Le printemps incertain
des médias togolais
Après des années de
répression, quelques mois avant sa mort, Eyadéma
Gnassingbé avait accordé à la presse
la liberté qu'elle revendiquait. Son successeur,
Faure, paraît avoir adopté le même
parti. Mais la méfiance demeure vivace dans les
journaux, dont la situation économique est alarmante
et qui doivent, pour devenir crédibles, améliorer
leurs contenus et développer un professionnalisme
qui, aujourd'hui, leur fait cruellement défaut.
Les médias togolais d'aujourd'hui
reflètent encore les tourments d'hier. Trente-huit
ans durant, le pays a été dirigé,
d'une main de fer, par un président, soutenu aveuglément
par l'armée, reconnu par ses pairs et passé
maître dans l'art subtil de la carotte et du bâton.
Un peu plus d'un an avant sa mort, survenue en février
2005, Eyadéma Gnassingbé, plus contraint
par les nécessités politiques que poussé
par le remords, avait entamé, vis-à-vis
de la presse, un numéro de charme, qui avait surpris
et convaincu quelques-uns de ceux qui, depuis des années,
subissaient ses foudres. Son fils, Faure, qui lui a succédé
dans les conditions que l'on sait, a suivi ses pas et
semble acquis à l'idée que, pour bâtir
une démocratie, la liberté des journalistes
est un ciment indispensable.
Mais, nulle part, encore moins dans un pays à l'économie
chancelante, où certaines autorités conservent
la nostalgie du passé, on ne peut, du jour au lendemain,
voir émerger des journaux, des radios, des chaînes
de télévision, à la hauteur des nouvelles
ambitions affichées. Il faudrait non seulement
des moyens financiers hors de propos avec les réalités,
mais aussi un formidable apport de professionnalisme.
Difficile à imaginer là où, pendant
des années, faute de formation et, souvent, pour
cause de militantisme, les journalistes ont adopté
les pires habitudes ; fausses nouvelles, rumeurs, diffamations
et autres injures, qui, inexorablement déclenchaient
les coups du régime : emprisonnements, menaces,
saccages et même, parfois, tentatives d'assassinats.
Le soleil brille, mais il est encore timide, les nuages
s'éloignent, mais peuvent revenir
A l'origine, c'est-à-dire dès
l'indépendance en 1960, tout avait pourtant bien
commencé, comme dans la plupart des autres pays
francophones qui croyaient pouvoir vivre leur jeune liberté
dans la démocratie. En quelques mois, 62 titres
avaient été créés. Mais, peu
à peu, face aux coups de boutoir du parti unique,
ils ont disparu, surtout entre 1963 et 1967. Des années
durant, les Togolais n'ont plus connu que la presse "
aux ordres ", l'officiel Nouvelle Marche,
qui deviendra Togo-Presse, et Togo-Dialogue,
l'organe du RPT
Certes, il n'était pas interdit par la loi de créer
des journaux, mais aucun texte n'encadrant leur création,
ni leur existence, cette liberté non garantie ne
pouvait être exercée
Le stratagème
visait aussi les associations, qui, faute de pouvoir se
déclarer, ne pouvaient exister.
Comme ailleurs, par la volonté des autorités
françaises, cette situation fut bouleversée
au tournant des années 1990. Le multipartisme devenait
la règle, plus ou moins acceptée, et, sous
la pression, le pouvoir devait admettre que la liberté
de la presse existait bel et bien, tout simplement parce
que, établie à l'époque de la colonisation,
elle n'avait pas été abrogée depuis
lors
Une liberté confirmée par la
Constitution de 1992, dont l'article 26 précise
qu'elle est " protégée par la loi ".
Journalistes de combat
Avant même la fin du monopartisme,
quelques titres étaient nés, des magazines
publicitaires complétés d'informations pratiques,
Atopani et Le Courrier du Golfe, et deux
journaux sportifs. Dès le second semestre de 1990,
ils furent rejoints par d'autres pionniers, notamment
Le Forum-Hebdo, La Tribune des Démocrates,
La Parole, qui fut le premier journal satirique
togolais, puis, un peu plus tard, par son concurrent Le
Kpakpa Désenchanté.
