Union de la Presse Francophone
 
Retour pagé précédente

N° 126 - mars-avril 2006

PRESSE
par
Serge HIREL
envoyé spécial aux
37e Assises internationales de la presse francophone, 3-8 novembre 2005 à Lomé

REGULATION

La Haute autorité de l'audiovisuel et de la communication

Un journaliste opposant devient "gendarme des médias"

Il y a quelques mois, Philippe Evegno était encore journaliste, directeur de L'Evénement, un hebdomadaire fermement opposé au pouvoir. Aujourd'hui, élu le 14 octobre dernier par ses huit collègues, il préside la HAAC, la Haute Autorité de l'Audiovisuel et de la Communication, l'organe de régulation de la radio et de la télévision, mais aussi de la presse écrite, de l'Internet, des vidéo-clubs et des encarts publicitaires confiés à ces médias.

Le parcours peut étonner. Philippe Evegno l'assume tranquillement et l'explique : " L'ancien régime ne s'est jamais fait à la régulation des médias... La presse privée, dès sa naissance, a vécu nombre de mélodrames, qui ont entraîné la méfiance justifiée des journalistes… Mais, à l'avènement du nouveau président, les choses ont changé. La politique des nouvelles autorités m'a inspiré confiance. J'ai tempéré mes critiques… ".
" Avec Faure, la peur n'est plus là. Le jeune homme a joué l'ouverture, a même nommé des ministres issus de l'opposition ", ajoute-t-il, se souvenant encore des deux mois de prison dont il avait écopé à l'époque où son père régnait de main de maître sur le pays. " Le pouvoir propose la co-gestion… C'est un point positif…".
Il est vrai que la loi de novembre 2004, promulguée, quelques semaines avant la mort du vieux chef d'Etat, sous la pression de l'Union Européenne, pourrait être celle d'une vieille démocratie : les neuf membres de la HAAC sont certes nommés par les autorités politiques -quatre par le président de la République, cinq par l'Assemblée nationale-, mais il est " convenu " que leur choix doit se porter exclusivement sur des professionnels. En poste pour cinq ans, inamovibles et renouvelables une fois, ils ne peuvent avoir d'autres fonctions, y compris associatives.
Une rupture totale avec l'ancienne HAAC, créée dès 1990 : ses sept membres étaient désignés par le chef de l'Etat et un seul était permanent… Devenue ainsi autonome et indépendante, la Haute Autorité doit maintenant faire la preuve de son autorité et trouver ses marques dans un paysage médiatique encore tourmenté. " Tout se met en place doucement et sûrement ", affirme son président. Il dispose d'une douzaine de collaborateurs et de " comités techniques ", qui, ouverts aux organisations professionnelles, peuvent aussi faire appel à des experts extérieurs.

Organiser la profession

Quant aux sanctions que la HAAC peut prendre, elles vont de la simple remontrance à la suspension pour un mois du média concerné. " Nous ne disposons pas de peines d'amende, mais l'affaire, si nécessaire, peut aller en justice. C'est alors la nouvelle loi sur la presse qui s'applique ", précise Philippe Evegno, qui, pour la presse écrite, travaille la main dans la main avec l'Observatoire Togolais des Médias.
" Quand survient un problème, nous convoquons à la HAAC le directeur de la publication, le rédacteur en cause et le président de l'OTM ", explique-t-il, espérant que les journaux se montreront à l'avenir plus respectueux des règles professionnelles et de l'éthique. " Au niveau de chaque rédaction, c'est la misère, mais, aujourd'hui, le problème est plus économique que politique. Les manquements à l'éthique, la diffamation, l'injure n'ont pas leur place… ", assure-t-il, bien décidé à être entendu.
Dans les mois qui viennent, deux dossiers seront sur le bureau du président de la HAAC : celui de la carte de presse, qui, dit-il, " instituée voici trois ans, doit entrer dans les mœurs ", et celui des sièges sociaux. " Plus rien ne justifie d'être des " journalistes de l'ombre ", dit-il. " Plus rien n'est à craindre. Le problème est purement financier… ".
En tout cas, le jeune président de la HAAC a déjà réglé une affaire délicate : le retour de RFI sur la bande FM à Lomé, après son interdiction liée aux événements du printemps. C'est lui qui a signé la nouvelle convention avec Antoine Schwartz, et non pas le ministre de la Communication. Cette réussite lui a valu les félicitations de Faure Gnassinbé…

