Union de la Presse Francophone
 
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N° 125 - janvier-février 2006

PRESSE
par
Serge HIREL

Assises de l'UPF 2005

37e Assises de la presse francophone
3 - 8 novembre 2005, Lomé, Togo

ATELIER 2 - Pluralisme : la responsabilité sociale des médias

Evidente, la responsabilité sociale des médias suppose le pluralisme et des journalistes attentifs à leur éthique

Qu'ils soient publics ou privés, les médias ont, vis-à-vis de la société, un rôle de premier plan. Au-delà de la nécessaire liberté d'expression, ils ne peuvent l'exercer qu'en se mettant à l'écoute du public et en évoluant dans un environnement institutionnel et économique favorable. L'existence d'instances d'autorégulation favorise cette démarche vertueuse, ont estimé les congressistes, au cours d'un débat long de quatre heures.

Traiter de la responsabilité sociale des médias aurait pu être le seul et unique sujet des assises de Lomé tant la question est vaste et controversée, selon la perception qu'a chacun de leur rôle dans la société. Le deuxième atelier, consacré à ce dossier, a néanmoins permis, après quatre heures de débats, d'aboutir au consensus sur un principe : sous la condition d'un vrai pluralisme, la responsabilité sociale des médias, publics et privés, existe bel et bien, mais ils ne sauraient l'exercer que si les conditions nécessaires à la liberté d'expression sont réunies et si les journalistes respectent l'éthique professionnelle et prennent en compte les attentes du public.

" La modestie : une posture nécessaire "

" Parce que les médias sont, de plus en plus, les guides de l'opinion publique, l'exigence de pluralisme est légitime et nécessaire ", a déclaré en préambule le modérateur, Antoine Schwarz, PDG de RFI. Un pluralisme qui, selon lui, doit être apprécié pays par pays, les frontières restant déterminantes en matière de liberté de la presse. " Tous les médias, publics et privés, doivent appliquer cette règle et, lorsqu'ils sont en situation de monopole, donner la parole à tous les courants de pensée ", a-t-il ajouté. " S'ouvrir au public fait aussi partie de leur responsabilité sociale ".

Pour Tidiane Dioh, chargé des médias à l'AIF, la presse privée africaine, depuis son apparition dans les années 90, n'a pas toujours perçu cette responsabilité sociale, ce devoir d'écoute de l'opinion, se contentant souvent, " à tort ou à raison ", de critiquer systématiquement le pouvoir politique. Une " posture de combat " qui, aujourd'hui encore, apparaît dans quelques rédactions, a jugé l'orateur.
" Elle est difficilement compatible avec la responsabilité sociale ", a-t-il dit, après avoir noté que, même si les termes " responsabilité " et " pluralisme " renvoient aux notions contradictoires de restriction et d'ouverture, ils sont " bien conciliables ". A la condition que le journaliste, pour se garder tout autant de la censure que de la surenchère, se fixe des règles qui lui permettent d'apprécier, en conscience, en toute indépendance, jusqu'où sa liberté d'expression peut s'exercer.
" Il est des moments où le journaliste doit faire le deuil de la bonne information ", a précisé Tidiane Dioh, avant d'appeler les professionnels de la communication à la " modestie ". Une attitude nécessaire, selon lui, à l'exercice bien compris de la responsabilité sociale.

" La société doit aider les médias "

