REGULATION
La
Haute autorité de l'audiovisuel et de la communication
Un
journaliste opposant devient "gendarme des médias"
Il y a quelques mois, Philippe Evegno
était encore journaliste, directeur de L'Evénement,
un hebdomadaire fermement opposé au pouvoir. Aujourd'hui,
élu le 14 octobre dernier par ses huit collègues,
il préside la HAAC, la Haute Autorité de
l'Audiovisuel et de la Communication, l'organe de régulation
de la radio et de la télévision, mais aussi
de la presse écrite, de l'Internet, des vidéo-clubs
et des encarts publicitaires confiés à ces
médias.
Le parcours peut étonner. Philippe
Evegno l'assume tranquillement et l'explique : "
L'ancien régime ne s'est jamais fait à la
régulation des médias... La presse privée,
dès sa naissance, a vécu nombre de mélodrames,
qui ont entraîné la méfiance justifiée
des journalistes
Mais, à l'avènement
du nouveau président, les choses ont changé.
La politique des nouvelles autorités m'a inspiré
confiance. J'ai tempéré mes critiques
".
" Avec Faure, la peur n'est plus là. Le jeune
homme a joué l'ouverture, a même nommé
des ministres issus de l'opposition ", ajoute-t-il,
se souvenant encore des deux mois de prison dont il avait
écopé à l'époque où
son père régnait de main de maître
sur le pays. " Le pouvoir propose la co-gestion
C'est un point positif
".
Il est vrai que la loi de novembre 2004, promulguée,
quelques semaines avant la mort du vieux chef d'Etat,
sous la pression de l'Union Européenne, pourrait
être celle d'une vieille démocratie : les
neuf membres de la HAAC sont certes nommés par
les autorités politiques -quatre par le président
de la République, cinq par l'Assemblée nationale-,
mais il est " convenu " que leur choix doit
se porter exclusivement sur des professionnels. En poste
pour cinq ans, inamovibles et renouvelables une fois,
ils ne peuvent avoir d'autres fonctions, y compris associatives.
Une rupture totale avec l'ancienne HAAC, créée
dès 1990 : ses sept membres étaient désignés
par le chef de l'Etat et un seul était permanent
Devenue ainsi autonome et indépendante, la Haute
Autorité doit maintenant faire la preuve de son
autorité et trouver ses marques dans un paysage
médiatique encore tourmenté. " Tout
se met en place doucement et sûrement ", affirme
son président. Il dispose d'une douzaine de collaborateurs
et de " comités techniques ", qui, ouverts
aux organisations professionnelles, peuvent aussi faire
appel à des experts extérieurs.
Organiser la profession
Quant aux sanctions que la HAAC peut prendre,
elles vont de la simple remontrance à la suspension
pour un mois du média concerné. " Nous
ne disposons pas de peines d'amende, mais l'affaire, si
nécessaire, peut aller en justice. C'est alors
la nouvelle loi sur la presse qui s'applique ", précise
Philippe Evegno, qui, pour la presse écrite, travaille
la main dans la main avec l'Observatoire Togolais des
Médias.
" Quand survient un problème, nous convoquons
à la HAAC le directeur de la publication, le rédacteur
en cause et le président de l'OTM ", explique-t-il,
espérant que les journaux se montreront à
l'avenir plus respectueux des règles professionnelles
et de l'éthique. " Au niveau de chaque rédaction,
c'est la misère, mais, aujourd'hui, le problème
est plus économique que politique. Les manquements
à l'éthique, la diffamation, l'injure n'ont
pas leur place
", assure-t-il, bien décidé
à être entendu.
Dans les mois qui viennent, deux dossiers seront sur le
bureau du président de la HAAC : celui de la carte
de presse, qui, dit-il, " instituée voici
trois ans, doit entrer dans les murs ", et
celui des sièges sociaux. " Plus rien ne justifie
d'être des " journalistes de l'ombre ",
dit-il. " Plus rien n'est à craindre. Le problème
est purement financier
".
En tout cas, le jeune président de la HAAC a déjà
réglé une affaire délicate : le retour
de RFI sur la bande FM à Lomé, après
son interdiction liée aux événements
du printemps. C'est lui qui a signé la nouvelle
convention avec Antoine Schwartz, et non pas le ministre
de la Communication. Cette réussite lui a valu
les félicitations de Faure Gnassinbé
L'Observatoire
Togolais des Médias
Le
rappel à l'ordre de la profession
" La plus grande sanction pour un journaliste
est le jugement de ses pairs ". C'est de cette idée
forte qu'est née, en 1999, le projet de création
d'un organe d'autorégulation, l'Observatoire Togolais
des Médias. Après la promulgation, l'année
précédente, d'une nouvelle loi sur la presse,
qui reconnaissait peu ou prou la liberté des journalistes,
le pouvoir, reprochant aux journaux de graves manquements
aux règles professionnelles, avait à nouveau
serré la vis.
