Union de la Presse Francophone
 
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N° 126 - mars-avril 2006

PRESSE
par
Serge HIREL
envoyé spécial aux
37e Assises internationales de la presse francophone, 3-8 novembre 2005 à Lomé

AUDIOVISUEL

TV2 et TV7, deux chaînes privées qui bousculent la TVT publique...

Autorisées depuis 1998, les chaînes commerciales envahissent le paysage audiovisuel, mais, faute de moyens financiers, elles ne sont pas accessibles sur l'ensemble du territoire. Comme les autres médias, elles souffrent du manque de professionnalisme de leurs employés et de l'absence d'un véritable marché publicitaire.

Outre Canalsat-Afrique, le bouquet de chaînes -dont TV5- piloté par le groupe français Canal +, réservé à une élite en raison du coût de l'abonnement -9 900 francs par mois-, le Togo, qui a libéralisé ses fréquences hertziennes depuis 1998, compte aujourd'hui six chaînes privées. Le Togo, ou plus exactement Lomé, la plupart de ces stations ne disposant pas des relais nécessaires à leur diffusion dans le reste du pays. Seule, la télévision publique, née au début des années 1970, couvre l'ensemble du territoire.

Mais là où elles sont reçues, les chaînes privées ont largement entamé son audience. Il est vrai qu'en matière d'information, la TVT n'est pas particulièrement moderne, comme beaucoup d'autres parmi ses consoeurs publiques africaines. Le journal télévisé est resté très institutionnel et rend compte surtout des activités du président et du gouvernement, même si l'opposition peut désormais s'y faire entendre.

Sur les chaînes privées, les reportages sont plus diversifiés, un peu plus proches des attentes d'un public qui, comme ailleurs, privilégie les émissions de " proximité ". Pour Youwessodjo Ouro Bang'Na, directeur général de TV2, la première chaîne privée, lancée voici quatre ans, c'est le maître-mot. " Aujourd'hui, dit-il, nos informations sont à 50% locales. Nous voulons atteindre les 80% ".

Installée au dernier étage du Corinthia, le principal hôtel de la capitale, TV2, que l'on dit proche du pouvoir et qui couvre, elle, 75% du Togo, appartient à un groupe d'actionnaires réunis autour de Jean-Claude Nabédé, un ancien attaché de presse de la présidence, aujourd'hui directeur du Centre national de production audiovisuelle. " Mais, dit le DG, ils nous laissent les coudées franches et ne s'ingèrent ni dans la gestion, ni dans la programmation. Leur objectif, c'est d'abord de faire de l'argent, leur souci, c'est avant tout la rentabilité ".

Faire connaître l'actualité…

La chaîne, cependant, qui produit un peu -du théâtre, des sketches, des documentaires- n'ignore pas le " service du public " et entend bien " éduquer, cultiver, informer et distraire ", affirme Youwessodjo Ouro Bang'Na, qui dirige une équipe de seize personnes, dont six journalistes, tous anciens de l'université formés sur le tas, grâce à des stages organisés en partenariat avec la télévision nationale.
Tous les soirs à 19h30 -une demi-heure avant la chaîne publique, TV2 propose un journal d'une vingtaine de minutes. " Notre rôle est de faire connaître l'actualité ", explique le directeur général. " Notre ligne éditoriale, c'est la neutralité. Nous sommes essentiellement commerciaux… ".
Puis la soirée, comme dans toute chaîne généraliste, est consacrée à la diffusion de magazines, de films, de séries ou de divertissements. Certaines tranches horaires sont achetées par des annonceurs -le PMU, la Loterie Togolaise…- qui fournissent eux-mêmes les émissions qu'ils parrainent. Pour le reste, TV2 utilise la banque de programmes de CFI ou acquiert les droits elle-même, une partie de ceux-ci étant toutefois négociée en collaboration avec la chaîne gabonaise TV Africa.
Le directeur des programmes, Bertrand Badjabaissi, prévoit aussi, de temps à autre, la diffusion en direct de " débats interactifs " sur des faits de société ou même des questions politiques. " C'est parfois risqué ", reconnaît-il. " Mais, aujourd'hui, nous profitons d'une certaine liberté d'expression… Le problème au Togo, comme un peu partout en Afrique, c'est qu'aujourd'hui, les critiques ne sont pas objectives. Elles sont trop basées sur les idéologies… ".
Aucun contrôle de l'audience n'existe au Togo. Mais, au fil des mois, Youwessodjo Ouro Bang'Na l'assure, celle de TV2 grandit. " Nous avons de plus en plus de visibilité, dit-il, et la publicité commence à venir ", même si, pour attirer les annonceurs, la chaîne doit accepter de très gros rabais… Des " négos " que dénonce Joël Sodji, directeur général de TV7, la plus jeune des chaînes privées de Lomé. " Ces rabais énormes, pratiqués par certains de nos concurrents, cassent le marché, y compris pour la presse ", s'insurge l'ancien étudiant en droit international, qui a commencé sa carrière dans la publicité, à la tête d'une société d'affichage togolaise.

