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N°
125 - janvier-février 2006
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IDEES
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Nikos ALIAGAS, journaliste et animateur de télévision.
"Je brûle,donc
j'existe et ça me suffit"
Il faudrait prendre garde à ne pas réduire
les violences urbaines récentes à une simple
affaire de personnes. Derrière les sentiments exacerbés
et les actes de vandalisme de ces jeunes gens, il y a
la triste photo finish d'une génération
perdue. Une génération empêtrée
dans un no man's land culturel et identitaire, une génération
tantôt ignorée ou récupérée
par les politiques, tantôt montrée du doigt
et désignée comme responsable de tous les
maux du quartier par les extrémistes, des jeunes
gens à fleur de peau que tentent de récupérer
d'improbables prédicateurs religieux.
Que demandent ceux qui brûlent des
voitures, qui s'en prennent aux passants et aux forces
de l'ordre et qui cassent tout ce qui peut être
cassé ? Rien. Voilà ce qui est tragique.
Pas de revendication, le " Sarko, démission
! " n'est qu'un leurre, un trompe-l'oeil. C'est la
peur du rien qui pourrait être à l'origine
de l'embrasement. Un rien qui fait écho au vide
de leur quotidien et à l'échec des pouvoirs
publics à leur égard. Une violence engendrée
par le ras-le-bol du vide et de l'ennui. Une haine tous
azimuts qui n'est pas même cathartique puisqu'au
réveil elle est encore plus forte, ravivée
par l'excitation de se voir à la télé.
Donc d'exister. D'exister enfin. Dans la bouche des politiques
et dans les lancements du présentateur du 20 heures,
exister chaque matin à la une des quotidiens et
dans les magazines. Les trophées de la journée
avant de remettre ça dès le tomber du jour.
Dans les années 80, les punks scandaient un "
no future " vindicatif; en 2005, des jeunes gens
masqués, cocktail Molotov et barre de fer à
la main, ont la rage. Le désespoir est contagieux
et il se conjugue au présent. " Je brûle,
donc j'existe. Et ça me suffit, me dit le garçon
au survêtement trop grand, un soir à Aubervilliers.
C'est ma seule façon d'être reconnu ".
Mais comment reconnaître une génération
qui ne se connaît pas elle-même et qui est
considérée Comme étrangère
partout ? Dans le pays d'origine de ses parents, d'abord.
Le dernier film de Djamel Bensalah, Il était une
fois dans l'Oued, évoque avec justesse et humour
le regard ironique des Algériens d'Algérie
à l'égard de leurs compatriotes nés
en France. Etrangers dans le quartier où ils sont
nés, ensuite, parce que souvent issus de familles
modestes où chômage et galère assombrissent
l'enthousiasme du lendemain. je suis moi-même un
fils de travailleurs grecs qui ont émigré
en France à la fin des années 60. Notre
intégration sociale est passée par l'acceptation
et le respect des règles et des codes du pays.
Je suis né en France, mais la France
ne m'a jamais demandé de nier mon héritage
culturel hellénique. Savoir qui j'étais
m'a permis de connaître l'autre, donc de vivre avec
l'autre, de le respecter, de manger à la même
cantine que lui et de faire mes devoirs sur les mêmes
bancs d'école que Xavier, Yasmina, Moshé,
Zorica ou Mamadou. Tous différents parce qu'on
vient tous de quelque part, mais tous égaux en
droits aux yeux d'un même Etat laïc et républicain.
" Connais-toi toi-même ", dit le philosophe
grec, et l'autre te reconnaîtra. Rien de pire qu'une
identité tronquée faite de bribes, de fausses
traditions et de pseudo-certitudes qui rassurent en excluant
l'autre. L'intégration passe par l'accès
à la culture de sa famille, de son quartier, de
son pays. L'ignorance engendre peur, incompréhension
et violence. J'ai encore la conviction profonde que la
France reste une terre d'accueil et de tolérance
où chacun peut avoir sa chance s'il la provoque.
Aucune voiture brûlée ne rendra la dignité
et l'honneur des citoyens traumatisés. Et malheureusement
aucune condamnation, aussi exemplaire soit-elle, ne refermera
aussitôt la boîte de Pandore.