Des titres qui paraissaient sur une douzaine de pages
tabloïd et employaient alors entre dix et quinze
personnes, dont les deux tiers composaient les rédactions.
Le Courrier du Golfe osa même, un temps,
la parution quotidienne
Comme ailleurs aussi, la presse a alors du accueillir
dans ses rangs, aux côtés de quelques trop
rares professionnels sortis des écoles africaines
et françaises, de nombreux " journalistes
" sans la moindre formation, au mieux des militants
des jeunes partis d'opposition, venus, après leurs
études, en découdre avec le pouvoir, au
pire des personnages douteux, qui, sans scrupules, allaient
non pas servir la presse, mais s'en servir
Face à des autorités rigides, qui, de toute
évidence, n'acceptaient ni la critique, ni la concurrence
faite aux publications de l'Etat, naissait ainsi une presse
privée dont le seul objectif était de les
combattre avec, trop souvent, des armes que l'on apprend
à oublier dans toute école de journalisme.
Dès 1990, des efforts ont été déployés
pour tenter d'assainir cette situation que l'on devinait
déjà explosive. La Coopération française,
les Etats-Unis, l'Allemagne ont organisé des stages
de formation, et une association a été créée,
l'AJIT, devenue l'UJIT, qui, accueillait les journalistes
du privé, a mis en place une " Maison du Journalisme
", qui reste aujourd'hui l'un des principaux piliers
de la profession.
Mais rien n'y fit. Pour se venger d'une presse qui lui
était radicalement opposée, qui, pour ce
faire, n'hésitait pas à donner dans l'insinuation,
dans la diffamation, voire lançait des appels à
l'émeute, le pouvoir ne tarda pas à montrer
sa force. Celle de la loi, grâce à un texte
répressif appliqué avec une extrême
rigueur, mais aussi, celle, moins avouable, mais encore
plus efficace, de l'armée. Plus souvent qu'à
son tour, celle-ci, en uniforme ou pas, s'est chargée
des basses uvres, de la mise à sac d'un atelier
aux menaces physiques, souvent mises à exécution
En quelques années, tous les pionniers durent cesser
de paraître, tandis que leurs directeurs de publication,
pour échapper à la prison, n'avaient qu'une
solution : l'exil
Le revirement du vieux chef
Cela dura plus de dix ans. Dix ans pendant
lesquels, néanmoins, des centaines de titres, éphémères
pour la plupart, se sont créés, sans siège
social, pour éviter la répression, sans
argent, faute de lecteurs, parfois sans rédacteurs
rémunérés
Dix ans pendant lesquels
la quasi-totalité de la presse privée togolaise,
politisée à outrance, n'a fait aucun pas
ni vers le professionnalisme, ni vers le monde de l'entreprise,
ses dirigeants se contentant de survivre
Puis vint, en 2003-2004, le sursaut du vieux chef. Mis
à bout de souffle par la suppression, dès
1993, de toute coopération du Nord, le Togo, pour
tenter d'amadouer l'Union européenne, a dû
alors accepter de reprendre le chemin de la démocratie.
L'un des engagements concernait bien sûr le sort
de la presse. Malin, Eyadéma Gnassingbé
a profité des événements du moment
pour donner des preuves de sa bonne foi et modifier son
attitude sans perdre la face.
Courant 2002, sous un prétexte administratif -une
soi-disant confusion sur le nom du directeur de la publication-,
la justice togolaise avait condamné Lucien Messan,
fondateur, en 1994, du Combat du Peuple, à
un an et demi de prison. Il s'agissait en fait de faire
taire l'un des adversaires les plus tenaces, d'autant
plus gênant qu'il était très présent
dans les instances professionnelles. L'UPF s'est ému
du sort ainsi fait au président de sa section locale
et lui a décerné, en novembre, le Prix de
la Libre Expression. Le chef de l'Etat, voyant là
un hommage à la presse togolaise et donc au Togo,
voulut faire lui-même un geste en ouvrant le dialogue
avec les journalistes
Un an plus tard, lors de la remise du prix, Lucien Messan,
qui avait été libéré au bout
de cinq mois, était accompagné d'officiels
togolais, qui confirmaient le nouvel état d'esprit
du régime
Eyadéma Gnassingbé a tenu ses promesses.
