Union de la Presse Francophone
 
Retour pagé précédente

N° 125 - janvier-février 2006

IDEES
Koïchiro MATSUURA
, directeur général de l'UNESCO

Union de la Presse Francophone Diversité, pluralisme et multilinguisme

Dans son Rapport mondial 2005, intitulé "Vers les sociétés du savoir", l'UNESCO a voulu élargir le débat sur la société de l'information et faire prévaloir la notion de "sociétés de la connaissance inclusives et pluralistes" articulées autour de quatre principes fondamentaux : la liberté d'expression, l'éducation de qualité pour tous, l'accès universel au savoir et à l'information, et le respect de la diversité culturelle et linguistique.

La liberté d'expression qui est inscrite dans l'Acte constitutif de l'UNESCO, constitue en effet un élément indispensable de la construction de la paix, de la démocratie, et d'un véritable développement durable. Or, les médias ont vocation à favoriser l'expression libre et diversifiée. Leur place grandissante dans les sociétés en font aujourd'hui un vecteur privilégié d'information, d'éducation dans son sens le plus large et de transmission des valeurs culturelles, pour peu qu'on leur accorde la place et le statut qui doivent être les leurs dans des sociétés démocratiques. La mise en place d'une législation adaptée permettant aux médias indépendants et pluralistes de se développer et assurant la libre circulation de l'information est donc une condition essentielle à la bonne gouvernance.

De même, et à l'heure où les sociétés de la connaissance sont en passe de devenir une puissante force motrice du développement économique, on ne peut négliger l'apport fondamental que peuvent jouer les médias dans la lutte contre la pauvreté. Le défi étant bien entendu de permettre aux pays en développement, d'accéder à ce nouveau capital que peut constituer pour l'humanité la mise en partage de la connaissance, tout en l'enrichissant de leurs propres apports. Des contenus éducatifs, culturels ou encore concernant la santé publique, tels que les campagnes d'éducation sur le VIH/SIDA, trouvent naturellement leur place dans les médias de qualité. C'est pourquoi l'UNESCO s'applique à favoriser le développement de ces radios communautaires, dans les quartiers populaires de grandes villes et dans les zones rurales les plus reculées, pour ne citer qu'un exemple concret.

La Déclaration universelle de l'UNESCO sur la diversité culturelle, adoptée en novembre 2001, a constitué une plate-forme politique de première importance, jetant les bases d'une conception inclusive de la diversité culturelle et linguistique. La Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, adoptée le mois dernier par la Conférence générale de l'UNESCO, renforce encore sa portée.

Les langues, vecteurs de culture et miroirs de nos perceptions du monde, sont un support initial de toute forme de communication et d'information, en même temps qu'elles sont une composante essentielle de la conscience de soi et de l'identité des personnes et des sociétés. Aussi la marginalisation ou l'intégration, l'exclusion ou l'autonomisation, la pauvreté ou le développement sont-ils, en quelque sorte, largement déterminés par des choix et stratégies linguistiques, qui facilitent les contacts et échanges entre individus et communautés de manière inédite.

Les processus liés à la mondialisation, nous le savons, posent aujourd'hui un formidable défi aux langues. Pour l'heure, ces processus tendent à marginaliser dangereusement nombreuses d'entre elles, et accroissent le rythme auquel d'autres disparaissent, provoquant une perte irréversible pour la diversité culturelle. A l'heure où le développement des sociétés repose de plus en plus sur l'accès à l'information et au savoir, on mesure combien l'enjeu linguistique devient central.

Cette question, sous l'effet de la révolution Internet, prend aujourd'hui une nouvelle dimension. D'une part, la notion de sociétés de la connaissance n'a guère de sens si le principe de l'accès universel au cyberespace n'est pas reconnu. Or, celui-ci butte sur les inégalités de la diversité linguistique dans le cyberespace, puisque onze langues se partagent 90 % de l'usage de l'Internet. D'autre part, les sociétés ne pourront participer pleinement au monde numérique moderne si ce dernier n'est pas multilingue, tant il est vrai que la participation au cyberespace dépend de la capacité de chaque individu à avoir accès aux contenus, à les définir et à les partager dans une langue qu'il maîtrise. Encourager la création et le traitement des contenus éducatifs, culturels et scientifiques sous forme numérique, c'est permettre à toutes les cultures de s'exprimer et d'avoir accès au cyberespace dans toutes les langues. A cet égard, la Recommandation sur la promotion et l'usage du multilinguisme et l'accès universel au cyberespace, adoptée par les Etats membres de I'UNESCO en 2003, souligne avec force la nécessité d'atténuer les obstacles linguistiques et de promouvoir l'interaction humaine sur l'Internet.

Car la question de la participation dans toutes les langues est aussi importante que celle de l'accès. Elle recouvre en effet une question des plus essentielles, celle de la capacité des sociétés à entretenir un fructueux dialogue interculturel, à travers tous les outils de communication. Cette question du multilinguisme dans le cyberespace, parce qu'elle concerne à la fois le développement de politiques aux niveaux national et international, l'architecture technique d'Internet et sa gouvernance, suppose que nous agissions sur plusieurs fronts : l'action normative ; le développement de cadres politiques opératoires ; le renforcement des capacités humaines ; l'élaboration de normes techniques pour l'échange libre d'informations et l'interopérabilité.
Ces questions techniques, je l'espère, trouveront des solutions adéquates, car elles peuvent être un facteur déterminant du développement d'une société fondée sur le savoir.

L'UNESCO se doit de jouer dans ce domaine son rôle de forum international de débat et de réflexion. Et c'est dans cet esprit que nous avons organisé au Sommet mondial sur la société de l'information (Tunis, Tunisie, 16-18 novembre 2005), une série de tables rondes où l'on réfléchira au niveau international, au visage futur des " sociétés du savoir". Dans cette perspective, l'UNESCO continuera à travailler étroitement avec les différents regroupements politiques comme la Francophonie, le Commonwealth, les groupes lusophones et arabes, qui recouvrent des espaces linguistiques et culturels de première importance et jouent un rôle décisif dans la promotion de la diversité culturelle et linguistique dans le monde, ainsi qu'avec de nombreuses ONG et de groupements issus de la société civile.

A l'heure où les Etats membres de l'UNESCO viennent d'adopter, avec le soutien très actif des organisations de la francophonie, la Convention sur la promotion et la protection de la diversité des expression culturelles, il me faut redire combien ce type de cadre intemporel formé par la géographie, l'histoire et la culture, reste le symbole intact et précieux d'un pluralisme des civilisations, fondé sur la rencontre et l'échange des langues et des valeurs. Ainsi, aux côtés des principales organisations de la francophonie tels que l'Organisation internationale de la Francophonie ou l'Assemblée parlementaire de la Francophonie, l'UNESCO poursuivra son action en faveur de la diffusion des savoirs, de l'aide aux médias, de l'accès universel au cyberespace, ainsi que de la promotion du multilinguisme. A la veille du Sommet de Tunis, sachons donc rappeler que le pluralisme et la diversité culturelle sont une chance supplémentaire pour la compréhension mutuelle, la tolérance et la paix.

Koïchiro MATSUURA,
directeur général de l'UNESCO