Même si cet argument cachait mal la volonté
des politiques de faire taire les journaux d'opposition,
la critique n'était pas toujours infondée
Créer une telle " autorité morale "
était donc la bonne réponse, et toutes les
organisations professionnelles ont uvré à
la naissance de l'Observatoire, qui fut porté sur
les fonts baptismaux le 5 novembre.
" Depuis longtemps, les professionnels de la presse
manifestent le besoin de s'organiser pour attirer le respect
et faire respecter la déontologie et l'éthique
", indiquent en préambule les statuts de l'OTM,
qui en précisent ensuite les objectifs : "
défendre la liberté de la presse ; protéger
le droit du public à une information libre, complète,
honnête et exacte ; faire respecter le code de déontologie
; uvrer pour la confraternité ; encourager
les journalistes et les organes de presse qui font preuve
de professionnalisme ; mener des recherches et des réflexions
sur l'évolution des médias ".
Nommés pour deux ans par leurs organisations respectives,
les treize membres de l'OTM -sept journalistes, deux directeurs
de journaux, deux responsables de l'audiovisuel et deux
représentants de la société civile-,
se réunissent à huis clos deux fois par
mois pour statuer à partir de leurs propres observations
-ou de celles de quelques collaborateurs- et sur des cas
qui leur sont soumis par " toute personne se sentant
lésée dans son droit à l'information
".
Des décisions publiques
Leur premier travail fut d'établir
le code de déontologie, un texte court, mais néanmoins
précis, qui a été adopté en
assemblée générale et signé
par quelque 70 responsables professionnels. Il s'impose
aux médias privés, mais aussi à ceux
appartenant à l'Etat, l'Observatoire pouvant s'intéresser
aux uns comme aux autres.
Même si son pouvoir reste avant tout moral, l'OTM
n'en a pas moins quelques moyens de se faire entendre
et de ramener dans le droit chemin ceux qui s'en sont
éloignés. L'Observatoire, précise
ses statuts " émet des observations, des rappels
à l'ordre, des mises au point. Il peut sanctionner
un journaliste " et, dans ce cas, prévient
le président de la Commission de la carte professionnelle
Mais son arme la plus efficace, c'est le communiqué
public. Toutes ses décisions doivent être
publiées par le média concerné, mais
aussi par les autres, qu'ils soient " publics ou
privés, écrits ou audiovisuels ", indiquent
les statuts.
Une disposition dont l'application n'est pas sans difficultés
Des rédactions hostiles
Présidé aujourd'hui par Francis-Pédro
Amuzun, le directeur de Crocodile, l'organe
d'autorégulation, qui a su rester indépendant
malgré, dès le départ, de gros problèmes
de financement, n'est pas toujours respecté, loin
de là.
" Certaines rédactions, non seulement, ne
publient pas nos textes, mais nous attaquent dans leurs
colonnes ", regrette le président de l'OTM.
" Ils s'érigent en donneurs de leçons,
mais ils font pire et n'acceptent pas la moindre remarque
", ajoute-t-il, notant encore que, " pour l'instant
", les communiqués de l'Observatoire ne mentionnent
pas les noms des journalistes concernés par ses
remontrances
Cette attitude hostile ne peut qu'être préjudiciable
à toute la profession. Dans un pays où le
nouveau pouvoir et les médias apprennent tout juste
à se connaître, à vivre ensemble,
à se respecter, s'en prendre à un organisme
professionnel qui assure son rôle vaille que vaille,
peut ne pas être sans conséquences
" La profession a décidé de se prendre
en charge. Il serait bon que la presse en tienne compte
", dit Francis-Pédro Aminzun. " Ceux
qui continuent à faire de mauvais journaux permettent
à ses adversaires d'affirmer que l'ensemble de
la presse est mauvaise
".
La
Maison du journalisme : des " boîtes "
et des stages
Qu'ils s'opposent au pouvoir ou en soient
les thuriféraires, salariés de médias
privés ou fonctionnaires dans un média d'Etat,
modérés ou radicaux, les journalistes togolais,
fort heureusement, ont un lieu commun de rencontre : la
Maison du Journalisme. Créée en juin 1996
à l'initiative de l'UJIT -l'Union des Journalistes
Indépendants du Togo- et avec l'aide de la
Mission française de coopération, elle a
pour objectif d'aider les journalistes dans leur travail,
mais aussi de les professionnaliser. Son directeur, Honoré
Tchalin Blao, met à leur disposition de la
documentation et des boîtes postales, bien utiles
pour les publications qui n'ont pas d'adresse précise.
La Maison du Journalisme organise aussi, chaque année,
des stages de formation et des rencontres qui permettent
à ceux qui les fréquentent d'améliorer
leur savoir-faire professionnel, uniquement acquis sur
le tas, pour la plupart.