Union de la Presse Francophone
 
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N° 126 - mars-avril 2006

EDITORIAL
par Georges GROS
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Liberté, égalité, fraternité… et tolérance

Jamais quelques dessins de presse n'ont eu un écho aussi retentissant. Non pour leur qualité, mais par les réactions violentes -à retardement, notons-le- qu'ils ont entraînées, y compris en des lieux où les offusqués sont fort peu nombreux… Cette vague mondiale d'indignation est inquiétante.

Inquiétante d'abord, parce qu'elle démontre qu'au XXIe siècle, grâce à la fulgurance des communications, il est encore possible que des peuples, jusqu'alors fraternels, s'enflamment en un instant les uns contre les autres, pour peu que quelques dirigeants, au courroux plus ou moins sincère, les y incitent. Voici plus de 135 ans, c'est la dépêche d'Ems qui a déclenché le conflit franco-allemand de 1870, qui annonçait " la der des ders ", cette tuerie abominable que fut la Première Guerre mondiale. Tout indique que la leçon n'a pas été comprise…

Inquiétante ensuite, parce que, depuis des années, des dessins tout aussi irrévérencieux -irrespectueux, selon la terminologie à la mode- sont publiées, qui tournent en dérision d'autres dogmes, d'autres fois, sans provoquer de tels émois. Jesus-Christ et l'Eglise sont, pour la publicité, une source inaltérable de créations plus ou moins désagréables pour les chrétiens. Clouer une femme dénudée sur la croix est-il moins blasphématoire que de placer une bombe sous le turban du Prophète ? Hormis les cris et les gestes d'humeur de quelques illuminés vite désavoués, de telles licences, jusqu'alors, ne s'attiraient au pire que des plaintes en justice. Et c'est bien ainsi.

Certes, il est vrai que, selon certains, totalement contredits par d'autres, le premier crime de ces dessins danois est d'avoir représenté Mahomet. Le coran, selon eux, l'interdit. Mais peut-on opposer à tous, y compris aux incroyants, un texte auxquels ils n'adhèrent pas, fut-il le plus sacré parmi les diverses Ecritures ? Dans le monde d'aujourd'hui, l'égalité de traitement n'est pas un droit. C'est un devoir. Tout comme le respect des opinions de chacun. Une valeur qu'en Francophonie, on appelle la tolérance. Nul, bien sûr, ne doit l'abuser.

Inquiétante enfin, parce que la menace que représentent ces manifestations pour la liberté de presse ne paraît pas, jusqu'à maintenant, avoir été estimée à sa réelle importance. A-t-on remarqué que les mouvements de foule les plus véhéments se sont produits dans des Etats où son respect n'est pas le souci premier des autorités ? Certains médias, notamment dans des pays où ils en jouissent totalement, ne l'ont-ils pas défendue que du bout des lèvres, en tentant, par des positions alambiquées, des circonvolutions de langage, de ménager la chèvre et le chou, par souci mercantile ou pour éviter tout ennui ?

Certes, la responsabilité est sœur jumelle de la liberté et la première force de la presse réside dans le respect de ses règles. Certes, certaines informations, certaines opinions, certains dessins méritent réflexion avant d'être délivrés. L'information, on le sait, peut tuer. Publier pour choquer est-il un droit? Ne pas publier pour l'éviter est-il un devoir ? Mais une chose est sûre : ceux qui profitent de la liberté de la presse ont l'ardente obligation de la défendre. Un peu comme un électeur des pays libres doit aller aux urnes par respect pour ceux qui se battent pour obtenir ce même droit.

Liberté, égalité, fraternité. Dans cette affaire des dessins danois, la devise de la Révolution française, aujourd'hui encore revendiquée par tous les opprimés, est au cœur du débat. Les médias, quels qu'ils soient, se doivent de l'appliquer et de la promouvoir. Au risque de supporter les foudres de l'intolérance…

Georges GROS
rédacteur en chef