L'Observatoire Togolais des Médias

Le rappel à l'ordre de la profession

" La plus grande sanction pour un journaliste est le jugement de ses pairs ". C'est de cette idée forte qu'est née, en 1999, le projet de création d'un organe d'autorégulation, l'Observatoire Togolais des Médias. Après la promulgation, l'année précédente, d'une nouvelle loi sur la presse, qui reconnaissait peu ou prou la liberté des journalistes, le pouvoir, reprochant aux journaux de graves manquements aux règles professionnelles, avait à nouveau serré la vis.
Même si cet argument cachait mal la volonté des politiques de faire taire les journaux d'opposition, la critique n'était pas toujours infondée… Créer une telle " autorité morale " était donc la bonne réponse, et toutes les organisations professionnelles ont œuvré à la naissance de l'Observatoire, qui fut porté sur les fonts baptismaux le 5 novembre.
" Depuis longtemps, les professionnels de la presse manifestent le besoin de s'organiser pour attirer le respect et faire respecter la déontologie et l'éthique ", indiquent en préambule les statuts de l'OTM, qui en précisent ensuite les objectifs : " défendre la liberté de la presse ; protéger le droit du public à une information libre, complète, honnête et exacte ; faire respecter le code de déontologie ; œuvrer pour la confraternité ; encourager les journalistes et les organes de presse qui font preuve de professionnalisme ; mener des recherches et des réflexions sur l'évolution des médias ".
Nommés pour deux ans par leurs organisations respectives, les treize membres de l'OTM -sept journalistes, deux directeurs de journaux, deux responsables de l'audiovisuel et deux représentants de la société civile-, se réunissent à huis clos deux fois par mois pour statuer à partir de leurs propres observations -ou de celles de quelques collaborateurs- et sur des cas qui leur sont soumis par " toute personne se sentant lésée dans son droit à l'information ".

Des décisions publiques

Leur premier travail fut d'établir le code de déontologie, un texte court, mais néanmoins précis, qui a été adopté en assemblée générale et signé par quelque 70 responsables professionnels. Il s'impose aux médias privés, mais aussi à ceux appartenant à l'Etat, l'Observatoire pouvant s'intéresser aux uns comme aux autres.
Même si son pouvoir reste avant tout moral, l'OTM n'en a pas moins quelques moyens de se faire entendre et de ramener dans le droit chemin ceux qui s'en sont éloignés. L'Observatoire, précise ses statuts " émet des observations, des rappels à l'ordre, des mises au point. Il peut sanctionner un journaliste " et, dans ce cas, prévient le président de la Commission de la carte professionnelle…
Mais son arme la plus efficace, c'est le communiqué public. Toutes ses décisions doivent être publiées par le média concerné, mais aussi par les autres, qu'ils soient " publics ou privés, écrits ou audiovisuels ", indiquent les statuts.
Une disposition dont l'application n'est pas sans difficultés…

Des rédactions hostiles

Présidé aujourd'hui par Francis-Pédro Amuzun, le directeur de Crocodile, l'organe d'autorégulation, qui a su rester indépendant malgré, dès le départ, de gros problèmes de financement, n'est pas toujours respecté, loin de là.
" Certaines rédactions, non seulement, ne publient pas nos textes, mais nous attaquent dans leurs colonnes ", regrette le président de l'OTM. " Ils s'érigent en donneurs de leçons, mais ils font pire et n'acceptent pas la moindre remarque… ", ajoute-t-il, notant encore que, " pour l'instant ", les communiqués de l'Observatoire ne mentionnent pas les noms des journalistes concernés par ses remontrances…
Cette attitude hostile ne peut qu'être préjudiciable à toute la profession. Dans un pays où le nouveau pouvoir et les médias apprennent tout juste à se connaître, à vivre ensemble, à se respecter, s'en prendre à un organisme professionnel qui assure son rôle vaille que vaille, peut ne pas être sans conséquences…
" La profession a décidé de se prendre en charge. Il serait bon que la presse en tienne compte ", dit Francis-Pédro Aminzun. " Ceux qui continuent à faire de mauvais journaux permettent à ses adversaires d'affirmer que l'ensemble de la presse est mauvaise… ".

La Maison du journalisme : des " boîtes " et des stages

Qu'ils s'opposent au pouvoir ou en soient les thuriféraires, salariés de médias privés ou fonctionnaires dans un média d'Etat, modérés ou radicaux, les journalistes togolais, fort heureusement, ont un lieu commun de rencontre : la Maison du Journalisme. Créée en juin 1996 à l'initiative de l'UJIT -l'Union des Journalistes Indépendants du Togo- et avec l'aide de la Mission française de coopération, elle a pour objectif d'aider les journalistes dans leur travail, mais aussi de les professionnaliser. Son directeur, Honoré Tchalin Blao, met à leur disposition de la documentation et des boîtes postales, bien utiles pour les publications qui n'ont pas d'adresse précise. La Maison du Journalisme organise aussi, chaque année, des stages de formation et des rencontres qui permettent à ceux qui les fréquentent d'améliorer leur savoir-faire professionnel, uniquement acquis sur le tas, pour la plupart.

Serge HIREL