ATELIER 2 - Pluralisme
: la responsabilité sociale des médias
Evidente, la responsabilité
sociale des médias suppose le pluralisme et des
journalistes attentifs à leur éthique
Qu'ils soient publics ou privés,
les médias ont, vis-à-vis de la société,
un rôle de premier plan. Au-delà de la nécessaire
liberté d'expression, ils ne peuvent l'exercer
qu'en se mettant à l'écoute du public et
en évoluant dans un environnement institutionnel
et économique favorable. L'existence d'instances
d'autorégulation favorise cette démarche
vertueuse, ont estimé les congressistes, au cours
d'un débat long de quatre heures.
Traiter de la responsabilité sociale
des médias aurait pu être le seul et unique
sujet des assises de Lomé tant la question est
vaste et controversée, selon la perception qu'a
chacun de leur rôle dans la société.
Le deuxième atelier, consacré à ce
dossier, a néanmoins permis, après quatre
heures de débats, d'aboutir au consensus sur un
principe : sous la condition d'un vrai pluralisme, la
responsabilité sociale des médias, publics
et privés, existe bel et bien, mais ils ne sauraient
l'exercer que si les conditions nécessaires à
la liberté d'expression sont réunies et
si les journalistes respectent l'éthique professionnelle
et prennent en compte les attentes du public.
" La modestie : une posture nécessaire
"
" Parce que les médias sont,
de plus en plus, les guides de l'opinion publique, l'exigence
de pluralisme est légitime et nécessaire
", a déclaré en préambule le
modérateur, Antoine Schwarz, PDG de RFI.
Un pluralisme qui, selon lui, doit être apprécié
pays par pays, les frontières restant déterminantes
en matière de liberté de la presse. "
Tous les médias, publics et privés, doivent
appliquer cette règle et, lorsqu'ils sont en situation
de monopole, donner la parole à tous les courants
de pensée ", a-t-il ajouté. "
S'ouvrir au public fait aussi partie de leur responsabilité
sociale ".
Pour Tidiane Dioh, chargé
des médias à l'AIF, la presse privée
africaine, depuis son apparition dans les années
90, n'a pas toujours perçu cette responsabilité
sociale, ce devoir d'écoute de l'opinion, se contentant
souvent, " à tort ou à raison ",
de critiquer systématiquement le pouvoir politique.
Une " posture de combat " qui, aujourd'hui encore,
apparaît dans quelques rédactions, a jugé
l'orateur.
" Elle est difficilement compatible avec la responsabilité
sociale ", a-t-il dit, après avoir noté
que, même si les termes " responsabilité
" et " pluralisme " renvoient aux notions
contradictoires de restriction et d'ouverture, ils sont
" bien conciliables ". A la condition que le
journaliste, pour se garder tout autant de la censure
que de la surenchère, se fixe des règles
qui lui permettent d'apprécier, en conscience,
en toute indépendance, jusqu'où sa liberté
d'expression peut s'exercer.
" Il est des moments où le journaliste doit
faire le deuil de la bonne information ", a précisé
Tidiane Dioh, avant d'appeler les professionnels de la
communication à la " modestie ". Une
attitude nécessaire, selon lui, à l'exercice
bien compris de la responsabilité sociale.
" La société doit
aider les médias "
Directrice générale de Cameroon
Tribune, le quotidien public de Yaoundé, né
à l'époque du monopartisme, Marie-Claire
Nnana a, quant à elle, décrit sa propre
expérience. " Vis-à-vis de nous, a-t-elle
expliqué, le citoyen exprime beaucoup d'attentes,
beaucoup trop peut-être. Il souhaite l'équité
et l'équilibre dans le traitement de l'information
et le reflet dans nos colonnes de la diversité
sociale et politique du pays. Mais il veut aussi faire
du journal un lieu où la société
camerounaise, atomisée ethniquement et culturellement,
retrouve du lien ".
Dans son contenu actuel, ouvert à tous les courants
d'opinion, Cameroon Tribune s'efforce de satisfaire
ces aspirations, a précisé la DG. Mais les
contraintes sont nombreuses, qu'il s'agisse du combat
que mène le FMI contre les médias publics
ou du désengagement financier de l'Etat.
