ATELIER 4 - Ethique
: comment former les journalistes ?
Daniel FRA, Agence intergouvernementale
de la Francophonie
" L'urgence
: former les patrons et des commerciaux
dans les médias africains "
Au cours du débat sur "
la formation à l'éthique ", l'expert
de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie (AIF)
a constaté la baisse de qualité des journaux
d'Afrique de l'Ouest. D'autres intervenants ont, quant
à eux, dressé un bilan inquiétant
en matière de formation. D'où l'idée
d'organiser des " états généraux
" sur ce thème.
Consacrée essentiellement à
" la formation des journalistes à l'éthique
et à la déontologie ", la dernière
séance de travail des assises, dont le modérateur
était Jean-Claude Crépeau, directeur
des médias à l'AIF, a été
l'occasion, une fois de plus, de rappeler que, quel que
soit son média, quel que soit sa spécialité,
quel que soient ses études initiales, le professionnel,
pour être performant, a besoin de connaître
les principes du métier, d'assimiler ses règles
et d'en appréhender les pratiques.
Encore faut-il, bien sûr, que ces centres de formation
existent, disposent des outils nécessaires, des
financements adéquats, et que leurs enseignants
soient à la hauteur de leur tâche
Encore
faut-il aussi que la formation dispensée soit adaptée
aux besoins tels qu'ils existent sur le terrain et débouche
sur de réels progrès, grâce, si possible,
à un suivi régulier.
On ne peut trouver, en Afrique de l'Ouest,
meilleur expert de ces problèmes que Daniel
Fra, qui, depuis deux ans, mandaté par l'AIF,
parcourt les rédactions du Mali, du Burkina Faso,
du Niger et du Togo. Cette connaissance intime du terrain
lui permet de dresser un premier constat : " là
ou la formation initiale n'existe plus, j'ai du mal, dans
les journaux, à trouver des interlocuteurs valables
", dit-il.
Quant à la formation permanente,
elle a été et est, selon lui, " pléthorique
", mais " la déperdition est énorme
". Ainsi, au Mali, après " des centaines
de stages et de séminaires, la presse est moins
bonne et moins professionnelle qu'il y a dix ans ".
D'où, et cela est vrai pour l'Afrique francophone
en général, des diffusions en forte baisse.
" Des titres qui tiraient à 10 ou 20 000 exemplaires,
tutoient aujourd'hui le millier
".
Cet échec, Daniel Fra l'attribue
aux patrons de presse qui " ne veulent pas que soient
mis en application les acquis des formations permanentes,
voire initiales ". Une attitude qui décourage
les jeunes journalistes, qui quittent " très,
très vite " le métier.
Pour tenter de remédier à
cette situation, la piste que suit l'AIF est d'"
agir, en formation ou en appui de tous ordres, non pas
sur les journalistes, mais sur les journaux ". "
C'est l'entreprise qui doit être appuyée,
aidée, promue et soutenue ", affirme-t-il.
" La finalité, c'est de faire vivre correctement
les journalistes pour qu'ils restent davantage dans les
rédactions ".
" Arrêtons de former uniquement
des journalistes de base ! On met la charrue avant les
bufs ! ", lance Daniel Fra. " Les bufs,
en l'espèce, ce sont les patrons de presse. Il
faut les former à la gestion ". Autre piste
à développer : la formation des commerciaux.
" Ce sont les grands oubliés du secteur ",
juge-t-il. " Très peu d'entreprises de presse
en disposent. C'est un secteur en friche totale, alors
qu'il est vital. En les formant, on devrait pouvoir sortir
un peu du cercle vicieux de la paupérisation des
journaux ".
Enfin, Daniel Fra a aussi insisté
sur la nécessaire adaptation à l'Afrique
du contenu des formations, initiale comme permanente.
" Trop souvent, on importe des principes venus d'ailleurs,
sans trop de discernement ", estime-t-il, citant
notamment la règle sacro-sainte des " papiers
courts ". " Je ne suis pas du tout sûr
qu'elle soit valable en Afrique ". En tout cas, au
Mali, La Roue de l'Histoire n'a aucun problème
de diffusion. C'est un 8 pages, fait de trois ou quatre
" papiers kilométriques "
Les orateurs suivants, eux, venus du Vietnam,
d'Algérie, de Roumanie et de Côte d'Ivoire,
ont décrit la situation des formations professionnelles
dans leurs pays. " La plupart des journalistes, francophones
en particulier, ne sont pas formés comme il se
doit ", a dit Thi Vân Anh Nguyen, journaliste
à la Radio du Vietnam. " Ils doivent apprendre
sur le tas, de manière autodidacte, en prenant
des cours le soir
". " Beaucoup désirent
faire un stage dans des pays francophones ", a-t-elle
ajouté, regrettant encore que, soutenue par l'ambassade
de France, la coopération, engagée depuis
plusieurs années, entre le Vietnam et l'ESJ-Lille,
qui s'avère " très fructueuse ",
s'arrête en 2006, pour des raisons financières.