Directrice générale de Cameroon Tribune, le quotidien public de Yaoundé, né à l'époque du monopartisme, Marie-Claire Nnana a, quant à elle, décrit sa propre expérience. " Vis-à-vis de nous, a-t-elle expliqué, le citoyen exprime beaucoup d'attentes, beaucoup trop peut-être. Il souhaite l'équité et l'équilibre dans le traitement de l'information et le reflet dans nos colonnes de la diversité sociale et politique du pays. Mais il veut aussi faire du journal un lieu où la société camerounaise, atomisée ethniquement et culturellement, retrouve du lien ".
Dans son contenu actuel, ouvert à tous les courants d'opinion, Cameroon Tribune s'efforce de satisfaire ces aspirations, a précisé la DG. Mais les contraintes sont nombreuses, qu'il s'agisse du combat que mène le FMI contre les médias publics ou du désengagement financier de l'Etat.
" Aujourd'hui, notre diffusion est passé de 80 000 à 8 000 exemplaires et la rentabilité devient notre préoccupation dominante ", a reconnu Marie-Claire Nnana, qui doit désormais " gérer à la manière du privé ", c'est-à-dire supporter aussi les contraintes inhérentes aux médias privés, en particulier celles liées à la publicité. " Il est difficile de parler objectivement des sociétés de nos gros annonceurs ", a-t-elle regretté.
Enfin, partageant l'opinion générale sur le rôle social des journalistes, elle y voit, pour sa part, un pendant : " la responsabilité de la société vis-à-vis des médias ". " Elle doit aider la profession à instaurer des règles du jeu en mettant en place un environnement institutionnel adéquat ", a-t-elle expliqué, en citant le cas du Cameroun, où existent notamment un Conseil National de la Communication et une Commission nationale de la carte de presse.
La société a aussi le devoir, selon elle, de " préserver les journalistes et les médias de la précarité congénitale qui les caractérise ". " Comment confier la mission d'informer à des crève-la-faim, proies faciles des manipulateurs ? ", a-t-elle interrogé, avant d'estimer que c'est aussi à elle d'" inculquer une culture morale et éthique, à travers la famille, l'école, la mosquée, l'église,… ".
" Les médias ne sont que le reflet de la société et l'on ne peut pas attendre des journalistes qu'ils soient les seuls vertueux lorsque tout le monde est corrompu ", a-t-elle conclu. " La société doit d'abord édicter sa propre échelle de valeurs ".
Représentant de la presse privée, Alain Blaise Batongué, rédacteur en chef du quotidien camerounais Mutations et président de la section camerounaise de l'UPF, a, lui aussi, insisté sur l'environnement, parfois difficile, que rencontrent les médias dans leur rôle social. Un rôle codifié, depuis le printemps dernier, a-t-il rappelé, par la " Déclaration de Yaoundé ", votée, à l'issue d'un séminaire de l'AIF, par plusieurs dizaines de responsables des médias privés africains.
Décrivant la situation du Cameroun tel qu'il la vit, Alain Blaise Batongué a d'abord noté que, même si la réglementation des médias y permettait l'exercice de la liberté de presse, des problèmes subsistaient, par exemple l'inégalité d'accès aux sources entre presse privée et médias publics ou les difficultés rencontrées pour obtenir des informations sur certains sujets jugés sensibles. Des problèmes qui peuvent empêcher les médias d'exercer pleinement leur responsabilité sociale.

" Des obstacles à surmonter "

Une autre difficulté réside, selon lui, dans le manque de formation des journalistes, même si, pour le rédacteur en chef de Mutations, il ne faut pas aller jusqu'à l'obligation pour chacun d'eux de posséder le diplôme d'une école professionnelle. Mais les carences en ce domaine se répercutent sur la collecte et le traitement de l'information, le choix des sources, la rigueur à observer sur des sujets susceptibles d'engendrer des tensions.
Enfin, un environnement socio-économique inadéquat peut compromettre le rôle social des médias. " Aujourd'hui, les journaux qui aspirent à vivre longtemps doivent se transformer en véritables entreprises ", a dit Alain Blaise Batongué, qui se félicite du soutien qu'apporte l'Etat à une telle démarche, d'abord en accordant une aide financière, ensuite en instituant une carte de presse, qui permettra d'" expurger la profession de tous ceux qui y sont entrés par effraction ".

" Devenir de véritables entreprises "

Deux initiatives qui, cependant ont leurs limites, dans la mesure où l'Etat dispose de peu de moyens et où les patrons de presse eux-mêmes rechignent à faire le ménage. Même le tout jeune Conseil camerounais des médias, créé au sein de la profession, " tarde à engager ses premières actions ", faute de vrai soutien.

