Union de la Presse Francophone
 
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N° 126 - mars-avril 2006

PRESSE
par
Serge HIREL
envoyé spécial aux
37e Assises internationales de la presse francophone, 3-8 novembre 2005 à Lomé

Le printemps incertain des médias togolais

Après des années de répression, quelques mois avant sa mort, Eyadéma Gnassingbé avait accordé à la presse la liberté qu'elle revendiquait. Son successeur, Faure, paraît avoir adopté le même parti. Mais la méfiance demeure vivace dans les journaux, dont la situation économique est alarmante et qui doivent, pour devenir crédibles, améliorer leurs contenus et développer un professionnalisme qui, aujourd'hui, leur fait cruellement défaut.

Les médias togolais d'aujourd'hui reflètent encore les tourments d'hier. Trente-huit ans durant, le pays a été dirigé, d'une main de fer, par un président, soutenu aveuglément par l'armée, reconnu par ses pairs et passé maître dans l'art subtil de la carotte et du bâton. Un peu plus d'un an avant sa mort, survenue en février 2005, Eyadéma Gnassingbé, plus contraint par les nécessités politiques que poussé par le remords, avait entamé, vis-à-vis de la presse, un numéro de charme, qui avait surpris… et convaincu quelques-uns de ceux qui, depuis des années, subissaient ses foudres. Son fils, Faure, qui lui a succédé dans les conditions que l'on sait, a suivi ses pas et semble acquis à l'idée que, pour bâtir une démocratie, la liberté des journalistes est un ciment indispensable.
Mais, nulle part, encore moins dans un pays à l'économie chancelante, où certaines autorités conservent la nostalgie du passé, on ne peut, du jour au lendemain, voir émerger des journaux, des radios, des chaînes de télévision, à la hauteur des nouvelles ambitions affichées. Il faudrait non seulement des moyens financiers hors de propos avec les réalités, mais aussi un formidable apport de professionnalisme. Difficile à imaginer là où, pendant des années, faute de formation et, souvent, pour cause de militantisme, les journalistes ont adopté les pires habitudes ; fausses nouvelles, rumeurs, diffamations et autres injures, qui, inexorablement déclenchaient les coups du régime : emprisonnements, menaces, saccages et même, parfois, tentatives d'assassinats.
Le soleil brille, mais il est encore timide, les nuages s'éloignent, mais peuvent revenir…

A l'origine, c'est-à-dire dès l'indépendance en 1960, tout avait pourtant bien commencé, comme dans la plupart des autres pays francophones qui croyaient pouvoir vivre leur jeune liberté dans la démocratie. En quelques mois, 62 titres avaient été créés. Mais, peu à peu, face aux coups de boutoir du parti unique, ils ont disparu, surtout entre 1963 et 1967. Des années durant, les Togolais n'ont plus connu que la presse " aux ordres ", l'officiel Nouvelle Marche, qui deviendra Togo-Presse, et Togo-Dialogue, l'organe du RPT…
Certes, il n'était pas interdit par la loi de créer des journaux, mais aucun texte n'encadrant leur création, ni leur existence, cette liberté non garantie ne pouvait être exercée… Le stratagème visait aussi les associations, qui, faute de pouvoir se déclarer, ne pouvaient exister.
Comme ailleurs, par la volonté des autorités françaises, cette situation fut bouleversée au tournant des années 1990. Le multipartisme devenait la règle, plus ou moins acceptée, et, sous la pression, le pouvoir devait admettre que la liberté de la presse existait bel et bien, tout simplement parce que, établie à l'époque de la colonisation, elle n'avait pas été abrogée depuis lors… Une liberté confirmée par la Constitution de 1992, dont l'article 26 précise qu'elle est " protégée par la loi ".