" Aujourd'hui, notre diffusion est passé de
80 000 à 8 000 exemplaires et la rentabilité
devient notre préoccupation dominante ", a
reconnu Marie-Claire Nnana, qui doit désormais
" gérer à la manière du privé
", c'est-à-dire supporter aussi les contraintes
inhérentes aux médias privés, en
particulier celles liées à la publicité.
" Il est difficile de parler objectivement des sociétés
de nos gros annonceurs ", a-t-elle regretté.
Enfin, partageant l'opinion générale sur
le rôle social des journalistes, elle y voit, pour
sa part, un pendant : " la responsabilité
de la société vis-à-vis des médias
". " Elle doit aider la profession à
instaurer des règles du jeu en mettant en place
un environnement institutionnel adéquat ",
a-t-elle expliqué, en citant le cas du Cameroun,
où existent notamment un Conseil National de la
Communication et une Commission nationale de la carte
de presse.
La société a aussi le devoir, selon elle,
de " préserver les journalistes et les médias
de la précarité congénitale qui les
caractérise ". " Comment confier la mission
d'informer à des crève-la-faim, proies faciles
des manipulateurs ? ", a-t-elle interrogé,
avant d'estimer que c'est aussi à elle d'"
inculquer une culture morale et éthique, à
travers la famille, l'école, la mosquée,
l'église,
".
" Les médias ne sont que le reflet de la société
et l'on ne peut pas attendre des journalistes qu'ils soient
les seuls vertueux lorsque tout le monde est corrompu
", a-t-elle conclu. " La société
doit d'abord édicter sa propre échelle de
valeurs ".
Représentant de la presse privée, Alain
Blaise Batongué, rédacteur en chef du
quotidien camerounais Mutations et président
de la section camerounaise de l'UPF, a, lui aussi, insisté
sur l'environnement, parfois difficile, que rencontrent
les médias dans leur rôle social. Un rôle
codifié, depuis le printemps dernier, a-t-il rappelé,
par la " Déclaration de Yaoundé ",
votée, à l'issue d'un séminaire de
l'AIF, par plusieurs dizaines de responsables des médias
privés africains.
Décrivant la situation du Cameroun tel qu'il la
vit, Alain Blaise Batongué a d'abord noté
que, même si la réglementation des médias
y permettait l'exercice de la liberté de presse,
des problèmes subsistaient, par exemple l'inégalité
d'accès aux sources entre presse privée
et médias publics ou les difficultés rencontrées
pour obtenir des informations sur certains sujets jugés
sensibles. Des problèmes qui peuvent empêcher
les médias d'exercer pleinement leur responsabilité
sociale.
" Des obstacles à surmonter
"
Une autre difficulté réside,
selon lui, dans le manque de formation des journalistes,
même si, pour le rédacteur en chef de Mutations,
il ne faut pas aller jusqu'à l'obligation pour
chacun d'eux de posséder le diplôme d'une
école professionnelle. Mais les carences en ce
domaine se répercutent sur la collecte et le traitement
de l'information, le choix des sources, la rigueur à
observer sur des sujets susceptibles d'engendrer des tensions.
Enfin, un environnement socio-économique inadéquat
peut compromettre le rôle social des médias.
" Aujourd'hui, les journaux qui aspirent à
vivre longtemps doivent se transformer en véritables
entreprises ", a dit Alain Blaise Batongué,
qui se félicite du soutien qu'apporte l'Etat à
une telle démarche, d'abord en accordant une aide
financière, ensuite en instituant une carte de
presse, qui permettra d'" expurger la profession
de tous ceux qui y sont entrés par effraction ".
" Devenir de véritables entreprises
"
Deux initiatives qui, cependant ont leurs
limites, dans la mesure où l'Etat dispose de peu
de moyens et où les patrons de presse eux-mêmes
rechignent à faire le ménage. Même
le tout jeune Conseil camerounais des médias, créé
au sein de la profession, " tarde à engager
ses premières actions ", faute de vrai soutien.
