Union de la Presse Francophone
 
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N° 127 - mai-juin 2006

MEDIAS
par Serge HIREL

ENTRETIEN

Gérald de ROQUEMAUREL, président de Hachette-Filipacchi-Médias (HFM)

"Le quotidien informe, le magazine décrypte la société de consommation"

Arrière-arrière-arrière-petit-fils de Louis Hachette, fondateur de la Librairie Hachette en 1826, Gérald de Roquemaurel préside Hachette-Filipacchi-Médias (HFM), la branche presse du groupe Lagardère. Il répond aux questions de La Gazette sur l'actualité de sa société,
mais aussi sur sa conception de la presse moderne.

- Le journal quotidien, national ou régional, a-t-il encore un avenir ? Vous semblez ne plus placer ceux que vous possédez au cœur de votre métier…

Il faut se méfier des apparences… Depuis son entrée dans la presse, au lendemain de la Libération, Hachette fait des allers et retours dans le domaine des quotidiens. Outre nos titres du sud, nous sommes présents aujourd'hui dans L'Alsace, La Dépêche du Midi, le groupe Amaury (Le Parisien, L'Equipe…) et nous contrôlons Le Journal du Dimanche… En soixante ans, nous n'avons été absents de cette famille que pendant quatre ans…
Nous n'avons pas l'intention de la quitter, même si nous avons décidé de passer un accord avec le groupe Le Monde pour réunir nos titres (Nice-Matin, Var-Matin, Corse-Matin, La Provence et le gratuit Marseilleplus) et les siens (Midi Libre, L'Indépendant de Perpignan, Centre-Presse et le gratuit Montpellierplus). Un ensemble dont nous posséderons 49 % du capital. Nos intérêts restent importants, mais nous ne serons pas directement opérationnels. C'est un arbitrage de portefeuille…

- Quelles sont les raisons de ce choix ?

Nous nous adaptons à la nouvelle donne. La presse, aujourd'hui, doit relever un double défi, technologique et socio-culturel. Technologique, parce qu'Internet bouscule les concepts établis. Désormais, les quotidiens peuvent être lus partout dans le monde rapidement. Le français est accessible sur toute la planète. C'est d'ailleurs extrêmement bénéfique pour la francophonie…
Les nouvelles technologies font aussi baisser les coûts. La production de l'imprimé va encore évoluer et la distribution physique laisser place de plus en plus aux réseaux électroniques.
Néanmoins, la force du quotidien est et restera son contenu. Ce qui est compliqué, c'est la période de transition que nous vivons, entre le modèle imprimé et le modèle virtuel numérique. D'où notre accord avec Le Monde, qui possède une réelle avance sur ce dossier.

- Quant à l'autre défi…

C'est la révolution des habitudes de consommation, l'irruption du gratuit. Un changement de donne douloureux pour les quotidiens, qui sont extrêmement chers… Assurément trop chers.
Aujourd'hui, il faut re-justifier le payant traditionnel. Pour la PQR, cela passe par le développement de nouveaux modèles économiques, c'est-à-dire les quotidiens régionaux à bas prix. Le payant bénéficie d'un cercle vertueux : il fidélise, donc profite d'une solidité financière, ce qui conforte son indépendance. Une qualité appréciée des lecteurs…Il convient donc de lui trouver un prix entre zéro et ceux actuellement pratiqués… C'est aussi ce changement que nous pensons pouvoir réaliser grâce à notre partenariat avec Le Monde.

- Ceci dit, allez-vous néanmoins entrer sur le marché du gratuit ?

Nous y sommes déjà ! Parmi les quotidiens régionaux, nous avons été les premiers à y entrer, avec la création de Marseilleplus. Et nous sommes à l'origine du " Réseau Plus " qui regroupe bon nombre de titres de la PQR, qui, aujourd'hui, éditent un gratuit sur leur zone de diffusion. A Paris, nous sommes en discussion avec Le Monde et Le Figaro pour lancer un tel produit dés l'automne…
Mais notre présence sur ce marché n'est qu'une riposte, une contre-attaque offensive, une diversification partielle. Ce n'est pas un axe stratégique fort. Nous devons y être pour ne pas laisser la place à des concurrents agressifs, donc dangereux...