Journalistes de combat

Avant même la fin du monopartisme, quelques titres étaient nés, des magazines publicitaires complétés d'informations pratiques, Atopani et Le Courrier du Golfe, et deux journaux sportifs. Dès le second semestre de 1990, ils furent rejoints par d'autres pionniers, notamment Le Forum-Hebdo, La Tribune des Démocrates, La Parole, qui fut le premier journal satirique togolais, puis, un peu plus tard, par son concurrent Le Kpakpa Désenchanté.
Des titres qui paraissaient sur une douzaine de pages tabloïd et employaient alors entre dix et quinze personnes, dont les deux tiers composaient les rédactions. Le Courrier du Golfe osa même, un temps, la parution quotidienne…
Comme ailleurs aussi, la presse a alors du accueillir dans ses rangs, aux côtés de quelques trop rares professionnels sortis des écoles africaines et françaises, de nombreux " journalistes " sans la moindre formation, au mieux des militants des jeunes partis d'opposition, venus, après leurs études, en découdre avec le pouvoir, au pire des personnages douteux, qui, sans scrupules, allaient non pas servir la presse, mais s'en servir…
Face à des autorités rigides, qui, de toute évidence, n'acceptaient ni la critique, ni la concurrence faite aux publications de l'Etat, naissait ainsi une presse privée dont le seul objectif était de les combattre avec, trop souvent, des armes que l'on apprend à oublier dans toute école de journalisme.
Dès 1990, des efforts ont été déployés pour tenter d'assainir cette situation que l'on devinait déjà explosive. La Coopération française, les Etats-Unis, l'Allemagne ont organisé des stages de formation, et une association a été créée, l'AJIT, devenue l'UJIT, qui, accueillait les journalistes du privé, a mis en place une " Maison du Journalisme ", qui reste aujourd'hui l'un des principaux piliers de la profession.
Mais rien n'y fit. Pour se venger d'une presse qui lui était radicalement opposée, qui, pour ce faire, n'hésitait pas à donner dans l'insinuation, dans la diffamation, voire lançait des appels à l'émeute, le pouvoir ne tarda pas à montrer sa force. Celle de la loi, grâce à un texte répressif appliqué avec une extrême rigueur, mais aussi, celle, moins avouable, mais encore plus efficace, de l'armée. Plus souvent qu'à son tour, celle-ci, en uniforme ou pas, s'est chargée des basses œuvres, de la mise à sac d'un atelier aux menaces physiques, souvent mises à exécution…
En quelques années, tous les pionniers durent cesser de paraître, tandis que leurs directeurs de publication, pour échapper à la prison, n'avaient qu'une solution : l'exil…

Le revirement du vieux chef

Cela dura plus de dix ans. Dix ans pendant lesquels, néanmoins, des centaines de titres, éphémères pour la plupart, se sont créés, sans siège social, pour éviter la répression, sans argent, faute de lecteurs, parfois sans rédacteurs rémunérés… Dix ans pendant lesquels la quasi-totalité de la presse privée togolaise, politisée à outrance, n'a fait aucun pas ni vers le professionnalisme, ni vers le monde de l'entreprise, ses dirigeants se contentant de survivre…
Puis vint, en 2003-2004, le sursaut du vieux chef. Mis à bout de souffle par la suppression, dès 1993, de toute coopération du Nord, le Togo, pour tenter d'amadouer l'Union européenne, a dû alors accepter de reprendre le chemin de la démocratie. L'un des engagements concernait bien sûr le sort de la presse. Malin, Eyadéma Gnassingbé a profité des événements du moment pour donner des preuves de sa bonne foi et modifier son attitude sans perdre la face.
Courant 2002, sous un prétexte administratif -une soi-disant confusion sur le nom du directeur de la publication-, la justice togolaise avait condamné Lucien Messan, fondateur, en 1994, du Combat du Peuple, à un an et demi de prison. Il s'agissait en fait de faire taire l'un des adversaires les plus tenaces, d'autant plus gênant qu'il était très présent dans les instances professionnelles. L'UPF s'est ému du sort ainsi fait au président de sa section locale et lui a décerné, en novembre, le Prix de la Libre Expression. Le chef de l'Etat, voyant là un hommage à la presse togolaise et donc au Togo, voulut faire lui-même un geste en ouvrant le dialogue avec les journalistes…
Un an plus tard, lors de la remise du prix, Lucien Messan, qui avait été libéré au bout de cinq mois, était accompagné d'officiels togolais, qui confirmaient le nouvel état d'esprit du régime…
Eyadéma Gnassingbé a tenu ses promesses. Quatre mois après les premières négociations avec l'Union européenne, le 24 août 2004, un nouveau code de la presse a été promulgué, dans lequel aucune peine d'emprisonnement n'est prévue pour les délits de presse. Seuls les appels au vol, à la révolte, à la haine raciale, peuvent entraîner une telle condamnation.
Tout en reconnaissant qu'il s'agit là d'un progrès, certains, néanmoins, ne se réjouissent qu'à demi de cette " dépénalisation ", qui correspond au souhait de l'UPF. D'abord parce que la justice pourrait, en cas de besoin, utiliser une définition très large de la révolte et de la haine raciale. Ensuite parce que des amendes très lourdes ont remplacé la prison. Des amendes qui peuvent étrangler n'importe quel journal. Ainsi, offenser les autorités de l'Etat peut coûter de deux à cinq millions de francs CFA…

