Liberté, égalité,
fraternité
et tolérance
Jamais quelques dessins de presse n'ont eu un
écho aussi retentissant. Non pour leur qualité,
mais par les réactions violentes -à retardement,
notons-le- qu'ils ont entraînées, y compris en
des lieux où les offusqués sont fort peu nombreux
Cette vague mondiale d'indignation est inquiétante.
Inquiétante d'abord, parce qu'elle démontre
qu'au XXIe siècle, grâce à la fulgurance
des communications, il est encore possible que des peuples,
jusqu'alors fraternels, s'enflamment en un instant les uns
contre les autres, pour peu que quelques dirigeants, au courroux
plus ou moins sincère, les y incitent. Voici plus de
135 ans, c'est la dépêche d'Ems qui a déclenché
le conflit franco-allemand de 1870, qui annonçait "
la der des ders ", cette tuerie abominable que fut la
Première Guerre mondiale. Tout indique que la leçon
n'a pas été comprise
Inquiétante ensuite, parce que, depuis
des années, des dessins tout aussi irrévérencieux
-irrespectueux, selon la terminologie à la mode- sont
publiées, qui tournent en dérision d'autres
dogmes, d'autres fois, sans provoquer de tels émois.
Jesus-Christ et l'Eglise sont, pour la publicité, une
source inaltérable de créations plus ou moins
désagréables pour les chrétiens. Clouer
une femme dénudée sur la croix est-il moins
blasphématoire que de placer une bombe sous le turban
du Prophète ? Hormis les cris et les gestes d'humeur
de quelques illuminés vite désavoués,
de telles licences, jusqu'alors, ne s'attiraient au pire que
des plaintes en justice. Et c'est bien ainsi.
Certes, il est vrai que, selon certains, totalement
contredits par d'autres, le premier crime de ces dessins danois
est d'avoir représenté Mahomet. Le coran, selon
eux, l'interdit. Mais peut-on opposer à tous, y compris
aux incroyants, un texte auxquels ils n'adhèrent pas,
fut-il le plus sacré parmi les diverses Ecritures ?
Dans le monde d'aujourd'hui, l'égalité de traitement
n'est pas un droit. C'est un devoir. Tout comme le respect
des opinions de chacun. Une valeur qu'en Francophonie, on
appelle la tolérance. Nul, bien sûr, ne doit
l'abuser.
Inquiétante enfin, parce que la menace
que représentent ces manifestations pour la liberté
de presse ne paraît pas, jusqu'à maintenant,
avoir été estimée à sa réelle
importance. A-t-on remarqué que les mouvements de foule
les plus véhéments se sont produits dans des
Etats où son respect n'est pas le souci premier des
autorités ? Certains médias, notamment dans
des pays où ils en jouissent totalement, ne l'ont-ils
pas défendue que du bout des lèvres, en tentant,
par des positions alambiquées, des circonvolutions
de langage, de ménager la chèvre et le chou,
par souci mercantile ou pour éviter tout ennui ?
Certes, la responsabilité est sur
jumelle de la liberté et la première force de
la presse réside dans le respect de ses règles.
Certes, certaines informations, certaines opinions, certains
dessins méritent réflexion avant d'être
délivrés. L'information, on le sait, peut tuer.
Publier pour choquer est-il un droit? Ne pas publier pour
l'éviter est-il un devoir ? Mais une chose est sûre
: ceux qui profitent de la liberté de la presse ont
l'ardente obligation de la défendre. Un peu comme un
électeur des pays libres doit aller aux urnes par respect
pour ceux qui se battent pour obtenir ce même droit.
Liberté, égalité, fraternité.
Dans cette affaire des dessins danois, la devise de la Révolution
française, aujourd'hui encore revendiquée par
tous les opprimés, est au cur du débat.
Les médias, quels qu'ils soient, se doivent de l'appliquer
et de la promouvoir. Au risque de supporter les foudres de
l'intolérance
Georges GROS
rédacteur en chef