ATELIER 3 - Régulation
et pluralisme des médias
Cadre juridique et
" contrôle " des médias :
en Afrique, beaucoup
de chemin reste à faire
Pour juger des bonnes pratiques professionnelles,
mieux vaut des organes d'autorégulation et de régulation
que la main mise d'une autorité extérieure,
fût-elle démocratique, ont estimé
les congressistes de Lomé.
Les deux premiers ateliers des assises de
Lomé avaient mis l'accent sur les droits des journalistes,
leurs devoirs, leur responsabilité sociale. D'une
société démocratique à l'autre,
d'un Etat à l'autre, même si leur fondement
est partout le même, à savoir la liberté
de pensée et d'expression et, donc, la défense
du pluralisme, ces notions et, de fait, les comportements
et les règles qui en découlent, varient
en fonction des attentes du public, des volontés
politiques, du rapport de forces entre médias et
pouvoirs. (voir La Gazette n° 125).
Ici, c'est la loi -et uniquement la loi-
qui en définit les contours ; là, ils sont
l'affaire d'organismes de régulation ; ailleurs,
les professionnels sont les principaux artisans du cadre
dans lequel ils exercent leur métier.
En examinant des cas précis, le troisième
atelier, intitulé " Régulation et pluralisme
des médias " et présidé par
Dadja Wiyao Pouwi, vice-président de la
Haute Autorité de l'Audiovisuel et de la Communication
(HAAC) du Togo, s'est donc essentiellement intéressé
à la manière, forte ou concertée,
dont les médias sont " contrôlés
", c'est-à-dire conduits à
exercer leur liberté dans le cadre approprié
à la société dans laquelle ils évoluent.
Le mot-clé : l'équilibre.
Une attitude : l'humilité
Dès ses premiers mots, Alfred
Dan Moussa, directeur des rédactions du groupe
ivoirien Fraternité-Matin, chargé
de " modérer " les intervenants, a justifié
l'existence de ce " contrôle " en rappelant
son objectif premier : " L'équilibre ",
a-t-il dit. Un équilibre défini par la loi
et les règlements, mais aussi assuré par
des instances indépendantes, qui, plus flexibles,
jugent de leur bonne application et doivent pouvoir, si
nécessaire, proposer des réformes.
Ces instances de régulation, " ces CSA ",
sont " souvent accusées de rouler plus pour
le pouvoir que pour les médias et la population
", a reconnu le modérateur. Sa préférence
va aux médiateurs -tel celui de Radio-Canada-,
" encore peu nombreux ", et aux organes d'autorégulation,
comme l'Observatoire de la Liberté de la Presse,
de l'Ethique et de la Déontologie (Olped), qui,
en Côte d'Ivoire, est à la fois le gendarme
et la force de proposition des médias.
" Dans un environnement où l'on
constate une rapide floraison de médias, mais aussi
une formation insuffisante des professionnels, ces instances
d'autorégulation sont les bienvenues ", a-t-il
ajouté. "Des erreurs, il s'en commet dans
tous les médias, sur tous les continents. Le téléspectateur,
le lecteur, a besoin d'une information juste, mais aussi
de l'humilité du journaliste, qui doit reconnaître
ses erreurs. C'est le rôle de ces instances de susciter
cette attitude, qui grandit le journaliste ".
Puis les congressistes ont écouté trois
intervenants décrire la situation dans leur pays.
Président de la section gabonaise de l'UPF, Jean-Pascal
Ndong, directeur de Radio-Nostalgie à Libreville,
s'est montré d'emblée sceptique. "
Des grains de sable peuvent bloquer la régulation
", a-t-il dit, prenant l'exemple du Conseil National
de la Communication, " érigé en corps
constitué de la République depuis 1991 ".
Faire preuve de responsabilité
individuelle
" Sa mission est précise : garantir
la liberté de la presse, s'assurer que l'activité
des médias est conforme à la loi, se porter
garant du respect des textes législatifs et réglementaires
qui protègent et encadrent la liberté de
communication ", a-t-il poursuivi. " Remplit-il
son vrai rôle de régulation ? ". Jean-Pascal
Ndong ne répond pas à sa question, mais
doute.