Les signes du fils

Trois mois plus tard, en novembre, les députés togolais modifiaient la composition et le fonctionnement de la Haute Autorité de l'Audiovisuel et de la Communication (HAAC), créée en 1990. Désormais, ses membres sont inamovibles et une règle tacite oblige le président de la République et l'Assemblée nationale à les choisir parmi les professionnels. Ainsi, le nouveau président, élu en novembre par ses pairs, n'est autre que Philipe Evegno, l'ancien directeur de L'Evénement, un hebdomadaire d'opposition, qui, naguère, a eu maille à partir avec le régime…
C'est dans ce nouveau climat, où détente et méfiance s'entremêlent, que la mort soudaine du chef de l'Etat et la prise du pouvoir par son fils sont survenues, provoquant des tensions, qui, avant et après les élections de mai, se sont traduites par des heurts sanglants et des assassinats. Pour les médias, la situation est redevenue alors tout aussi dangereuse que jadis. Les autorités ont interdit aux radios et aux chaînes privées de participer à la campagne électorale et les journaux ont fait l'objet de multiples pressions, de menaces, disent certains…

Rompre avec le passé

Aujourd'hui, à l'appel de Faure Gnassingbé, l'heure est à la réconciliation nationale, au redémarrage de l'économie, à l'effort de tous. Le nouveau chef de l'Etat a multiplié les gestes pour assurer les médias -et donc les contributeurs étrangers- que, non seulement, les réformes de son père seraient maintenues, mais que l'Etat allait aussi, dans la mesure de ses possibilités, leur donner les moyens de mieux vivre.
De nouvelles aides à la presse ont été annoncées pour 2006, à l'occasion des assises de l'UPF.
Des assises, prévues avant la mort de Eyadéma Gnassingbé, que son fils a tenu à accueillir personnellement à Lomé à la mi-novembre, pour démontrer qu'au Togo, la presse, désormais, était libre et que sa présence était même souhaitée.
Pourtant, nombreux sont encore ceux, y compris dans les médias, qui prédisent qu'il ne s'agit que d'une posture publique et que les autorités, en cas de besoin, n'hésiteront pas à réutiliser la manière forte. Un procès d'intention qu'ils étayent en citant, par exemple, l'agression, début octobre dernier, de Dimas Dzikodo, le directeur du Forum de la Semaine, un hebdomadaire qui se montre particulièrement hostile au pouvoir. Le gouvernement a aussitôt dénoncé les faits et annoncé une enquête. Rien n'y fait : la rumeur, vraie ou fausse, en tout cas entretenue par une partie de la presse, veut que le journaliste ait été attaqué par des militaires…
Quoiqu'il en soit, ce " printemps " ne résout pas tous les problèmes. Les médias togolais sont économiquement exsangues et le resteront tant que ses responsables ne concevront pas qu'ils doivent fabriquer, non pas un tract politique, servile ou fielleux, mais un produit qu'il faut vendre. Aujourd'hui, au Togo, les entreprises de presse dignes de ce nom se comptent, au mieux, sur les doigts d'une seule main…

