ATELIER 3 - Pluralisme
: la régulation et le pluralisme politique
Un cas d'autorégulation
: l'OLPED, en Côte d'Ivoire
En dénonçant publiquement
les fautes professionnelles et leurs auteurs, l'Observatoire
de la Liberté de la Presse, de l'Ethique et de
la Déontologie d'Abidjan(OLPED), créé
voici dix ans, a aidé les médias à
se responsabiliser. Mais, reconnaît son président,
Samba Koné, cette démarche n'a plus été
possible lorsque le climat social est devenu virulent
Avant la crise, avant le coup d'Etat du
24 décembre 1999 qui a marqué le début
des troubles, la Côte d'Ivoire possédait
une presse riche, entre autres, d'une douzaine de titres
quotidiens, et était citée en exemple dans
toute l'Afrique de l'Ouest, en particulier pour son organisation.
Aujourd'hui, la haine et la désinformation sont
passées par là et la presse, quasi moribonde,
tente de se reconstruire, en essayant de retrouver ses
réflexes professionnels, en remettant debout ses
instances.
C'est ce terrible parcours que Samba
Koné, président de l'Observatoire
de la Liberté de la Presse, de l'Ethique et de
la Déontologie (Olped), a décrit devant
ses confrères, en ouverture du troisième
atelier. Outre les " limites " imposées
par la loi, la situation économique et politique,
" le comportement moral des journalistes ",
les journaux ivoiriens, " comme ceux d'ailleurs,
ont du et doivent supporter des entraves à la liberté
", a-t-il d'abord déclaré : difficultés
d'accès aux sources, pressions, destructions d'exemplaires
dans les kiosques, réseau de distribution insuffisant,
Pourtant, dès 1990, après le retour du multipartisme,
de nombreux titres ont fleuri, pas toujours édités
par des professionnels
Des radios sont apparues,
aux programmes parfois discutables
" A la mort
du président Houphouët-Boigny, en 1993, a-t-il
poursuivi, la situation s'est dégradée,
le triste exemple du Rwanda nous taraudait
".
1995, date de la première élection
après le décès du " Vieux ",
fut, pour les journalistes ivoiriens, l'année du
sursaut : " Nous avons alors créé l'Olped,
avec la ferme volonté d'en faire l'outil de promotion
et de défense de la liberté de la presse,
le garant du respect de l'éthique et de la déontologie
et l'organe de médiation entre le public et nous
".
" Institution professionnelle indépendante,
apolitique et non confessionnelle ", a expliqué
son président, l'Observatoire, dirigé par
un conseil d'administration de cinq membres, tous journalistes,
et un bureau, composé de huit journalistes, huit
patrons de presse et deux représentants de la société
civile, s'appuie sur une équipe d'" assistants
lecteurs ", qui " collectent les manquements
observés vis-à-vis des textes fondamentaux
que sont les lois et le code de déontologie, vis-à-vis
aussi de l'éthique ".
" C'est elle, a observé Samba
Koné, qui impose au journaliste un devoir de responsabilité,
d'écoute et de respect des autres, de rectitude
personnelle, le contraint, chaque jour, à prendre
des décisions, à faire des choix et des
arbitrages, l'oblige à tenir compte de l'impact
de sa production sur la communauté ".
Une " grille de lecture et d'écoute
" a été élaborée, qui
répertorie l'ensemble des manquements possibles,
de " l'injure " au " plagiat ", de
" l'atteinte aux bonnes murs " à
" l'incitation au tribalisme, au racisme et à
la xénophobie ", de " l'incitation au
fanatisme religieux " au " déséquilibre
dans le traitement de l'information. " Le "
chantage ", le " non respect de la confraternité
", l'" atteinte à la dignité humaine
", l'" incitation à la révolte,
à la violence et au crime " figurent aussi
sur cette liste.
Jusqu'au 24 décembre 1999, l'Olped publiait des
procès-verbaux dans lesquels étaient notés,
non seulement la faute, mais aussi le nom de son auteur
et le média concerné. " Les journalistes
avaient alors conscience de l'importance du jugement de
leurs pairs ", se souvient Samba Koné. "
Ensuite, nous avons cessé cette publication, devenue
trop dangereuse
".
L'Olped, qui, dans ses statistiques, avait
vu se développer les rancoeurs, puis les haines,
a néanmoins, tant bien que mal, continué
son travail, pour constater, hélas, que, "
quand le climat social devient virulent, la presse devient
virulente ". " Les incitations à la violence
se sont multipliées
La courbe, aujourd'hui,
est presque exponentielle
". En 2003, l'Olped
a comptabilisé 768 atteintes à la déontologie,
commises par 157 journalistes, la " palme "
revenant aux injures
" En situation de crise profonde, la sanction morale
n'a plus de valeur ", a reconnu Samba Koné.
" Parce que la désinformation fait partie
de la guerre, la communication prend le pas sur l'information,
le commentaire remplace le contrôle des faits, on
accepte d'office des sources apparemment fiables, mais
qui, pourtant, peuvent être manipulées, on
se fait le relais des rumeurs, des fausses nouvelles
".
" Comment, dans ces conditions, dénoncer la
faute professionnelle sans prendre le risque de duplicité
? ", a-t-il interrogé.
Pourtant, le président de l'Olped
n'en démord pas, " la boussole, c'est le code
de déontologie, être responsable, c'est refuser
les compromis ". Aujourd'hui, deux nouvelles lois
sur la presse écrite et l'audiovisuel ont été
promulguées, qui ne prévoient plus de peines
de prison pour les journalistes, et l'Observatoire, qui
a célébré ses dix ans en septembre
dernier, a repris ses activités.
Il est maintenant aidé par un programme
de l'Union européenne, qui, pour " assainir,
améliorer, responsabiliser " les médias
ivoiriens, a confié au Groupe de recherches et
d'échanges technologiques (Gret), une ONG spécialiste
des actions de développement, un budget de 1,2
million d'euros sur trois ans, 20% de cette somme provenant
du service de coopération et d'action culturelle
français.
Prudemment, l'Olped publie à nouveau ses procès-verbaux,
sans toutefois, pour l'instant, désigner les auteurs
des fautes professionnelles. Préférant avant
tout retrouver sa crédibilité, il édite,
depuis septembre, un bimestriel de réflexion, L'Observatoire,
tiré à 2500 exemplaires, et développe
un site Internet, qui sera équipé d'un moteur
de recherche capable d'énumérer les manquements
à la déontologie de tel ou tel média
Même si le bilan de ces dix ans d'autorégulation
reste bien en dessous des attentes, Samba Koné
l'estime positif. " La médiation de l'Olped
a évité la prison à de nombreux journalistes,
dit-il, mais tout montre clairement que la presse ivoirienne
a beaucoup d'efforts à fournir ".
Serge HIREL