Lise Bissonnette en appelle à la
"volonté politique"
La suprématie de l'anglais dans
le monde des sports n'est pas irréversible. Mais, les
francophones ne manifestent pas une ferme volonté de
sauver de la mort lente le français langue olympique.
" Le français existe toujours
comme langue olympique, mais il n'est plus la langue des Jeux
". C'est le constat du Grand Témoin de la
Francophonie aux jeux Olympiques d'hiver en février
dernier à Turin (Italie). Second constat, qui va de
pair avec le premier : l'absence de volonté politique
des francophones eux-mêmes pour rétablir l'usage
courant du français, langue des jeux Olympiques depuis
plus d'un siècle. Navrant, mais pas irréversible
pour la Québécoise Lise Bissonnette, observatrice
déléguée par le secrétaire général
de l'Organisation internationale de la Francophonie Abdou
Diouf. Son rapport intitulé " La place et l'usage
de la langue française aux jeux Olympiques d'hiver
de Turin 2006 " réclame un cadre réglementaire
précis qui vienne compléter la Règle
24 de la charte olympique sur les langues officielles
ainsi qu'un cahier des charges et des mesures linguistiques
"contraignantes" pour la ville d'accueil
des jeux, avec une veille linguistique permanente sur la langue
des sports. En outre, des interventions permanentes sont nécessaires
auprès des comités nationaux olympiques des
Etats de la Francophonie afin qu'ils exigent que les informations
leur parviennent en français, ce que tous ne demandent
pas, bien au contraire.
Bien sûr, le français, langue officielle,
a été présent à Turin, et même
un peu plus qu'à Athènes en 2004, mais "comme
une langue cérémoniale et protocolaire"
tandis que "la prépondérance symbolique
était à l'anglais" dénonce Lise
Bissonnette. Les slogans, les billets, la communication à
chaud, la langue de travail des médias, les produits
commerciaux étaient exclusivement en anglais, parfois
en italien. Même la devise des Jeux n'était pas
traduite.
Très pessimiste pour les olympiades de
2008 à Pékin dont on peut prévoir dès
maintenant qu'elles s'exprimeront en anglais et en chinois
mandarin, le Grand Témoin à Turin note à
l'inverse que l'organisation des jeux d'hiver 2010 à
Vancouver garantit le respect total du bilinguisme. Pourtant,
cette ville du Canada ne compte que 3 % de francophones, et
les principales langues qui y sont parlées aujourd'hui
sont l'anglais et le chinois. La primauté olympique
de l'anglais n'est en effet pas irréversible pour Lise
Bissonnette quand elle se réfère à l'expérience
politique québécoise. "Je crois à
la contrainte, en même temps que je crois à la
charge symbolique" affirme la présidente de
l'institution Bibliothèque et archives nationales du
Québec. "Nous savons dans notre pays que les
choses n'arrivent pas par la seule bonne volonté, il
faut une volonté politique", ajoute l'ancienne
journaliste québécoise. Les prétextes
et alibis de l'anglais unique sont nombreux, mais aucun ne
tient devant une politique linguistique déterminée.
La traduction immédiate en français de tous
les textes, par exemple, est possible, "surtout avec
les technologies actuelles". Son coût, même
élevé, "est une goutte d'eau dans un
océan" par rapport à ce que coûtent
les jeux Olympiques.
Lise Bissonnette dont la mission s'est achevée
avec la remise de son rapport à Abdou Diouf le 9 mai
à Paris avait été nommée Grand
Témoin de la francophonie en juillet 2005. Après
une mission préparatoire, du 19 au 26 septembre, à
Paris, Rome et Turin, elle a séjourné sur le
site pendant toute la durée des Jeux, du 10 au 26 février
2006. Son rapport plaide pour une sortie d'urgence de "la
négligence bienveillante dont le français fait
désormais l'objet" chez les sportifs. Il faut
intervenir sans tarder et en permanence auprès des
comités nationaux olympiques de la Francophonie. Car,
"sans parler de désastre à Turin, la
langue française est en voie de disparition lente"
face à l'anglais qui est "devenu la langue
internationale du sport." Sans volonté politique,
c'est partie perdue.
Alain GARNIER