Pour en arriver là, de multiples efforts sont nécessaires. La formation des journalistes, mais aussi des dirigeants, est un point essentiel. L'Etat, si sa volonté est bien de voir naître une presse moderne, doit intervenir en ce domaine, en suscitant les initiatives, voire en en prenant, en tout cas en apportant ou en sollicitant les moyens financiers nécessaires. Seule cette voie permettra d'améliorer la qualité des contenus et de réduire, puis d'éliminer les dérives, les entorses à la déontologie professionnelle, qui, aujourd'hui, sont monnaie courante.
Mais l'Etat devra aussi veiller à la mise en œuvre d'un cadre juridique neutre et stable, qui permettra aux entreprises de communication de négocier des conventions collectives, de mieux payer leurs journalistes, d'envisager leur développement dans un environnement plus sûr. Certes, pendant encore de longues années, la situation économique et sociale du pays pèsera sur leur avenir.
En raison d'un taux d'alphabétisation frisant à peine les 45% et de l'absence de tout réseau de distribution, le lectorat potentiel des journaux n'est estimé qu'à 250 000 personnes. Quant au marché publicitaire, il est aujourd'hui quasi inexistant et les annonceurs, qu'ils soient publics ou privés, hésitent encore à travailler avec la presse indépendante… Raison de plus pour que les médias bénéficient d'un confort certain vis-à-vis de la loi.
Mais les efforts doivent aussi provenir de la profession elle-même. L'exercice de toute liberté supposant celle de la responsabilité correspondante, elle doit rompre au plus vite avec les plus mauvaises de ses habitudes, ce qui ne saurait que la valoriser. Malgré ses maigres moyens, malgré les pesanteurs, elle doit notamment entreprendre de vérifier les informations qu'elle publie, juger de leur impact sur une société encore fragile, sans pour autant abandonner une liberté de ton qui est tout à son honneur.
Elle doit aussi savoir s'unir et respecter les règles qu'elle s'est elle-même données ou à l'élaboration desquelles elle a participé. Certes, en apparence, elle est déjà organisée. Des instances existent, qui réunissent, les unes, les patrons, les autres, les journalistes de toutes tendances. Mais, lorsque l'Observatoire des Médias Togolais, un organisme pourtant composé uniquement de professionnels, demande à tel ou tel de publier un démenti, il est rare qu'il soit écouté. Quand l'Etat met en place une carte de presse, ce qui, partout, est un élément structurant de la profession, il n'est pas normal que les journalistes n'y voient qu'une volonté de les contrôler. Aujourd'hui, seuls une vingtaine d'entre eux la possèdent, alors qu'ils sont plusieurs centaines à collaborer plus ou moins avec un média…
Il faut aussi que les patrons cessent de se chamailler, oublient les rancoeurs passées et comprennent que, même si leurs opinions divergent, leur intérêt commun est de présenter un front uni face aux autorités politiques et autres, qui ont encore parfois du mal à admettre qu'elles doivent tenir compte de l'opinion publique, et donc des médias.

Les risques du refus

Aujourd'hui, au Togo, deux, voire trois organisations patronales cohabitent, avec un même objectif à peine dissimulé : distribuer la manne promise par l'Etat, chacune soupçonnant l'autre, au mieux, de vouloir en priver tel ou tel, au pire, d'en détourner une partie à d'autres fins… Ce qui, bien sûr, est reproché, sans preuves, à ceux auxquels Eyadéma Gnassingbé avait confié cette mission lorsque, pour confirmer sa nouvelle politique, il avait décidé d'aider certains titres, y compris d'opposition, en prélevant quelques centaines de millions de francs CFA sur sa cassette personnelle.

