Union de la Presse Francophone
 
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N° 125 - janvier-février 2006

PRESSE
par
Serge HIREL

Assises de l'UPF 2005

37e Assises de la presse francophone
3 - 8 novembre 2005, Lomé, Togo

ATELIER 3 - Pluralisme : la régulation et le pluralisme politique

Un cas d'autorégulation : l'OLPED, en Côte d'Ivoire

En dénonçant publiquement les fautes professionnelles et leurs auteurs, l'Observatoire de la Liberté de la Presse, de l'Ethique et de la Déontologie d'Abidjan(OLPED), créé voici dix ans, a aidé les médias à se responsabiliser. Mais, reconnaît son président, Samba Koné, cette démarche n'a plus été possible lorsque le climat social est devenu virulent…

Avant la crise, avant le coup d'Etat du 24 décembre 1999 qui a marqué le début des troubles, la Côte d'Ivoire possédait une presse riche, entre autres, d'une douzaine de titres quotidiens, et était citée en exemple dans toute l'Afrique de l'Ouest, en particulier pour son organisation. Aujourd'hui, la haine et la désinformation sont passées par là et la presse, quasi moribonde, tente de se reconstruire, en essayant de retrouver ses réflexes professionnels, en remettant debout ses instances.

C'est ce terrible parcours que Samba Koné, président de l'Observatoire de la Liberté de la Presse, de l'Ethique et de la Déontologie (Olped), a décrit devant ses confrères, en ouverture du troisième atelier. Outre les " limites " imposées par la loi, la situation économique et politique, " le comportement moral des journalistes ", les journaux ivoiriens, " comme ceux d'ailleurs, ont du et doivent supporter des entraves à la liberté ", a-t-il d'abord déclaré : difficultés d'accès aux sources, pressions, destructions d'exemplaires dans les kiosques, réseau de distribution insuffisant,…
Pourtant, dès 1990, après le retour du multipartisme, de nombreux titres ont fleuri, pas toujours édités par des professionnels… Des radios sont apparues, aux programmes parfois discutables… " A la mort du président Houphouët-Boigny, en 1993, a-t-il poursuivi, la situation s'est dégradée, le triste exemple du Rwanda nous taraudait… ".

1995, date de la première élection après le décès du " Vieux ", fut, pour les journalistes ivoiriens, l'année du sursaut : " Nous avons alors créé l'Olped, avec la ferme volonté d'en faire l'outil de promotion et de défense de la liberté de la presse, le garant du respect de l'éthique et de la déontologie et l'organe de médiation entre le public et nous ".

" Institution professionnelle indépendante, apolitique et non confessionnelle ", a expliqué son président, l'Observatoire, dirigé par un conseil d'administration de cinq membres, tous journalistes, et un bureau, composé de huit journalistes, huit patrons de presse et deux représentants de la société civile, s'appuie sur une équipe d'" assistants lecteurs ", qui " collectent les manquements observés vis-à-vis des textes fondamentaux que sont les lois et le code de déontologie, vis-à-vis aussi de l'éthique ".

" C'est elle, a observé Samba Koné, qui impose au journaliste un devoir de responsabilité, d'écoute et de respect des autres, de rectitude personnelle, le contraint, chaque jour, à prendre des décisions, à faire des choix et des arbitrages, l'oblige à tenir compte de l'impact de sa production sur la communauté ".

Une " grille de lecture et d'écoute " a été élaborée, qui répertorie l'ensemble des manquements possibles, de " l'injure " au " plagiat ", de " l'atteinte aux bonnes mœurs " à " l'incitation au tribalisme, au racisme et à la xénophobie ", de " l'incitation au fanatisme religieux " au " déséquilibre dans le traitement de l'information. " Le " chantage ", le " non respect de la confraternité ", l'" atteinte à la dignité humaine ", l'" incitation à la révolte, à la violence et au crime " figurent aussi sur cette liste.
Jusqu'au 24 décembre 1999, l'Olped publiait des procès-verbaux dans lesquels étaient notés, non seulement la faute, mais aussi le nom de son auteur et le média concerné. " Les journalistes avaient alors conscience de l'importance du jugement de leurs pairs ", se souvient Samba Koné. " Ensuite, nous avons cessé cette publication, devenue trop dangereuse… ".

L'Olped, qui, dans ses statistiques, avait vu se développer les rancoeurs, puis les haines, a néanmoins, tant bien que mal, continué son travail, pour constater, hélas, que, " quand le climat social devient virulent, la presse devient virulente ". " Les incitations à la violence se sont multipliées… La courbe, aujourd'hui, est presque exponentielle… ". En 2003, l'Olped a comptabilisé 768 atteintes à la déontologie, commises par 157 journalistes, la " palme " revenant aux injures…
" En situation de crise profonde, la sanction morale n'a plus de valeur ", a reconnu Samba Koné. " Parce que la désinformation fait partie de la guerre, la communication prend le pas sur l'information, le commentaire remplace le contrôle des faits, on accepte d'office des sources apparemment fiables, mais qui, pourtant, peuvent être manipulées, on se fait le relais des rumeurs, des fausses nouvelles…". " Comment, dans ces conditions, dénoncer la faute professionnelle sans prendre le risque de duplicité ? ", a-t-il interrogé.

Pourtant, le président de l'Olped n'en démord pas, " la boussole, c'est le code de déontologie, être responsable, c'est refuser les compromis ". Aujourd'hui, deux nouvelles lois sur la presse écrite et l'audiovisuel ont été promulguées, qui ne prévoient plus de peines de prison pour les journalistes, et l'Observatoire, qui a célébré ses dix ans en septembre dernier, a repris ses activités.

Il est maintenant aidé par un programme de l'Union européenne, qui, pour " assainir, améliorer, responsabiliser " les médias ivoiriens, a confié au Groupe de recherches et d'échanges technologiques (Gret), une ONG spécialiste des actions de développement, un budget de 1,2 million d'euros sur trois ans, 20% de cette somme provenant du service de coopération et d'action culturelle français.
Prudemment, l'Olped publie à nouveau ses procès-verbaux, sans toutefois, pour l'instant, désigner les auteurs des fautes professionnelles. Préférant avant tout retrouver sa crédibilité, il édite, depuis septembre, un bimestriel de réflexion, L'Observatoire, tiré à 2500 exemplaires, et développe un site Internet, qui sera équipé d'un moteur de recherche capable d'énumérer les manquements à la déontologie de tel ou tel média…

Même si le bilan de ces dix ans d'autorégulation reste bien en dessous des attentes, Samba Koné l'estime positif. " La médiation de l'Olped a évité la prison à de nombreux journalistes, dit-il, mais tout montre clairement que la presse ivoirienne a beaucoup d'efforts à fournir ".

Serge HIREL