Quatre mois après les premières négociations
avec l'Union européenne, le 24 août 2004,
un nouveau code de la presse a été promulgué,
dans lequel aucune peine d'emprisonnement n'est prévue
pour les délits de presse. Seuls les appels au
vol, à la révolte, à la haine raciale,
peuvent entraîner une telle condamnation.
Tout en reconnaissant qu'il s'agit là d'un progrès,
certains, néanmoins, ne se réjouissent qu'à
demi de cette " dépénalisation ",
qui correspond au souhait de l'UPF. D'abord parce que
la justice pourrait, en cas de besoin, utiliser une définition
très large de la révolte et de la haine
raciale. Ensuite parce que des amendes très lourdes
ont remplacé la prison. Des amendes qui peuvent
étrangler n'importe quel journal. Ainsi, offenser
les autorités de l'Etat peut coûter de deux
à cinq millions de francs CFA
Les signes du fils
Trois mois plus tard, en novembre, les députés
togolais modifiaient la composition et le fonctionnement
de la Haute Autorité de l'Audiovisuel et de
la Communication (HAAC), créée en 1990.
Désormais, ses membres sont inamovibles et une
règle tacite oblige le président de la République
et l'Assemblée nationale à les choisir parmi
les professionnels. Ainsi, le nouveau président,
élu en novembre par ses pairs, n'est autre que
Philipe Evegno, l'ancien directeur de L'Evénement,
un hebdomadaire d'opposition, qui, naguère, a eu
maille à partir avec le régime
C'est dans ce nouveau climat, où détente
et méfiance s'entremêlent, que la mort soudaine
du chef de l'Etat et la prise du pouvoir par son fils
sont survenues, provoquant des tensions, qui, avant et
après les élections de mai, se sont traduites
par des heurts sanglants et des assassinats. Pour les
médias, la situation est redevenue alors tout aussi
dangereuse que jadis. Les autorités ont interdit
aux radios et aux chaînes privées de participer
à la campagne électorale et les journaux
ont fait l'objet de multiples pressions, de menaces, disent
certains
Rompre avec le passé
Aujourd'hui, à l'appel de Faure Gnassingbé,
l'heure est à la réconciliation nationale,
au redémarrage de l'économie, à l'effort
de tous. Le nouveau chef de l'Etat a multiplié
les gestes pour assurer les médias -et donc les
contributeurs étrangers- que, non seulement, les
réformes de son père seraient maintenues,
mais que l'Etat allait aussi, dans la mesure de ses possibilités,
leur donner les moyens de mieux vivre.
De nouvelles aides à la presse ont été
annoncées pour 2006, à l'occasion des assises
de l'UPF.
Des assises, prévues avant la mort de Eyadéma
Gnassingbé, que son fils a tenu à accueillir
personnellement à Lomé à la mi-novembre,
pour démontrer qu'au Togo, la presse, désormais,
était libre et que sa présence était
même souhaitée.
Pourtant, nombreux sont encore ceux, y compris dans les
médias, qui prédisent qu'il ne s'agit que
d'une posture publique et que les autorités, en
cas de besoin, n'hésiteront pas à réutiliser
la manière forte. Un procès d'intention
qu'ils étayent en citant, par exemple, l'agression,
début octobre dernier, de Dimas Dzikodo,
le directeur du Forum de la Semaine, un hebdomadaire
qui se montre particulièrement hostile au pouvoir.