Enfin, à l'image de certains qui, dans les années 90, ont combattu rudement et à juste titre un régime qui ne les respectait pas, il faut que la profession, sans pour autant faire preuve de naïveté, admette que le pouvoir, du moins au plus haut niveau, donne aujourd'hui des signes ostensibles de bonne volonté vis-à-vis des médias. Repousser cette main tendue fait courir le risque qu'elle ne se munisse à nouveau d'un bâton… Mieux vaudrait donc voir dans cette attitude une vraie volonté de changer les choses, quitte à se montrer encore plus ferme dans la critique si, par malheur, on découvrait que ces gestes n'étaient que tromperies…

Une presse privée encore chancelante

Très politisés, mais peu lus, les hebdos togolais accumulent les difficultés. Les tirages sont faibles, les annonceurs frileux et les journalistes peu formés. L'aide de l'Etat est indispensable. Pour qu'elle soit efficace, les éditeurs doivent s'entendre…

Dans la cour en terre battue, quelques jeunes enfants s'amusent au milieu de la volaille en liberté. Des rires, des pleurs… Bassadji est l'un des quartiers populaires de Lomé. Qui pourrait deviner que c'est à cet endroit que bat le cœur d'une bonne partie de la presse togolaise ? Au milieu d'une rue défoncée, le bâtiment plat, badigeonné de blanc, ne paie pas de mine. La boutique d'informatique ressemble aux autres qui parsèment la capitale.
Mais son propriétaire, Joël Aboflan, a eu la bonne idée : outre des cours et diverses prestations, le groupe Aldus assure aujourd'hui le pré-presse d'une dizaine d'hebdos, dont les journalistes, au fil de la semaine, se succèdent dans les locaux d'une trentaine de mètres carrés mis à leur disposition. L'ambiance est souvent studieuse, parfois électrique, comme dans toute rédaction…
Le jour de parution, beaucoup ont déjà travaillé sur leur ordinateur et arrivent avec une simple clé USB dans la poche. Deux ou trois secrétaires assurent la saisie des derniers textes, tandis que d'autres fignolent la mise en page. Le travail terminé, chaque directeur s'en va, ses films sous le bras, pour les confier à l'imprimerie. Liberté-Hebdo va chez Saint-Louis, mais la plupart ont choisi la SDR, la société Sans Dieu Rien…