Obligés de pratiquer l'autocensure

Lancée en janvier 2002, TV7, pour l'instant, n'émet que sur Lomé, faute de moyens financiers. " Nous sommes très attentifs aux souhaits de nos téléspectateurs ", dit Joël Sodji, qui veut leur offrir " une télévision généraliste de proximité, une télévision pour tous ". Ce qui, selon lui, en matière d'informations, n'oblige pas la chaîne à la neutralité. " Nous sommes capables de prendre position ", dit-il, reconnaissant toutefois que, dans un pays où circulent encore " des éléments incontrôlés, beaucoup de paramilitaires ", la prudence est de mise. " Nous sommes obligés de pratiquer l'autocensure, de nous fixer des lignes rouges… Un privé, soucieux de la pérennité de son entreprise, doit tenir compte de cette situation…".
Quant au reste du programme, outre de nombreux plateaux, peu coûteux, il comprend du sport, des séries et des films. " En matière de droits, nous sommes parfois à la limite de la légalité, parce que nous n'avons pas encore les moyens suffisants pour les payer ", reconnaît le directeur général, qui espère pouvoir mettre un terme au piratage dès le printemps, grâce notamment à un accord avec CFI.
Un autre souci de Joël Sodji réside dans le manque de professionnalisme de ses troupes. " Nous pêchons au niveau de la rigueur ", regrette-t-il, notant toutefois que son entreprise est loin d'être la seule dans cette situation. " Au Togo, trop de gens sont arrivés dans les médias par hasard et n'ont pas essayé de se former ! ", ajoute-t-il. " Chez nous, ce qui compte, c'est le talent. Nous refusons tout recrutement sur recommandation… ".
Des règles que Joël Sodji applique aussi à la radio Fréquence 1 et à l'hebdomadaire Golfe-Info, les deux autres médias du jeune groupe, créés, le premier, en avril 2002, le second, en avril 2005. " Il n'est pas facile de faire, aujourd'hui, au Togo, un journal sérieux et propre parce que le public n'est pas habitué… ", dit-il, expliquant que c'est pour cette raison qu'il a choisi pour cible " les intellos… Parce qu'ils ont déjà une habitude de la lecture ".
Autre originalité de Golfe-Info : le choix délibéré de ne pas laisser toute la place aux politiques. " Ils ne sont pas les seuls vedettes de nos unes parce qu'ils ne sont pas les seuls à faire le Togo ", confie-t-il. " Il y a aussi des décideurs sociaux, économiques et culturels. L'objectif, c'est de faire du 50/50… ".
Dans un pays où, depuis toujours, les médias se consacrent quasi exclusivement à l'actualité politique, le discours est nouveau, tout comme le parti pris de Joël Sodji d'imposer à ses journalistes de " séparer le fait du commentaire ", de " ne pas s'ériger en donneur de leçons "… " La presse a besoin de ce recyclage ", dit-il, espérant être compris d'abord par la soixantaine de salariés qu'il emploie, ensuite par ses confrères. " Tôt ou tard, le Togo deviendra un pays comme un autre… Et ses médias également ! ".

