Union de la Presse Francophone
 
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N° 127 - mai-juin 2006

EDITORIAL
par Philippe BILGER

C'est une honte !

L'hebdomadaire camerounais L'Anecdote n'a rien trouvé de mieux que la publication en couverture, le 24 janvier 2006, de "La liste complète des homosexuels du Cameroun"… A l'intérieur du numéro, cette scandaleuse promesse est tenue. En effet, un certain nombre d'homosexuels "présumés" y voient rapportés des éléments intimes de leur biographie sous cette seule tonalité. Des hommes et des femmes sont ainsi livrés à la vindicte et à la bêtise de leurs concitoyens, à leur curiosité malsaine en tout cas.

Le premier mouvement, devant cette énormité, est de stupéfaction tant elle déroge aux règles les plus élémentaires d'une presse respectueuse et civilisée. Il me semble même que c'est moins d'une dérogation aux règles qu'il convient de parler que d'une rupture radicale par rapport à ce que les médias ont la mission, la charge ou la liberté de traiter et qui doit se rapporter à l'information même très largement entendue.

L'Anecdote, par son comportement qui ne relève pas d'une provocation consciente puisque, le plus sérieusement du monde, on nous offre une "enquête" sur le thème annoncé en première page, sort du champ médiatique NORMAL.

Certes, la couverture et les pages concernées pourraient faire l'objet d'une assignation non pas pour diffamation de la part de chacune des personnes visées - en effet, il n'est plus offensant de qualifier quelqu'un d'homosexuel puisqu'il s'agit d'une liberté sexuelle intime qui n'a pas à être qualifiée judiciairement - mais pour atteinte à l'intimité de la vie privée et au droit à l'image puisque les visages sont reproduits.

Au-delà de cette procédure qui, paradoxalement, ferait rentrer par force juridique L'Anecdote dans le champ ordinaire de la presse, c'est le responsable de cette publication qui pose un grave problème, en raison de sa personnalité et de sa compétence. Sa manière de concevoir le rôle et la mission d'un hebdomadaire appelle les plus vives réserves, pour ne pas dire plus.

Pour s'appeler L'Anecdote, mille sujets pouvaient être abordés qui auraient, sérieux ou divertissants, pu intéresser ou amuser les lecteurs sans les entraîner sur une pente aussi nauséeuse.
L'Anecdote, ce ne devrait être en aucun cas la vie intime des gens, leur choix sexuel, ce qu'à l'évidence ils veulent garder secret.
Non seulement c'est illégal mais c'est indigne.
C'est une honte dont il faudra savoir tirer les conséquences.

Philippe BILGER
chef de la Délégation juridique de l'UPF