Indépendants, libres, pratico-pratiques…

Pour ces titres à l'économie chancelante, ce regroupement de la technique est plutôt une aubaine, même si les maquettes, réalisées par les mêmes opérateurs, ont quelque peu tendance à se ressembler. Les contenus, eux, divergent, au gré des informations glanées et des opinions des diverses équipes. Toutes, pourtant, se positionnent plus ou moins ouvertement dans l'opposition, mais aucune ne reconnaît cependant être aux ordres de tel ou tel parti ou servir les intérêts de telle ou telle personnalité.
" Nous sommes un journal d'opinion basé sur l'actualité politique ", explique Blaise Sallah, le directeur de la rédaction du Forum de la Semaine. " On ne fait pas dans la dentelle. Nos vérités, nous les disons fort, très fort… ". Patron de La Dépêche, un journal créé en 1993 par Apollinaire Méwénémessé, un journaliste formé à Paris, Dominique Aliziou est beaucoup moins catégorique. " Nous sommes indépendants, libres ", dit-il. " Nous nous gardons de toute pression partisane, nous ne recevons pas d'ordre du pouvoir. Quelquefois, nous lui donnons raison… ".
Aziadouva Komi, lui aussi, veut faire " un journal sérieux ", " participer à l'état de droit ". Quant à Augustin Améga, qui dirige Le Canard Indépendant, il dit " ne pas être trop adepte des solutions révolutionnaires ". " Je m'efforce d'être au centre. Mais, ici, le centre veut dire du côté de l'opposition ", ajoute-t-il, préférant finalement être " pratico-pratique "…
Ces témoignages et d'autres démontrent que la presse togolaise se veut avant tout politique, même si de nombreux titres offrent aussi des informations sportives, parfois des nouvelles économiques. " La culture, les gens s'en fichent ", affirme Blaise Sallah, qui sait aussi que les ventes, faute de fidélité des lecteurs, dépendent essentiellement du choix des titres plus ou moins accrocheurs de la " une "… Les trois quarts des exemplaires sont achetés aux crieurs…
Pour éviter les dérapages qu'entraînerait un trop violent goût du scandale né de cette nécessité de titrer et d'écrire sans nuance ni précaution, encore faudrait-il que les journalistes soient de vrais professionnels et disposent des moyens nécessaires à leur tâche. Au Togo, on est loin d'être dans ce schéma.
Si assez nombreux sont les rédacteurs et les dirigeants de presse qui ont fait des études supérieures, militant alors pour la plupart dans une opposition déclarée au régime, beaucoup plus rares sont ceux qui sont réellement formés au métier. " Dans les années 86-87, il y avait une école de journalisme à l'Université de Lomé ", se souvient Dominique Aliziou. " Elle est fermée… De temps en temps, des séminaires de formation, de recyclage, sont organisés au sein de la Maison du Journalisme… ".
Une " coutume " : le " communiqué final "
Quant aux conditions de travail, elles sont, la plupart du temps, affligeantes. Faute de moyens financiers, les rédactions des journaux ne comprennent qu'entre cinq et sept journalistes, dont les salaires mensuels oscillent entre 20 000 et 60 000 francs CFA, très rarement plus. Ce qui oblige certains d'entre eux à travailler pour plusieurs titres, voire à occuper un autre emploi qui, lui, leur permet de faire vivre leurs familles…
Inutile de dire que la pratique du " communiqué final " reste bien installée, même si les rédacteurs en chef combattent plus ou moins fermement cette " coutume " qui permet aux journalistes -du public comme du privé- d'arrondir leurs revenus grâce à l'argent offert -et accepté- à l'occasion des conférences de presse…
Dans une telle situation, dégager de l'argent pour contrôler une information, mener une enquête, tient bien sûr de la gageure. D'autant que d'autres obstacles peuvent s'accumuler sur le chemin du journaliste. " Nos sources ne sont pas toujours fiables ", reconnaît Dominique Aliziou. " Nous avons beaucoup de difficultés pour approcher les autorités ", regrette, pour sa part, Augustin Améga. " Le contexte reste passionnel… Alors, nous devons nous contenter de nos propres commentaires… ".
" Le manichéisme reste fort… "
Ce qui, trop souvent, encore plus depuis la loi de " dépénalisation ", aboutit à la publication d'informations qui, nées de ragots, franchissent allégrement la ligne rouge de la diffamation, de l'injure, de l'atteinte à la vie privée... Et ce d'autant plus que quelques titres, tout en s'érigeant en donneurs de leçons comme les autres, n'ont qu'un objectif : faire de l'argent en utilisant sans scrupule la dénonciation calomnieuse.
Certains " irrégulomadaires ", ainsi dénommés parce qu'ils ne paraissent que de temps en temps, lorsque leurs dirigeants ont récolté suffisamment d'argent pour payer l'imprimeur, sont coutumiers du fait, poussés par l'appât du gain ou au service de tel ou tel qui veut nuire à un adversaire…
A ces désordres rédactionnels, s'ajoutent aussi d'autres avatars, d'ordre économique. Côté dépenses, le prix du papier a été multiplié par trois depuis 1990, ce qui a obligé tous les titres à réduire leur pagination.
Aujourd'hui, elle ne dépasse guère les huit pages tabloïd. Côté recettes, elles proviennent essentiellement de la diffusion. Mais la presse togolaise ne bénéficie d'aucun réseau de distribution et chaque hebdo doit se débrouiller pour approvisionner les points de vente et les crieurs. Après la crise du printemps, les ventes, déjà faibles auparavant, ont encore baissé et se situent, pour la plupart des titres, plus près des 2 à 3 000 exemplaires que des 5 000 annoncés par certains.
Pire, plusieurs éditeurs ont, ces derniers temps, soupçonné être privés d'une partie de leurs recettes par un trafic échafaudé entre des employés d'imprimerie et des vendeurs, grâce à une augmentation illicite des tirages…
Quant aux recettes publicitaires, elles restent d'autant plus faibles pour la presse qu'à la concurrence exercée par les radios, s'ajoute désormais celle des télévisions privées, qui attirent les plus gros annonceurs. " Il nous arrive de vendre une page de pub pour 2 000 francs ", dit Augustin Améga.
Directeur du Regard, Abbas Derman affirme, lui, que ces sociétés, qui sont " souvent en position de monopole ", n'osent pas confier de la publicité à la presse privée pour ne pas déplaire au pouvoir. " On juge que nous n'applaudissons pas… Le manichéisme reste fort dans ce pays… ", explique-t-il, en affirmant " l'indépendance " de son titre. " Nous sommes un hebdo d'opposition, mais pas de l'opposition ", dit-il.
Dans une telle situation de délabrement, il est impossible que la presse s'en sorte par ses propres moyens. Le soutien politique et l'aide financière des pouvoirs publics paraissent d'autant plus indispensables et conformes aux besoins du pays que ceux-ci sont aujourd'hui engagés dans un processus de retour à la démocratie, dans lequel les médias ont un rôle essentiel à jouer.
Encore faut-il que les éditeurs s'organisent entre eux pour que cette aide financière soit efficace. Ils ne paraissent pas en prendre le chemin… Alors qu'existe déjà le Conseil Togolais des Editeurs de la Presse Privée (Ctepp), présidé par Lucien Messan, qui, à la demande de l'ancien chef de l'Etat, regroupe l'Association Togolaise des Editeurs de la Presse Privée (Atepp), proche de l'opposition, et l'Union Générale de la Presse Privée (Ugepp), proche du pouvoir, un certain nombre d'éditeurs ont créé tout récemment une nouvelle association, l'Organisation de la Presse Indépendante (Orepi).