" Mieux connaître les réalités
sociales "
Pourtant, ce " tribunal d'honneur "
a pour rôle, non seulement de défendre la
liberté de la presse, de promouvoir la déontologie
et l'éthique, mais aussi de servir de médiateur
entre la presse et la société civile ou
le gouvernement. L'instance se veut donc au cur
même de la fonction sociale des journalistes, qui,
pour Alain Blaise Batongué, citant Bernard Delforce,
un professeur de l'IUP Infocom de Roubaix, " ne sont
pas de simples médiateurs-témoins, mais
des acteurs sociaux à part entière ".
Jean Kouchner, journaliste, professeur associé
à l'Université de Montpellier-I, partage
certes cette définition, mais pense aussi que trop
nombreux sont les professionnels qui " manquent de
connaissance des réalités sociales ".
Un problème qu'il estime " lié à
leurs origines sociales, à leur formation, à
leurs a priori ".
" On peut aller vite pour apprendre à écrire.
Il faut du temps pour une formation globale, pour travailler
sur la culture générale et donc mieux comprendre
la société ", a-t-il jugé, en
appelant les écoles à mieux prendre en compte
cet aspect du métier.
" Un seul vrai bon critère
: la qualité "
Quant au pluralisme, qui est " l'expression
des différences inhérentes à la société
elle-même ", il ne peut pas être réduit
au seul domaine politique, dit Jean Kouchner, qui estime
que ce sont tous les courants de pensée, économiques,
culturels, sociaux, qui doivent en bénéficier,
que toutes les analyses doivent être portées
à la connaissance du public.
Mais, a reconnu l'orateur, un tel pluralisme rencontre
bien des difficultés pour s'imposer. Il en a identifié
plusieurs, en particulier " la connivence "
entre médias et structures politiques, " qui
va à l'encontre du rôle des journalistes
dans le débat d'idées ", l'indépendance
des sources, " altérée par les pressions
politiques et économiques ", les conditions
de vie des professionnels, enfin, " parfois, leur
superficialité, et souvent, leur méconnaissance
de la société réelle ". D'où
son plaidoyer en faveur de l'information.
Au cours du débat, plusieurs intervenants
sont revenus sur la question du rapport entre la morale
de la société et l'éthique du journaliste.
" Il ne peut y avoir, d'un côté, un
journaliste qui applique son éthique et, de l'autre,
une société qui perd ses valeurs ",
a notamment dit Alain Dominique de Marseille, qui
estime aussi qu'en Afrique, l'un des problèmes
majeurs des médias dans l'exercice de leur responsabilité
sociale reste leur " manque de moyens ".
Mais l'assemblée a surtout débattu des rôles
respectifs et des spécificités des médias
publics et privés, qui, pour beaucoup, ont une
approche différente de l'information. Dans l'ensemble,
les congressistes ont admis que les médias publics,
aujourd'hui sortis pour la plupart du statut de média
d'Etat au seul service de celui-ci, se préoccupent
plus des questions sociales, politiques et culturelles,
apparaissent souvent comme " une référence
", alors que les médias privés ont
tendance quelquefois à considérer l'information
comme " une denrée commerciale ". Ce
qui ne les empêche pas de remplir également
une mission de service public.
Des points de vue nuancés toutefois
par d'autres. Certains ont estimé que, même
dans les médias publics, la situation des journalistes,
" sans contrat de travail ", était parfois
tout aussi " désolante " que celle faite
à leurs confrères du privé, tandis
que plusieurs congressistes dénonçaient
les journaux dont " le siège social se situe
dans le sac à dos du directeur ". Ceux-là,
très souvent, ont pour seul objectif de "
faire de l'argent, quitte à publier des articles
mensongers et nuisibles ", ont-ils dit, en regrettant
que les règlements obligeant les médias
à se constituer en entreprises ne soient pas suffisamment
appliqués.
Rappelant que la liberté de presse,
c'est aussi la liberté d'éditer, Jean Kouchner,
pour sa part, a estimé que, pour juger un média,
" le seul vrai bon critère, c'est la qualité
". Quant à Tidiane Dioh, qui a souligné
que " la responsabilité sociale va bien au-delà
de la notion de service public ", il s'est félicité
de ce que, " dans les pays du Sud, les médias
publics soient passés peu à peu du statut
de média d'Etat à celui de média
gouvernemental, puis de média de service public
". " Aujourd'hui, ils doivent devenir, eux aussi,
des médias de responsabilité sociale ",
a-t-il ajouté.
Serge HIREL