" Mieux connaître les réalités sociales "

Pourtant, ce " tribunal d'honneur " a pour rôle, non seulement de défendre la liberté de la presse, de promouvoir la déontologie et l'éthique, mais aussi de servir de médiateur entre la presse et la société civile ou le gouvernement. L'instance se veut donc au cœur même de la fonction sociale des journalistes, qui, pour Alain Blaise Batongué, citant Bernard Delforce, un professeur de l'IUP Infocom de Roubaix, " ne sont pas de simples médiateurs-témoins, mais des acteurs sociaux à part entière ".
Jean Kouchner, journaliste, professeur associé à l'Université de Montpellier-I, partage certes cette définition, mais pense aussi que trop nombreux sont les professionnels qui " manquent de connaissance des réalités sociales ". Un problème qu'il estime " lié à leurs origines sociales, à leur formation, à leurs a priori ".
" On peut aller vite pour apprendre à écrire. Il faut du temps pour une formation globale, pour travailler sur la culture générale et donc mieux comprendre la société ", a-t-il jugé, en appelant les écoles à mieux prendre en compte cet aspect du métier.

" Un seul vrai bon critère : la qualité "

Quant au pluralisme, qui est " l'expression des différences inhérentes à la société elle-même ", il ne peut pas être réduit au seul domaine politique, dit Jean Kouchner, qui estime que ce sont tous les courants de pensée, économiques, culturels, sociaux, qui doivent en bénéficier, que toutes les analyses doivent être portées à la connaissance du public.
Mais, a reconnu l'orateur, un tel pluralisme rencontre bien des difficultés pour s'imposer. Il en a identifié plusieurs, en particulier " la connivence " entre médias et structures politiques, " qui va à l'encontre du rôle des journalistes dans le débat d'idées ", l'indépendance des sources, " altérée par les pressions politiques et économiques ", les conditions de vie des professionnels, enfin, " parfois, leur superficialité, et souvent, leur méconnaissance de la société réelle ". D'où son plaidoyer en faveur de l'information.

Au cours du débat, plusieurs intervenants sont revenus sur la question du rapport entre la morale de la société et l'éthique du journaliste. " Il ne peut y avoir, d'un côté, un journaliste qui applique son éthique et, de l'autre, une société qui perd ses valeurs ", a notamment dit Alain Dominique de Marseille, qui estime aussi qu'en Afrique, l'un des problèmes majeurs des médias dans l'exercice de leur responsabilité sociale reste leur " manque de moyens ".
Mais l'assemblée a surtout débattu des rôles respectifs et des spécificités des médias publics et privés, qui, pour beaucoup, ont une approche différente de l'information. Dans l'ensemble, les congressistes ont admis que les médias publics, aujourd'hui sortis pour la plupart du statut de média d'Etat au seul service de celui-ci, se préoccupent plus des questions sociales, politiques et culturelles, apparaissent souvent comme " une référence ", alors que les médias privés ont tendance quelquefois à considérer l'information comme " une denrée commerciale ". Ce qui ne les empêche pas de remplir également une mission de service public.

Des points de vue nuancés toutefois par d'autres. Certains ont estimé que, même dans les médias publics, la situation des journalistes, " sans contrat de travail ", était parfois tout aussi " désolante " que celle faite à leurs confrères du privé, tandis que plusieurs congressistes dénonçaient les journaux dont " le siège social se situe dans le sac à dos du directeur ". Ceux-là, très souvent, ont pour seul objectif de " faire de l'argent, quitte à publier des articles mensongers et nuisibles ", ont-ils dit, en regrettant que les règlements obligeant les médias à se constituer en entreprises ne soient pas suffisamment appliqués.

Rappelant que la liberté de presse, c'est aussi la liberté d'éditer, Jean Kouchner, pour sa part, a estimé que, pour juger un média, " le seul vrai bon critère, c'est la qualité ". Quant à Tidiane Dioh, qui a souligné que " la responsabilité sociale va bien au-delà de la notion de service public ", il s'est félicité de ce que, " dans les pays du Sud, les médias publics soient passés peu à peu du statut de média d'Etat à celui de média gouvernemental, puis de média de service public ". " Aujourd'hui, ils doivent devenir, eux aussi, des médias de responsabilité sociale ", a-t-il ajouté.

Serge HIREL