Diversité, pluralisme et multilinguisme
Dans son Rapport mondial 2005, intitulé
"Vers les sociétés du savoir",
l'UNESCO a voulu élargir le débat sur la société
de l'information et faire prévaloir la notion de "sociétés
de la connaissance inclusives et pluralistes" articulées
autour de quatre principes fondamentaux : la liberté
d'expression, l'éducation de qualité pour tous,
l'accès universel au savoir et à l'information,
et le respect de la diversité culturelle et linguistique.
La liberté d'expression qui est inscrite
dans l'Acte constitutif de l'UNESCO, constitue en effet un
élément indispensable de la construction de
la paix, de la démocratie, et d'un véritable
développement durable. Or, les médias ont vocation
à favoriser l'expression libre et diversifiée.
Leur place grandissante dans les sociétés en
font aujourd'hui un vecteur privilégié d'information,
d'éducation dans son sens le plus large et de transmission
des valeurs culturelles, pour peu qu'on leur accorde la place
et le statut qui doivent être les leurs dans des sociétés
démocratiques. La mise en place d'une législation
adaptée permettant aux médias indépendants
et pluralistes de se développer et assurant la libre
circulation de l'information est donc une condition essentielle
à la bonne gouvernance.
De même, et à l'heure où
les sociétés de la connaissance sont en passe
de devenir une puissante force motrice du développement
économique, on ne peut négliger l'apport fondamental
que peuvent jouer les médias dans la lutte contre la
pauvreté. Le défi étant bien entendu
de permettre aux pays en développement, d'accéder
à ce nouveau capital que peut constituer pour l'humanité
la mise en partage de la connaissance, tout en l'enrichissant
de leurs propres apports. Des contenus éducatifs, culturels
ou encore concernant la santé publique, tels que les
campagnes d'éducation sur le VIH/SIDA, trouvent naturellement
leur place dans les médias de qualité. C'est
pourquoi l'UNESCO s'applique à favoriser le développement
de ces radios communautaires, dans les quartiers populaires
de grandes villes et dans les zones rurales les plus reculées,
pour ne citer qu'un exemple concret.
La Déclaration universelle de l'UNESCO
sur la diversité culturelle, adoptée en novembre
2001, a constitué une plate-forme politique de première
importance, jetant les bases d'une conception inclusive de
la diversité culturelle et linguistique. La Convention
sur la protection et la promotion de la diversité des
expressions culturelles, adoptée le mois dernier par
la Conférence générale de l'UNESCO, renforce
encore sa portée.
Les langues, vecteurs de culture et miroirs
de nos perceptions du monde, sont un support initial de toute
forme de communication et d'information, en même temps
qu'elles sont une composante essentielle de la conscience
de soi et de l'identité des personnes et des sociétés.
Aussi la marginalisation ou l'intégration, l'exclusion
ou l'autonomisation, la pauvreté ou le développement
sont-ils, en quelque sorte, largement déterminés
par des choix et stratégies linguistiques, qui facilitent
les contacts et échanges entre individus et communautés
de manière inédite.
Les processus liés à la mondialisation,
nous le savons, posent aujourd'hui un formidable défi
aux langues. Pour l'heure, ces processus tendent à
marginaliser dangereusement nombreuses d'entre elles, et accroissent
le rythme auquel d'autres disparaissent, provoquant une perte
irréversible pour la diversité culturelle. A
l'heure où le développement des sociétés
repose de plus en plus sur l'accès à l'information
et au savoir, on mesure combien l'enjeu linguistique devient
central.
Cette question, sous l'effet de la révolution
Internet, prend aujourd'hui une nouvelle dimension. D'une
part, la notion de sociétés de la connaissance
n'a guère de sens si le principe de l'accès
universel au cyberespace n'est pas reconnu. Or, celui-ci butte
sur les inégalités de la diversité linguistique
dans le cyberespace, puisque onze langues se partagent 90
% de l'usage de l'Internet. D'autre part, les sociétés
ne pourront participer pleinement au monde numérique
moderne si ce dernier n'est pas multilingue, tant il est vrai
que la participation au cyberespace dépend de la capacité
de chaque individu à avoir accès aux contenus,
à les définir et à les partager dans
une langue qu'il maîtrise. Encourager la création
et le traitement des contenus éducatifs, culturels
et scientifiques sous forme numérique, c'est permettre
à toutes les cultures de s'exprimer et d'avoir accès
au cyberespace dans toutes les langues. A cet égard,
la Recommandation sur la promotion et l'usage du multilinguisme
et l'accès universel au cyberespace, adoptée
par les Etats membres de I'UNESCO en 2003, souligne avec force
la nécessité d'atténuer les obstacles
linguistiques et de promouvoir l'interaction humaine sur l'Internet.
Car la question de la participation dans toutes
les langues est aussi importante que celle de l'accès.
Elle recouvre en effet une question des plus essentielles,
celle de la capacité des sociétés à
entretenir un fructueux dialogue interculturel, à travers
tous les outils de communication. Cette question du multilinguisme
dans le cyberespace, parce qu'elle concerne à la fois
le développement de politiques aux niveaux national
et international, l'architecture technique d'Internet et sa
gouvernance, suppose que nous agissions sur plusieurs fronts
: l'action normative ; le développement de cadres politiques
opératoires ; le renforcement des capacités
humaines ; l'élaboration de normes techniques pour
l'échange libre d'informations et l'interopérabilité.
Ces questions techniques, je l'espère, trouveront des
solutions adéquates, car elles peuvent être un
facteur déterminant du développement d'une société
fondée sur le savoir.
L'UNESCO se doit de jouer dans ce domaine son
rôle de forum international de débat et de réflexion.
Et c'est dans cet esprit que nous avons organisé au
Sommet mondial sur la société de l'information
(Tunis, Tunisie, 16-18 novembre 2005), une série de
tables rondes où l'on réfléchira au niveau
international, au visage futur des " sociétés
du savoir". Dans cette perspective, l'UNESCO continuera
à travailler étroitement avec les différents
regroupements politiques comme la Francophonie, le Commonwealth,
les groupes lusophones et arabes, qui recouvrent des espaces
linguistiques et culturels de première importance et
jouent un rôle décisif dans la promotion de la
diversité culturelle et linguistique dans le monde,
ainsi qu'avec de nombreuses ONG et de groupements issus de
la société civile.
A l'heure où les Etats membres de l'UNESCO
viennent d'adopter, avec le soutien très actif des
organisations de la francophonie, la Convention sur la promotion
et la protection de la diversité des expression culturelles,
il me faut redire combien ce type de cadre intemporel formé
par la géographie, l'histoire et la culture, reste
le symbole intact et précieux d'un pluralisme des civilisations,
fondé sur la rencontre et l'échange des langues
et des valeurs. Ainsi, aux côtés des principales
organisations de la francophonie tels que l'Organisation internationale
de la Francophonie ou l'Assemblée parlementaire de
la Francophonie, l'UNESCO poursuivra son action en faveur
de la diffusion des savoirs, de l'aide aux médias,
de l'accès universel au cyberespace, ainsi que de la
promotion du multilinguisme. A la veille du Sommet de Tunis,
sachons donc rappeler que le pluralisme et la diversité
culturelle sont une chance supplémentaire pour la compréhension
mutuelle, la tolérance et la paix.
Koïchiro MATSUURA,
directeur général de l'UNESCO