Le gouvernement a aussitôt dénoncé
les faits et annoncé une enquête. Rien n'y
fait : la rumeur, vraie ou fausse, en tout cas entretenue
par une partie de la presse, veut que le journaliste ait
été attaqué par des militaires
Quoiqu'il en soit, ce " printemps " ne résout
pas tous les problèmes. Les médias togolais
sont économiquement exsangues et le resteront tant
que ses responsables ne concevront pas qu'ils doivent
fabriquer, non pas un tract politique, servile ou fielleux,
mais un produit qu'il faut vendre. Aujourd'hui, au Togo,
les entreprises de presse dignes de ce nom se comptent,
au mieux, sur les doigts d'une seule main
Pour en arriver là, de multiples
efforts sont nécessaires. La formation des journalistes,
mais aussi des dirigeants, est un point essentiel. L'Etat,
si sa volonté est bien de voir naître une
presse moderne, doit intervenir en ce domaine, en suscitant
les initiatives, voire en en prenant, en tout cas en apportant
ou en sollicitant les moyens financiers nécessaires.
Seule cette voie permettra d'améliorer la qualité
des contenus et de réduire, puis d'éliminer
les dérives, les entorses à la déontologie
professionnelle, qui, aujourd'hui, sont monnaie courante.
Mais l'Etat devra aussi veiller à la mise en uvre
d'un cadre juridique neutre et stable, qui permettra aux
entreprises de communication de négocier des conventions
collectives, de mieux payer leurs journalistes, d'envisager
leur développement dans un environnement plus sûr.
Certes, pendant encore de longues années, la situation
économique et sociale du pays pèsera sur
leur avenir.
En raison d'un taux d'alphabétisation frisant à
peine les 45% et de l'absence de tout réseau de
distribution, le lectorat potentiel des journaux n'est
estimé qu'à 250 000 personnes. Quant au
marché publicitaire, il est aujourd'hui quasi inexistant
et les annonceurs, qu'ils soient publics ou privés,
hésitent encore à travailler avec la presse
indépendante
Raison de plus pour que les
médias bénéficient d'un confort certain
vis-à-vis de la loi.
Mais les efforts doivent aussi provenir de la profession
elle-même. L'exercice de toute liberté supposant
celle de la responsabilité correspondante, elle
doit rompre au plus vite avec les plus mauvaises de ses
habitudes, ce qui ne saurait que la valoriser. Malgré
ses maigres moyens, malgré les pesanteurs, elle
doit notamment entreprendre de vérifier les informations
qu'elle publie, juger de leur impact sur une société
encore fragile, sans pour autant abandonner une liberté
de ton qui est tout à son honneur.
Elle doit aussi savoir s'unir et respecter les règles
qu'elle s'est elle-même données ou à
l'élaboration desquelles elle a participé.
Certes, en apparence, elle est déjà organisée.
Des instances existent, qui réunissent, les unes,
les patrons, les autres, les journalistes de toutes tendances.
Mais, lorsque l'Observatoire des Médias Togolais,
un organisme pourtant composé uniquement de professionnels,
demande à tel ou tel de publier un démenti,
il est rare qu'il soit écouté. Quand l'Etat
met en place une carte de presse, ce qui, partout, est
un élément structurant de la profession,
il n'est pas normal que les journalistes n'y voient qu'une
volonté de les contrôler. Aujourd'hui, seuls
une vingtaine d'entre eux la possèdent, alors qu'ils
sont plusieurs centaines à collaborer plus ou moins
avec un média
Il faut aussi que les patrons cessent de se chamailler,
oublient les rancoeurs passées et comprennent que,
même si leurs opinions divergent, leur intérêt
commun est de présenter un front uni face aux autorités
politiques et autres, qui ont encore parfois du mal à
admettre qu'elles doivent tenir compte de l'opinion publique,
et donc des médias.
Les risques du refus
Aujourd'hui, au Togo, deux, voire trois
organisations patronales cohabitent, avec un même
objectif à peine dissimulé : distribuer
la manne promise par l'Etat, chacune soupçonnant
l'autre, au mieux, de vouloir en priver tel ou tel, au
pire, d'en détourner une partie à d'autres
fins
Ce qui, bien sûr, est reproché,
sans preuves, à ceux auxquels Eyadéma Gnassingbé
avait confié cette mission lorsque, pour confirmer
sa nouvelle politique, il avait décidé d'aider
certains titres, y compris d'opposition, en prélevant
quelques centaines de millions de francs CFA sur sa cassette
personnelle.