Une aide structurée et transparente

Ces organismes ont tous le même objectif : servir d'intermédiaire entre l'Etat et les journaux lors de la distribution des aides annoncées et peser sur les conditions que le gouvernement entend mettre à leur octroi. " Nous voulons développer la confraternité et être les interlocuteurs des pouvoirs publics ", précise le président de l'Orepi, Augustin Améga, qui dénonce les " conditions opaques " dans lesquelles des " enveloppes " ont été distribuées dans le passé. Des propos qui, bien sûr, courroucent Lucien Messan…
Deux des conditions que le gouvernement entend imposer sont particulièrement sensibles : l'existence d'un véritable siège social et la présence au sein de la rédaction d'au moins un tiers de journalistes titulaires d'une carte de presse, comme le prévoit la loi. Sur la trentaine d'hebdos paraissant plus ou moins régulièrement, la quasi-totalité ne remplit pas la seconde, et nombre d'entre eux n'ont toujours pas d'adresse. " Nous avons été longtemps obligés de travailler dans la semi-clandestinité. Notre siège social était notre sac à dos… ", explique Abbas Derman. " Aujourd'hui, avec la nouvelle donne, la situation est différente… ".
" Nous voulons une aide structurée et transparente ", dit-il. " Nous voulons qu'il y ait un suivi, une évaluation. Dans le passé, certains, après avoir pris l'argent ont disparu… Cela a jeté le trouble, créé des rancoeurs, des méfiances… ". Et le directeur du Regard d'affirmer qu'il existe encore des " bitosards " dans la presse. " C'est ainsi que nous appelions ceux qui avaient l'art de raconter des histoires au président Eyadéma pour avoir de l'argent. Avec Faure, ça ne marche plus… ".

Serge HIREL