- Dans l'avenir, y aura-t-il une place pour un quotidien sur papier électronique, composé uniquement d'articles choisis par le lecteur ?

Un tel produit sera-t-il courant ? Je n'en sais rien… Je n'en connais pas les coûts… Par contre, je pense que nous irons vers l'imprimante à domicile, avec une impression double face sur format berlinois. Les données étant transportées par Internet, l'abonnement sera extrêmement modique, au quart de celui de la version papier… Cela, ce n'est pas lointain… Dans cinq ans probablement…

- Pensez-vous que cela soit possible aussi pour la presse magazine ?

Nous diffusons déjà nos titres par Internet, avec une grande qualité. Il est possible de les archiver… Pourra-t-on les imprimer ? Je ne sais pas. Mais ce dont je suis sûr, c'est que l'avenir de l'écrit passe par une numérisation de plus en plus forte et une distribution de plus en plus virtuelle.

- Comment expliquez-vous que le Français soit le plus gros lecteur de magazines au monde, alors qu'il lit peu de quotidiens ?

N'oubliez pas que la France a été le premier pays au monde où un quotidien, Le Petit Parisien, a dépassé le million d'exemplaires. La Deuxième Guerre mondiale a provoqué beaucoup de casse… Mais elle a aussi permis à des professionnels français, Pierre et Hélène Lazareff, Jean Prouvost notamment, de découvrir la presse magazine, née aux Etats-Unis dans les années 1930…
En France, le magazine profite de deux atouts particuliers, une contrainte syndicale moindre que celle supportée par le quotidien et, surtout, un certain génie national sur le plan de l'image. Les Français sont très créatifs, ont naturellement le sens de l'illustration. Nous sommes mariés avec le visuel. La photo et le cinéma n'ont-ils pas été inventés en France ? Tout cela explique que, rapidement, des gens bien formés ont mieux exprimé leur talent dans le magazine que dans un quotidien. C'est le cas, par exemple, de Daniel Filipacchi, qui fut d'abord photographe.
Relancés après-guerre sans beaucoup de capitaux propres, les groupes de presse quotidienne étaient déjà à bout de souffle avant les premiers chocs pétroliers. C'est à ce moment-là qu'ils ont laissé place aux magazines, y compris dans le domaine de l'information politique, avec l'arrivée des "news". Une situation unique au monde… Le lecteur est allé là où il y avait le plus d'inventivité, de création et de moyens. Jean Daniel, Jean-Jacques Servan-Schreiber, Claude Imbert… ont réussi à cannibaliser la politique, en l'abordant mieux que les quotidiens nationaux.
La PQR, elle, a joué son rôle : l'information locale. Elle a ainsi sapé également la puissance de la PQN, attaquée par ailleurs par la télévision…
Enfin, pour expliquer cette suprématie du magazine, il faut aussi prendre en compte le rôle des femmes, peu portées sur la presse quotidienne, qui offre surtout de la politique et du sport... Elles se sont tournées vers les féminins, extrêmement créatifs… C'est une pierre de plus dans les souliers de la presse quotidienne…

- Va-t-on vers des magazines au lectorat de plus en plus ciblé ?

La spécialisation des magazines est née aux Etats-Unis, dans les années 1970, lorsque la télévision a offert la couleur. Ce qui, jusqu'alors, était l'apanage de ces titres et assurait leur succès auprès des annonceurs. Life vendait ses pages plus chères que les spots TV… Rapidement, les grands magazines ont été terriblement fragilisés. Leur réponse a été la segmentation, avec, en particulier, l'émergence d'une puissante famille de féminins…

- Ce mouvement est-il inéluctable ?

Non. Depuis lors, de nouveaux magazines généralistes se sont lancés. Life a été remplacé par People… Et des suppléments à gros tirage, comme Version Femina ont fait irruption sur le marché… Le magazine sait s'adapter. Lorsqu'il peut renouer avec la puissance, il le fait. Sinon, il va vers la segmentation.