" C'est à nous tous de trouver
des échanges entre francophones ", a suggéré
Thi Vân Ahn Nguyen, avant de s'inquiéter
des dérives éthiques engendrées par
" la tendance de nombreux journalistes à utiliser
des informations trouvées sur Internet sans pouvoir
les vérifier ". " Ils ne sont pas conscients
que cela est dangereux pour leur crédibilité
", a-t-elle dit.
C'est aussi ces mêmes risques liés
à Internet que David Cadasse, directeur
de la rédaction d'Afrik.com, avait évoquées
quelques instants auparavant, en soulevant le problème
du droit de réponse sur la Toile. " Nous devons
prendre de multiples précautions avant toute publication
", a-t-il conseillé.
" En Afrique, la situation est urgente ! "
Quant à la hiérarchie des
articles sélectionnés par les moteurs de
recherche, elle " n'est pas toujours pertinente ",
a-t-il dit, notant aussi un mélange préjudiciable
entre anciennes et nouvelles informations et un "
parasitage constant " entre les bonnes et les mauvaises
sources. " Il y a des techniques pour être
bien référencé
".
Journaliste de la chaîne Canal Algérie,
Abdelouahab Saadouni a brossé ensuite un
rapide tableau de la formation au journalisme dans son
pays. " Il n'y a qu'une seule école et elle
a besoin d'être professionnalisée ",
a-t-il regretté. " Même si certains
font bien leur métier en l'ayant appris sur le
tas, mieux vaut une formation de base. Je ne crois pas
qu'on naisse journaliste
", a-t-il ajouté,
avant d'indiquer que, dans son entreprise, les journalistes
étaient formés grâce à des
stages dans les médias français.
La situation en Roumanie, décrite
par Nucia Stancu, fondatrice de la section locale
de l'UPF, est à peine plus brillante. A leur sortie,
les étudiants formés à la faculté
de journalisme d'Etat, dont une partie du corps professoral
était déjà en poste sous l'ancien
régime, " ne sont pas prêts à
travailler ", a-t-elle affirmé. " Ils
ne font que de la théorie, sans aucune expérience
pratique ". La situation, depuis que certains professeurs
ont participé à des stages à l'ESJ-Lille,
s'est un peu améliorée, mais l'enseignement
ne différencie toujours pas journalisme et communication,
a-t-elle regretté.
Quant à l'école privée, où
Nucia Stancu donne des cours, elle a commis, selon elle,
" des erreurs de recrutement ". Nombreux sont
les étudiants qui travaillent dans des entreprises
de presse, où ils ont été "
formés au journalisme communiste ". "
Ils n'apprennent que ces vieilles techniques ", dit-elle,
notant aussi que beaucoup de ces journaux disposent "
de moyens économiques inconnus ", ce qui ne
semble troubler personne
" Quant je leur parle
d'éthique, j'ai l'impression d'être caduque
", a-t-elle affirmé.
Ce n'est pas non plus un discours bien optimiste
qu'a tenu ensuite Moussa Zio, directeur des publications
du groupe Fraternité-Matin, en présentant
la situation de la Côte d'Ivoire. " Une situation
qui est celle de nombreux pays africains ", a-t-il
précisé. Abidjan compte " beaucoup
d'écoles qui enseignent les techniques de communication,
mais, dans la plupart d'entre elles, les enseignements
ne comportent aucune trace de formation au journalisme,
encore moins à l'éthique ", a-t-il
affirmé. " Elles mettent sur le marché
des jeunes gens titulaires d'un BTS de communication.
Un stage, et les voilà journalistes
".
" Sur les 463 professionnels répertoriés
en Côte d'Ivoire, c'est-à-dire possédant
une carte de presse, très peu sont passés
par une école. De plus, la plupart des rédactions
étant informelles, la formation n'y est guère
possible ", a poursuivi Moussa Zio.
Pour le dirigeant de Fraternité-Matin,
la situation devient urgente. En Côte d'Ivoire,
où, on le sait, de graves dérives sont apparues,
mais aussi dans toute l'Afrique. " Nous devons améliorer
la formation des journalistes africains, y introduire
un module consacré à l'éthique, dès
l'an prochain ", a-t-il affirmé, avant de
lancer l'idée d'organiser des " états
généraux de la formation en Afrique ".
" Nous devons faire le bilan, vérifier les
acquis, prendre les mesures nécessaires
Ce
n'est qu'ensuite que nous pourrons envisager une évaluation
de l'amélioration de l'éthique dans nos
journaux ", a-t-il conclu.
Le débat a aussi démontré
que la situation ne pouvait s'améliorer qu'à
condition que d'autres problèmes soient résolus.
Celui de la formation bien sûr, y compris des patrons
de presse, mais aussi ceux que génèrent
la situation économique catastrophique de la plupart
des journaux, la faiblesse des salaires, le manque de
cadre juridique nécessaire à l'exercice
de la liberté de presse, l'absence d'organismes
professionnels ouvrant la voie à l'autorégulation
et une confraternité mal comprise quand elle couvre
les dérives et les entorses aux principes mêmes
du métier.
Serge HIREL