Le malaise des banlieues n'est pas seulement un conflit
manichéen, où bons et méchants se
tapent dessus, c'est aussi l'absurdité dans son
expression la plus surréaliste. Les jeunes policiers
qui s'affrontent avec les jeunes casseurs habitent bien
souvent dans les mêmes HLM, les citoyens lassés
et laissés pour compte se retrouvent seuls au milieu
des promesses et des pierres qui volent encore au-dessus
de leur tête. A l'aube, il ne reste que des perdants,
des tôles fumantes et des cendres. Cendres qui,
avec les premières gouttes de pluie, se transforment
en boue, dans le terrain vague de notre conscience.
Nikos ALIAGAS
-
Emmanuel LEROY-LADURIE, de l'Académie
française
Napoléon
boycotté, l'Histoire amputée Tout
récemment, un historien de grand talent, Olivier
Petré-Grenouilleau a publié, chez Gallimard,
un ouvrage essentiel sur Les traites négrières,
essai d'histoire globale de l'esclavage. Ce livre
a été unanimement salué comme
un chef-d'oeuvre par la communauté des historiens,
droite et gauche fraternellement unies.
Plusieurs prix littéraires de
très haut niveau (sans aucune connotation politique)
ont récompensé I'oeuvre majeure de Pétré,
considérée historiquement et politiquement
correcte, au vrai sens de cet adjectif. Mais là
est le hic. De " bons esprits ", soit dit
par anti-phrase, imbus d'anticolonialisme respectable,
mais ratant la cible, ont jugé que le travail
de Petré ne s'indignait pas de façon
assez permanente contre l'esclavagisme. Et pourtant,
cet auteur ayant d'entrée de jeu condamné
l'institution mise en cause - condamnation qui allait
de soi -, il ne pouvait point, à chaque phrase
de son essai, se lancer dans un nouvel accès
de colère. Il travaillait, en effet, selon
les règles de l'objectivité, qui sont
le propre de tout travail historique sérieux
et excluent l'indignation à jet continu.
L'esclavage est une entité suffisamment
détestable pour qu'une fois proférées
les premières et normales réprobations,
elle en vienne à se condamner elle-même,
par la simple éloquence de ses crimes. Qui
plus est, M. Petré, fidèle à
la longue durée braudélienne, a traité
aussi des siècles nombreux et lointains, antérieurs
à 1500, quand la péninsule arabique
se procurait, elle aussi, de la main- d'oeuvre servile
venue d'Afrique. Or étudier, à la Petré,
les péninsulaires arabiques au même titre
que les Blancs d'Europe, c'était au gré
de nos censeurs faire du confu- sionnisme intolérable.
Car le seul crime concevable contre l'humanité,
d'après les tenants (partiaux) de cette chasse
aux chercheurs, c'est celui qui met en accusation
les Européens - et j'ajoute, leurs complices
africains - transporteurs de travailleurs serviles,
depuis l'Angola, par exemple, jusqu'à l'Amérique.
Distinction pas très subtile - la ficelle est
grossière - mais qui, suivie à la lettre,
permet- trait de scotomiser le crime, pourtant clair,
des susdits péninsulaires orientaux. Il n'est
pas exclu que cette lamentable affaire, visant un
chercheur de tout premier ordre, conduise M. Petré
devant les tribunaux, voire l'expose à quelques
condamnations. Ce serait intolérable, et c'est
pourtant plausible.
Dans certains lycées dits de
banlieue, il en va de même, à peu de
choses près. Divers élèves, avec
plus ou moins de succès, interdisent au professeur
d'évoquer, selon le cas, les cathédrales,
la Shoah, les croisades ou la science de l'évolution.
L'intimidation, y compris d'ordre physique, faisant
son effet, le malheureux enseignant est parfois contraint
d'obtempérer. Du coup, les pouvoirs, exécutif
et législatif, ont - pourquoi pas en effet?
- cru bon d'intervenir. Il est connu de tous que la
colonisation française, accompagnée
d'incontestables abus, a engendré aussi des
conséquences positives, ne seraient-elles que
médicales et vaccinatoires, etc. il semble
déraisonnable de nier celles-ci. D'aucuns pourtant,
oppositionnels, hauts placés parfois, procèdent
à cette négation paradoxale. Alors,
ne pourrait-on pas laisser les historiens et les professeurs
d'histoire faire leur travail ?
Et voilà maintenant qu'on boycotte
tout anniversaire de Napoléon (Austerlitz,
etc.), parce que ce personnage fut, comme tant d'autres,
esclavagiste pendant la plus grande partie de son
règne ! Nos gouvernants, parmi lesquels un
illustre napoléonologue, cèdent à
une telle pression venue d'outre-mer. Cela peut aller
très loin: devra-t-on, à l'avenir, interdire
tout anniversaire concernant telles actions des rois
de France, de Louis XIII à Louis-Philippe,
pour la seule raison qu'ils furent eux aussi complices
de l'esclavage?