Enfin, à l'image de certains qui,
dans les années 90, ont combattu rudement et à
juste titre un régime qui ne les respectait pas,
il faut que la profession, sans pour autant faire preuve
de naïveté, admette que le pouvoir, du moins
au plus haut niveau, donne aujourd'hui des signes ostensibles
de bonne volonté vis-à-vis des médias.
Repousser cette main tendue fait courir le risque qu'elle
ne se munisse à nouveau d'un bâton
Mieux vaudrait donc voir dans cette attitude une vraie
volonté de changer les choses, quitte à
se montrer encore plus ferme dans la critique si, par
malheur, on découvrait que ces gestes n'étaient
que tromperies
Une presse privée encore chancelante
Très politisés, mais
peu lus, les hebdos togolais accumulent les difficultés.
Les tirages sont faibles, les annonceurs frileux et les
journalistes peu formés. L'aide de l'Etat est indispensable.
Pour qu'elle soit efficace, les éditeurs doivent
s'entendre
Dans la cour en terre battue, quelques jeunes
enfants s'amusent au milieu de la volaille en liberté.
Des rires, des pleurs
Bassadji est l'un des quartiers
populaires de Lomé. Qui pourrait deviner que c'est
à cet endroit que bat le cur d'une bonne
partie de la presse togolaise ? Au milieu d'une rue défoncée,
le bâtiment plat, badigeonné de blanc, ne
paie pas de mine. La boutique d'informatique ressemble
aux autres qui parsèment la capitale.
Mais son propriétaire, Joël Aboflan,
a eu la bonne idée : outre des cours et diverses
prestations, le groupe Aldus assure aujourd'hui le pré-presse
d'une dizaine d'hebdos, dont les journalistes, au fil
de la semaine, se succèdent dans les locaux d'une
trentaine de mètres carrés mis à
leur disposition. L'ambiance est souvent studieuse, parfois
électrique, comme dans toute rédaction
Le jour de parution, beaucoup ont déjà travaillé
sur leur ordinateur et arrivent avec une simple clé
USB dans la poche. Deux ou trois secrétaires assurent
la saisie des derniers textes, tandis que d'autres fignolent
la mise en page. Le travail terminé, chaque directeur
s'en va, ses films sous le bras, pour les confier à
l'imprimerie. Liberté-Hebdo va chez Saint-Louis,
mais la plupart ont choisi la SDR, la société
Sans Dieu Rien
Indépendants, libres, pratico-pratiques
Pour ces titres à l'économie
chancelante, ce regroupement de la technique est plutôt
une aubaine, même si les maquettes, réalisées
par les mêmes opérateurs, ont quelque peu
tendance à se ressembler. Les contenus, eux, divergent,
au gré des informations glanées et des opinions
des diverses équipes. Toutes, pourtant, se positionnent
plus ou moins ouvertement dans l'opposition, mais aucune
ne reconnaît cependant être aux ordres de
tel ou tel parti ou servir les intérêts de
telle ou telle personnalité.
" Nous sommes un journal d'opinion basé sur
l'actualité politique ", explique Blaise
Sallah, le directeur de la rédaction du Forum
de la Semaine. " On ne fait pas dans la dentelle.
Nos vérités, nous les disons fort, très
fort
". Patron de La Dépêche,
un journal créé en 1993 par Apollinaire
Méwénémessé, un journaliste
formé à Paris, Dominique Aliziou
est beaucoup moins catégorique. " Nous sommes
indépendants, libres ", dit-il. " Nous
nous gardons de toute pression partisane, nous ne recevons
pas d'ordre du pouvoir. Quelquefois, nous lui donnons
raison
".
