il. " Très peu d'entreprises de presse en disposent. C'est un secteur en friche totale, alors qu'il est vital. En les formant, on devrait pouvoir sortir un peu du cercle vicieux de la paupérisation des journaux ".

Enfin, Daniel Fra a aussi insisté sur la nécessaire adaptation à l'Afrique du contenu des formations, initiale comme permanente. " Trop souvent, on importe des principes venus d'ailleurs, sans trop de discernement ", estime-t-il, citant notamment la règle sacro-sainte des " papiers courts ". " Je ne suis pas du tout sûr qu'elle soit valable en Afrique ". En tout cas, au Mali, La Roue de l'Histoire n'a aucun problème de diffusion. C'est un 8 pages, fait de trois ou quatre " papiers kilométriques "…

Les orateurs suivants, eux, venus du Vietnam, d'Algérie, de Roumanie et de Côte d'Ivoire, ont décrit la situation des formations professionnelles dans leurs pays. " La plupart des journalistes, francophones en particulier, ne sont pas formés comme il se doit ", a dit Thi Vân Anh Nguyen, journaliste à la Radio du Vietnam. " Ils doivent apprendre sur le tas, de manière autodidacte, en prenant des cours le soir… ". " Beaucoup désirent faire un stage dans des pays francophones ", a-t-elle ajouté, regrettant encore que, soutenue par l'ambassade de France, la coopération, engagée depuis plusieurs années, entre le Vietnam et l'ESJ-Lille, qui s'avère " très fructueuse ", s'arrête en 2006, pour des raisons financières.

" C'est à nous tous de trouver des échanges entre francophones ", a suggéré Thi Vân Ahn Nguyen, avant de s'inquiéter des dérives éthiques engendrées par " la tendance de nombreux journalistes à utiliser des informations trouvées sur Internet sans pouvoir les vérifier ". " Ils ne sont pas conscients que cela est dangereux pour leur crédibilité ", a-t-elle dit.

C'est aussi ces mêmes risques liés à Internet que David Cadasse, directeur de la rédaction d'Afrik.com, avait évoquées quelques instants auparavant, en soulevant le problème du droit de réponse sur la Toile. " Nous devons prendre de multiples précautions avant toute publication ", a-t-il conseillé.
" En Afrique, la situation est urgente ! "

Quant à la hiérarchie des articles sélectionnés par les moteurs de recherche, elle " n'est pas toujours pertinente ", a-t-il dit, notant aussi un mélange préjudiciable entre anciennes et nouvelles informations et un " parasitage constant " entre les bonnes et les mauvaises sources. " Il y a des techniques pour être bien référencé… ".

Journaliste de la chaîne Canal Algérie, Abdelouahab Saadouni a brossé ensuite un rapide tableau de la formation au journalisme dans son pays. " Il n'y a qu'une seule école et elle a besoin d'être professionnalisée ", a-t-il regretté. " Même si certains font bien leur métier en l'ayant appris sur le tas, mieux vaut une formation de base. Je ne crois pas qu'on naisse journaliste… ", a-t-il ajouté, avant d'indiquer que, dans son entreprise, les journalistes étaient formés grâce à des stages dans les médias français.

La situation en Roumanie, décrite par Nucia Stancu, fondatrice de la section locale de l'UPF, est à peine plus brillante. A leur sortie, les étudiants formés à la faculté de journalisme d'Etat, dont une partie du corps professoral était déjà en poste sous l'ancien régime, " ne sont pas prêts à travailler ", a-t-elle affirmé. " Ils ne font que de la théorie, sans aucune expérience pratique ". La situation, depuis que certains professeurs ont participé à des stages à l'ESJ-Lille, s'est un peu améliorée, mais l'enseignement ne différencie toujours pas journalisme et communication, a-t-elle regretté.
Quant à l'école privée, où Nucia Stancu donne des cours, elle a commis, selon elle, " des erreurs de recrutement ". Nombreux sont les étudiants qui travaillent dans des entreprises de presse, où ils ont été " formés au journalisme communiste ". " Ils n'apprennent que ces vieilles techniques ", dit-elle, notant aussi que beaucoup de ces journaux disposent " de moyens économiques inconnus ", ce qui ne semble troubler personne… " Quant je leur parle d'éthique, j'ai l'impression d'être caduque ", a-t-elle affirmé.

Ce n'est pas non plus un discours bien optimiste qu'a tenu ensuite Moussa Zio, directeur des publications du groupe Fraternité-Matin, en présentant la situation de la Côte d'Ivoire. " Une situation qui est celle de nombreux pays africains ", a-t-il précisé. Abidjan compte " beaucoup d'écoles qui enseignent les techniques de communication, mais, dans la plupart d'entre elles, les enseignements ne comportent aucune trace de formation au journalisme, encore moins à l'éthique ", a-t-il affirmé. " Elles mettent sur le marché des jeunes gens titulaires d'un BTS de communication. Un stage, et les voilà journalistes… ".
" Sur les 463 professionnels répertoriés en Côte d'Ivoire, c'est-à-dire possédant une carte de presse, très peu sont passés par une école. De plus, la plupart des rédactions étant informelles, la formation n'y est guère possible ", a poursuivi Moussa Zio.

Pour le dirigeant de Fraternité-Matin, la situation devient urgente. En Côte d'Ivoire, où, on le sait, de graves dérives sont apparues, mais aussi dans toute l'Afrique. " Nous devons améliorer la formation des journalistes africains, y introduire un module consacré à l'éthique, dès l'an prochain ", a-t-il affirmé, avant de lancer l'idée d'organiser des " états généraux de la formation en Afrique ". " Nous devons faire le bilan, vérifier les acquis, prendre les mesures nécessaires… Ce n'est qu'ensuite que nous pourrons envisager une évaluation de l'amélioration de l'éthique dans nos journaux ", a-t-il conclu.

Le débat a aussi démontré que la situation ne pouvait s'améliorer qu'à condition que d'autres problèmes soient résolus. Celui de la formation bien sûr, y compris des patrons de presse, mais aussi ceux que génèrent la situation économique catastrophique de la plupart des journaux, la faiblesse des salaires, le manque de cadre juridique nécessaire à l'exercice de la liberté de presse, l'absence d'organismes professionnels ouvrant la voie à l'autorégulation… et une confraternité mal comprise quand elle couvre les dérives et les entorses aux principes mêmes du métier.

Serge HIREL