Voilà deux siècles et
demi du passé français qui basculent
dans la poubelle de Clio. Et que restera-t-il de Jules
Ferry, pourtant bon pédagogue ? Les premiers
présidents des Etats-Unis étaient presque
tous propriétaires d'esclaves. Les Français
devront-ils interdire à la Maison-Blanche,
de ce fait, et sous peine d'une guerre préemptive,
de célébrer Jefferson ?
Emmanuel LEROY-LADURIE
de l'Académie française
Le Figaro
-
Gabriel MATZNEFF, écrivain
Tous ces fils d'émigrés
Petit-fils et fils d'émigrés
russes, je m'interroge sur les émeutes qui
ont ces dernières semaines enflammé
notre pays, sur cette haine de la France qui anime
certains des jeunes manifestants, sur la difficulté
de s'intégrer dont se plaignent les autres,
eux aussi fils et petits-fils d'émigrés.
Entre les deux guerres, c'est-à-dire
dans les années 1920 et 1930, les étrangers
qui émigrèrent en France, qu'ils fussent
russes, ou italiens, ou arméniens, ou grecs,
connurent eux aussi la misère, les logements
insalubres, la xénophobie.
A l'époque, il n'y avait ni les
allocations familiales, ni la Sécurité
sociale, et les conditions de vie étaient beaucoup
plus difficiles qu'elles ne le sont aujourd'hui. Et
si certains de ces exilés parlaient le français,1'immense
majorité n'en savait pas le moindre mot, beaucoup
moins encore que les émigrés d'aujourd'hui
issus des ex-colonies francophones d'Afrique.
Oui, une grande pauvreté. Voilà
quelques années, nous célébrâmes
le jubilé de la paroisse des Trois-Saints-Docteurs,
rue Pétel, dans le XVe arrondissement de Paris.
À cette occasion, le métropolite Antoine
évoqua son adolescence (il était alors
âgé de 17 ans), ses premières
années d'exil en France: " Ce fut une
période d'extrême misère. Cinq
moines vivaient dans des cellules vétustes,
l'argent manquait même pour se procurer de la
nourriture. Le soir, on pouvait voir le vieil évêque
Benjamin, couché sur le sol, enroulé
dans sa cape de moine; dans sa cellule, sur sa couche,
il y avait un mendiant, sur le matelas un autre mendiant,
sur le tapis un troisième; pour lui, il n'y
avait pas de place."
Aujourd'hui, on s'émeut de la pauvreté
des mosquées, mais à l'époque,
croyez-moi, personne en France ne s'émouvait
de la misère des chrétiens orthodoxes.
Les gens n'en avaient rien à foutre. Les jeunes
Beurs, les jeunes Noirs souffrent de la xénophobie
française? Les émigrés de la
génération de mes grands-parents en
ont souffert, eux aussi. Quatre ans avant ma naissance,
un Russe blanc nommé Gorgouloff a assassiné
le Président de la République française,
Paul Doumer. Imaginez un instant qu'un Arabe ou qu'un
Noir émigré en France assassine Jacques
Chirac, et vous aurez une idée de ce que pouvait
être alors l'atmosphère concernant les
étrangers avec des noms en off, en eff, en
ine ou en ski.
Les conditions générales
étaient donc extrêmement défavorables
aux émigrés et à leurs enfants.
Néanmoins, chez ceux-ci, qu'ils fussent arméniens,
italiens, grecs ou russes, on observait un désir
d'utiliser tous les moyens que la France mettait à
leur disposition - l'école, le lycée,
l'université pour échapper à
la pauvreté, à l'exclusion, pour gravir
les échelons de la société. Il
existait chez ces jeunes d'origine étrangère
un désir de faire de bonnes études et
un grand appétit de connaissances.
Pourquoi ces garçons d'origine
africaine, eux, traînent-ils toute la journée,
ne s'intéressent-ils à rien, s'ennuient-i1s,
semblent-ils n'avoir aucune curiosité intellectuelle,
aucune soif d'apprendre, de s'instruire, de lire de
beaux livres. Peut-être parce qu'on leur parle
trop des " valeurs républicaines ",
de " l'engagement citoyen ", et que cet
abstrait charabia ne les enthousiasme pas. Quand j'étais
enfant, on se bornait à me parler de la France
et de l'amour de la France. C'était beaucoup
plus stimulant.
Gabriel MATZNEFF
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