Il doute parce qu'au fil des ans, la composition de l'instance
a été modifiée au profit du pouvoir
politique. Lors de sa création, le CNC, composé
de neuf membres, comptait cinq professionnels, trois dans
un collège spécifique, les deux autres étant
désignés par le président de la République
et le président de l'Assemblée nationale.
Depuis 2003, la loi prévoit trois membres désignés
par le chef de l'Etat, trois autres par le président
de l'Assemblée nationale et les trois derniers
par celui du Sénat
" Ils ont beaucoup de moyens et peuvent tout contrôler
", note l'orateur, qui estime que le CNC intervient
parfois au-delà de ses compétences. Ainsi,
pendant la campagne des élections présidentielles,
c'est le président du CNC qui a désigné
les journalistes devant animer les émissions politiques
sur les antennes du service public, et non pas le ministre
de la Communication
Pour une régulation éloignée
du politique
Autre entorse : les neuf conseillers "
exercent tous des activités politiques, certains
gèrent leurs propres affaires ", alors que
la loi stipule que " les fonctions de membre du CNC
sont incompatibles avec toute activité politique,
un emploi privé ou public rémunéré,
une prise de participation dans une entreprise de communication,
toute collaboration avec un organe de presse "
Cette situation qui fragilise les médias, le président
de la section locale de l'UPF, bien sûr, ne l'admet
pas et en rejette la responsabilité sur l'autorité
politique. Mais il reconnaît cependant que les professionnels
des médias gabonais ne sont pas exempts de critiques.
Trop de journalistes ne font aucun effort de formation
et de nombreux médias se contentent d'une situation
économique précaire. Quant à l'absence
de statut professionnel, elle est due à la volonté
de l'Etat, mais aussi au manque d'organisation de la corporation,
a dit Jean-Pascal Ndong.
" Nous devons faire preuve de responsabilité
individuelle, a-t-il conclu, mais il est juste que nous
attendions de l'instance de régulation de la rigueur
dans le respect des libertés et des initiatives
et une totale indépendance dans son fonctionnement
".
Restons éveillés et vigilants
!
Président de la section de la République
Démocratique du Congo de l'UPF, Cyrille Kileba,
rédacteur en chef de The Post, est à
peine plus optimiste. " En RDC, explique-t-il, au
moins 500 journaux ont vu le jour depuis 1990. Et radios
et télévisions ont poussé et continuent
de pousser à leur tour. Ce paysage demande à
être ordonné pour que ne s'installe pas la
jungle ". Une organisation d'autant plus nécessaire
que " le journalisme griotique ", encouragé
par la classe politique, continue de sévir
Ce sont les journalistes eux-mêmes, réunis
en états généraux en 1995, qui ont
incité l'Etat à légiférer,
ce qui fut fait l'année suivante, et demandé
la création d'un organe de régulation. Ils
ont dû attendre 2003 et l' "Accord global et
inclusif " pour voir naître la Haute Autorité
des médias (HAM), " institution d'appui à
la démocratie ".
Sa mission est louable : " garantir le droit du citoyen
à une information pluraliste, fiable et objective
[
] ; garantir la neutralité et l'équité
des médias publics [
] ; réguler le
secteur des médias publics et privés commerciaux,
associatifs et communautaires ". Sa composition,
en revanche, est plus critiquable : ses membres ont été
désignés par les différentes composantes
du " dialogue inter-congolais ", avec pour principal
souci l'équilibre politique. " Tous ont des
idéaux disparates
", regrette Cyrille
Kileba.
De fait, la HAM a quelques difficultés à
se positionner. Outre quelques interventions directes
de l'Etat -par exemple, la saisie par la police du matériel
d'une télévision privée avant toute
décision de l'instance de régulation-, les
médias ont parfois à subir les conséquences
des conflits entre la Haute autorité et les autres
organes qui structurent la profession depuis le congrès
national de la presse de mars 2004.
Tant l'Union Nationale de la Presse Congolaise (Unpc),
qui comprend une commission de la carte d'identité
professionnelle et une autre de discipline et d'éthique,
que l'Observatoire des Médias Congolais (Omec),
qui fonctionne de manière autonome, se plaignent
régulièrement des ingérences de la
HAM.