Aziadouva Komi, lui aussi, veut faire " un
journal sérieux ", " participer à
l'état de droit ". Quant à Augustin
Améga, qui dirige Le Canard Indépendant,
il dit " ne pas être trop adepte des solutions
révolutionnaires ". " Je m'efforce d'être
au centre. Mais, ici, le centre veut dire du côté
de l'opposition ", ajoute-t-il, préférant
finalement être " pratico-pratique "
Ces témoignages et d'autres démontrent que
la presse togolaise se veut avant tout politique, même
si de nombreux titres offrent aussi des informations sportives,
parfois des nouvelles économiques. " La culture,
les gens s'en fichent ", affirme Blaise Sallah, qui
sait aussi que les ventes, faute de fidélité
des lecteurs, dépendent essentiellement du choix
des titres plus ou moins accrocheurs de la " une
"
Les trois quarts des exemplaires sont achetés
aux crieurs
Pour éviter les dérapages qu'entraînerait
un trop violent goût du scandale né de cette
nécessité de titrer et d'écrire sans
nuance ni précaution, encore faudrait-il que les
journalistes soient de vrais professionnels et disposent
des moyens nécessaires à leur tâche.
Au Togo, on est loin d'être dans ce schéma.
Si assez nombreux sont les rédacteurs et les dirigeants
de presse qui ont fait des études supérieures,
militant alors pour la plupart dans une opposition déclarée
au régime, beaucoup plus rares sont ceux qui sont
réellement formés au métier. "
Dans les années 86-87, il y avait une école
de journalisme à l'Université de Lomé
", se souvient Dominique Aliziou. " Elle est
fermée
De temps en temps, des séminaires
de formation, de recyclage, sont organisés au sein
de la Maison du Journalisme
".
Une " coutume " : le " communiqué
final "
Quant aux conditions de travail, elles sont, la plupart
du temps, affligeantes. Faute de moyens financiers, les
rédactions des journaux ne comprennent qu'entre
cinq et sept journalistes, dont les salaires mensuels
oscillent entre 20 000 et 60 000 francs CFA, très
rarement plus. Ce qui oblige certains d'entre eux à
travailler pour plusieurs titres, voire à occuper
un autre emploi qui, lui, leur permet de faire vivre leurs
familles
Inutile de dire que la pratique du " communiqué
final " reste bien installée, même si
les rédacteurs en chef combattent plus ou moins
fermement cette " coutume " qui permet aux journalistes
-du public comme du privé- d'arrondir leurs revenus
grâce à l'argent offert -et accepté-
à l'occasion des conférences de presse
Dans une telle situation, dégager de l'argent pour
contrôler une information, mener une enquête,
tient bien sûr de la gageure. D'autant que d'autres
obstacles peuvent s'accumuler sur le chemin du journaliste.
" Nos sources ne sont pas toujours fiables ",
reconnaît Dominique Aliziou. " Nous avons beaucoup
de difficultés pour approcher les autorités
", regrette, pour sa part, Augustin Améga.
" Le contexte reste passionnel
Alors, nous
devons nous contenter de nos propres commentaires
".
" Le manichéisme reste fort
"
Ce qui, trop souvent, encore plus depuis la loi de "
dépénalisation ", aboutit à
la publication d'informations qui, nées de ragots,
franchissent allégrement la ligne rouge de la diffamation,
de l'injure, de l'atteinte à la vie privée...
Et ce d'autant plus que quelques titres, tout en s'érigeant
en donneurs de leçons comme les autres, n'ont qu'un
objectif : faire de l'argent en utilisant sans scrupule
la dénonciation calomnieuse.
Certains " irrégulomadaires ", ainsi
dénommés parce qu'ils ne paraissent que
de temps en temps, lorsque leurs dirigeants ont récolté
suffisamment d'argent pour payer l'imprimeur, sont coutumiers
du fait, poussés par l'appât du gain ou au
service de tel ou tel qui veut nuire à un adversaire
A ces désordres rédactionnels, s'ajoutent
aussi d'autres avatars, d'ordre économique. Côté
dépenses, le prix du papier a été
multiplié par trois depuis 1990, ce qui a obligé
tous les titres à réduire leur pagination.
Aujourd'hui, elle ne dépasse guère les huit
pages tabloïd. Côté recettes, elles
proviennent essentiellement de la diffusion. Mais la presse
togolaise ne bénéficie d'aucun réseau
de distribution et chaque hebdo doit se débrouiller
pour approvisionner les points de vente et les crieurs.