Des radios en quête d'argent…

Les stations privées ont acquis la liberté de parole. Mais, faute d'un marché publicitaire suffisamment développé, leur situation financière est telle qu'elles restent toutes au bord de l'asphyxie. L'Uratel, qui les regroupe, espère obtenir au plus vite une aide de l'Etat.

Dans un pays dont plus de la moitié de la population ne sait pas lire, le média le plus fréquenté restera longtemps encore la radio. L'ancien pouvoir l'avait bien compris : il n'a accordé des autorisations d'émettre sur la bande FM qu'à compter de 1998, tout en interdisant aux stations de programmer des bulletins d'information…

Bien que la loi sur la presse de 2004 ait levé cette restriction, au printemps 2005, dans un climat, il est vrai, tourmenté, qui faisait craindre la guerre civile, les autorités ont décrété que les radios -et les télévisions- privées ne pourraient pas rendre compte de la campagne électorale, ni organiser des débats sur leurs antennes… C'est dire si les politiques tiennent ce média pour sensible, encore plus peut-être que la presse écrite. Tous les Togolais, aujourd'hui, ont accès à une ou plusieurs radios privées. La Haute Autorité a délivré environ 70 autorisations, surtout pour Lomé. Faute de moyens financiers suffisants, aucune ne couvre tout le pays, comme le fait Radio-Lomé, la station publique. Quelques-unes, cependant, parviennent jusqu'à cent kilomètres au nord de la capitale.
Une vingtaine de ces stations sont uniquement commerciales et émettent un programme généraliste, telles Nana FM, Kanal FM, Tropik FM, Radio Avenir, Radio Zéphir ou Radio Fréquence 1, qui appartient au groupe de Kouanvi Sodji. D'autres sont confessionnelles, notamment Radio de l'Evangile, que dirige Jacques Djakouti, le jeune président de l'Union des Radios et Télévisions (Uratel), et Radio-Marie, qui relaie Radio-Vatican. Enfin, le paysage radiophonique comporte aussi des stations associatives et communautaires. " Sous Eyadéma, aucune critique n'était possible. Aujourd'hui, nous pouvons programmer des débats politiques en direct, sans craindre d'être arrêtés" se félicite Jacques Djakouti, en souhaitant que cette liberté nouvelle perdure et soit admise par tous.
Mais cela n'a rien changé quant à la situation économique des radios privées, qui, dans leur immense majorité vivotent, faute d'un marché publicitaire suffisamment développé et d'annonceurs leur faisant confiance. " Le marché est en chute depuis les élections, les commerçants ne vendent plus, les bailleurs de fonds sont partis et les aides de la Coopération ne sont pas encore revenues… ", déplore le président de l'Uratel. " Nous n'avons pas les moyens de la continuité. C'est le nœud de nos problèmes ", ajoute-t-il. " Pour la plupart, nos équipes ne comptent que quelques permanents, un seul parfois. Cela nous conduit à employer épisodiquement de nouveaux venus, dont il nous est difficile d'assurer la formation, faute de disposer du financement nécessaire… ".
La situation est tout aussi délicate sur le plan du matériel. " Toutes les stations émettent encore en analogique ", explique Jacques Djakouti. " Rares sont celles qui possèdent quelques équipements numériques. Leur acquisition, pourtant, est indispensable pour offrir des programmes de meilleure qualité… ".
Ce constat désastreux, dont on voit mal comment il pourrait s'améliorer rapidement, conduit aujourd'hui l'Uratel à solliciter l'aide de l'Etat. Une " aide urgente ", qui doit prendre la forme de subventions, comme pour la presse écrite, mais aussi de baisses de tarifs. Pour disposer d'une fréquence sur Lomé, une radio doit payer 750 000 francs CFA par an. Une télévision doit, elle, verser 1,2 million de francs CFA…
" C'est trop cher ! ", affirme Jacques Djakouti, qui rappelle que les stations paient aussi des impôts et des taxes sur la musique, prélevés par le Butodra. " Certains d'entre nous ne peuvent émettre que trois heures par jour, faute de moyens… ", conclut-il, espérant qu'il sera entendu par le Président, qui a promis de verser des aides aux entreprises de communication " et non plus, comme le faisait son père, aux individus… "

Serge HIREL