" L'existence de cet organe est néanmoins
une avancée démocratique, juge Cyrille Kileba.
Mais sa composition politique et sa compétence
trop vaste accroissent sa dépendance du pouvoir
et suscitent la suspicion des professionnels ".
Et ce d'autant plus que la HAM a imposé aux journaux
un enregistrement préalable, qui n'est pas sans
rappeler l'ancien régime d'autorisation de publication,
remplacé, par la loi sur la presse, par celui de
déclaration. En cas de manquement, la HAM peut
prononcer le retrait du récépissé,
comme hier c'était le cas avec l'autorisation de
paraître
" Cet anachronisme juridique démontre que
le vin ancien n'a pas fini de se transvaser dans des outres
neuves. Aux médias et aux journalistes de rester
éveillés et vigilants ! ", a conclu
Cyrille Kileba.
L'indépendance, indispensable
à la régulation
C'est du cur même de l'organe
de régulation que les congressistes ont ensuite
découvert la situation au Niger. En effet, journaliste
radio, Abdoulkader Zara Maïna est aussi l'un
des treize membres du Conseil Supérieur de la Communication.
Sa compétence, a-t-elle expliqué, s'exerce
sur l'audiovisuel, la presse écrite et la publicité
par voie de presse. Mais le CSC ne nomme pas les dirigeants
des médias publics, qui restent désignés
par l'exécutif. " Cela ne va pas sans poser
quelques problèmes, surtout en période électorale
" note-t-elle.
Nommés pour trois ans -un mandat renouvelable une
seule fois-, les membres de l'instance de régulation
ont pour mission d' " assurer la liberté et
l'indépendance des moyens de communication, de
veiller au respect de la déontologie et à
l'accès équitable et effectif des citoyens,
des partis politiques et des associations aux moyens officiels
d'information ", a ajouté Abdoulkader Zara
Maïna.
Une mission néanmoins difficile à remplir
en raison de " l'insuffisance, parfois de l'insignifiance
des moyens financiers, logistiques et humains disponibles
", a-t-elle dit, notant aussi que, " autorité
administrative indépendante, le CSC n'en demeure
pas moins soumis au pouvoir politique du point de vue
des ressources. De nombreuses initiatives entrant dans
le cadre de notre vaste et complexe mission restent partiellement
tributaires de la bonne volonté de nos partenaires
au développement
".
Mais la conseillère assure néanmoins que
le CSC contribue au maintien et au développement
d'un paysage médiatique pluraliste, qui, a-t-elle
ajouté, doit, " pour une meilleure qualité,
recevoir des aides ", tout autant pour assurer le
fonctionnement des entreprises que la formation et le
perfectionnement des journalistes.
Quant au CSC, qui, jusqu'à maintenant,
" s'est honorablement acquitté de sa mission
", son avenir passe, dit-elle, par quelques réformes.
Outre la nomination des dirigeants des médias publics,
il lui semble souhaitable qu'il dispose d'un budget "
autonome et conséquent " et soit " à
même de proposer des sanctions en cas de manquements
". " Les textes en la matière gagneraient
à être renforcés et effectivement
appliqués ", a-t-elle estimé.
Enfin, Abdoulkader Zara Maïna a suggéré
que " l'égal accès aux médias
publics des partis politiques, associations, syndicats
et citoyens soit harmonisé au sein des Etats de
l'Uemoa et de la Cedeao ". L'objectif est de faire
bénéficier de cet accès, non plus
chaque parti, chaque syndicat, mais des coalitions et
des centrales les regroupant. " Sinon, dit-elle,
avec le renforcement de la démocratie, les espaces
d'information, d'éducation et de distraction ne
seraient plus que propagande politique ".
Dans le débat qui a suivi ces interventions, plusieurs
intervenants ont, eux aussi, présenté les
dispositifs en vigueur dans leurs pays. Et tous ont convenu
que mieux valait des organes d'autorégulation et
de régulation que la mainmise d'une autorité
extérieure, fusse-t-elle démocratique, sur
les pratiques professionnelles. Ce qui exige, au préalable,
que patrons et journalistes s'organisent et réfléchissent
tous ensemble, quels que soient leurs opinions ou leur
poids dans le paysage médiatique.
Serge HIREL