Après la crise du printemps, les ventes, déjà
faibles auparavant, ont encore baissé et se situent,
pour la plupart des titres, plus près des 2 à
3 000 exemplaires que des 5 000 annoncés par certains.
Pire, plusieurs éditeurs ont, ces derniers temps,
soupçonné être privés d'une
partie de leurs recettes par un trafic échafaudé
entre des employés d'imprimerie et des vendeurs,
grâce à une augmentation illicite des tirages
Quant aux recettes publicitaires, elles restent d'autant
plus faibles pour la presse qu'à la concurrence
exercée par les radios, s'ajoute désormais
celle des télévisions privées, qui
attirent les plus gros annonceurs. " Il nous arrive
de vendre une page de pub pour 2 000 francs ", dit
Augustin Améga.
Directeur du Regard, Abbas Derman affirme,
lui, que ces sociétés, qui sont " souvent
en position de monopole ", n'osent pas confier de
la publicité à la presse privée pour
ne pas déplaire au pouvoir. " On juge que
nous n'applaudissons pas
Le manichéisme reste
fort dans ce pays
", explique-t-il, en affirmant
" l'indépendance " de son titre. "
Nous sommes un hebdo d'opposition, mais pas de l'opposition
", dit-il.
Dans une telle situation de délabrement, il est
impossible que la presse s'en sorte par ses propres moyens.
Le soutien politique et l'aide financière des pouvoirs
publics paraissent d'autant plus indispensables et conformes
aux besoins du pays que ceux-ci sont aujourd'hui engagés
dans un processus de retour à la démocratie,
dans lequel les médias ont un rôle essentiel
à jouer.
Encore faut-il que les éditeurs s'organisent entre
eux pour que cette aide financière soit efficace.
Ils ne paraissent pas en prendre le chemin
Alors
qu'existe déjà le Conseil Togolais des
Editeurs de la Presse Privée (Ctepp), présidé
par Lucien Messan, qui, à la demande de
l'ancien chef de l'Etat, regroupe l'Association Togolaise
des Editeurs de la Presse Privée (Atepp), proche
de l'opposition, et l'Union Générale
de la Presse Privée (Ugepp), proche du pouvoir,
un certain nombre d'éditeurs ont créé
tout récemment une nouvelle association, l'Organisation
de la Presse Indépendante (Orepi).
Une aide structurée et transparente
Ces organismes ont tous le même objectif
: servir d'intermédiaire entre l'Etat et les journaux
lors de la distribution des aides annoncées et
peser sur les conditions que le gouvernement entend mettre
à leur octroi. " Nous voulons développer
la confraternité et être les interlocuteurs
des pouvoirs publics ", précise le président
de l'Orepi, Augustin Améga, qui dénonce
les " conditions opaques " dans lesquelles des
" enveloppes " ont été distribuées
dans le passé. Des propos qui, bien sûr,
courroucent Lucien Messan
Deux des conditions que le gouvernement entend imposer
sont particulièrement sensibles : l'existence d'un
véritable siège social et la présence
au sein de la rédaction d'au moins un tiers de
journalistes titulaires d'une carte de presse, comme le
prévoit la loi. Sur la trentaine d'hebdos paraissant
plus ou moins régulièrement, la quasi-totalité
ne remplit pas la seconde, et nombre d'entre eux n'ont
toujours pas d'adresse. " Nous avons été
longtemps obligés de travailler dans la semi-clandestinité.
Notre siège social était notre sac à
dos
", explique Abbas Derman. " Aujourd'hui,
avec la nouvelle donne, la situation est différente
".
" Nous voulons une aide structurée et transparente
", dit-il. " Nous voulons qu'il y ait un suivi,
une évaluation. Dans le passé, certains,
après avoir pris l'argent ont disparu
Cela
a jeté le trouble, créé des rancoeurs,
des méfiances
". Et le directeur du
Regard d'affirmer qu'il existe encore des "
bitosards " dans la presse. " C'est ainsi que
nous appelions ceux qui avaient l'art de raconter des
histoires au président Eyadéma pour avoir
de l'argent. Avec Faure, ça ne marche plus
".
Serge HIREL