- Quels sont les centres d'intérêt du lecteur qui vous paraissent, dans l'avenir, mériter votre attention ?

La tendance actuelle est d'aller vers des magazines qui, plutôt que trop communautaires, deviennent générationnels. Cela n'est pas nouveau. Salut les copains, Mademoiselle Âge tendre s'adressaient déjà à une classe d'âge précise, les adolescents et les jeunes adultes. Ce savoir-faire s'est perpétué… Et le magazine générationnel, aujourd'hui, colle assez bien avec l'offre apportée par les chaînes de télévision, en particulier auprès des jeunes. Tous ces mouvements sont classiques…

- De tels magazines, qui ciblent d'abord une génération, doivent donc sans cesse s'adapter aux modes ?

Par nature, par essence, un groupe de presse magazine se doit de renouveler son portefeuille. Pour HFM, cela est très important. Ce qui nous conduit à changer régulièrement notre fusil d'épaule… Mais en respectant quelques règles… Pour durer, un magazine doit sortir de sa niche de création. Si vous n'élargissez pas la cible, si cette cible est " tendance ", quand la mode disparaît, vous disparaissez… Il faut donc savoir devenir transgénérationnel… ou se placer sur une cible non "tendance".
Mieux vaut pour réussir ne jamais oublier une règle simple : le quotidien informe. La TV divertit, met en scène. Le magazine, lui, décrypte la société de consommation. Ce qui l'oblige à être flexible, à s'adapter aux styles de vie, aux habitudes de consommation. Son évolution est constante parce qu'il est branché sur la société.

- HFM, en 2005, a réalisé 53 % de son chiffre d'affaires à l'étranger. Votre stratégie est-elle d'augmenter encore cette part ?

Aujourd'hui, hors presse quotidienne, elle atteint 60 %. Elle pourrait monter à 80 %. Comme nos grands annonceurs… Mais nous devons néanmoins nous assurer un chiffre d'affaires important en France. Parce que nous en tirons notre légitimité, notre savoir-faire, notre puissance, notre capacité d'expansion… Nous ne pouvons pas être apatrides. Nous devons rester les premiers dans notre pays, par le chiffre d'affaires, par la créativité, par les lancements… Par la diversité de nos titres… Notre panoplie est plus complète que celle de tous nos concurrents. Cela doit continuer… Notre croissance, nous l'envisageons tout autant par des créations que par des acquisitions…

- Tous les concepts de presse magazine sont-ils transportables ? Quelles sont les conditions à respecter pour réussir une nouvelle implantation ?

En ce domaine, il faut bien faire la différence entre les titres destinés aux hommes et ceux qui s'adressent aux femmes. Leurs socio-styles divergent profondément.
Les femmes sont internationalistes. Elles sont naturellement ouvertes, regardent le monde, aiment voyager, sont même souvent décideurs sur ce point… Elles vivent de la même manière dans toutes les grandes villes, ont le même souci de rester jeunes… Elles sont donc attirées par les mêmes magazines et les mêmes marques. Cette universalité de la femme permet donc d'exporter des concepts… Mais les titres qui les exploitent, même si leur unité spirituelle est importante, sont réalisés à 80-90 % là où ils sont vendus... Et les échanges entre eux ne partent pas tous de France… C'est beaucoup plus complexe…

- Quant aux hommes…

Les hommes, eux, sont nationalistes. Un jeune Anglais ne vit pas comme un Espagnol ou un Allemand. Les sujets qui les passionnent ne sont pas les mêmes et ceux qu'ils partagent, le sport et la politique, sont par essence, nationaux… Tenter l'universalité d'un titre qui leur est destiné est souvent voué à l'échec. Seul Playboy a réussi. La femme, il est vrai, est le seul sujet qui unit tous les hommes du monde…

- Pour attirer le lecteur et la publicité, est-il indispensable de décliner une marque forte, déjà bien établie ?

Les marques internationales ne sont pas " la " clé. Lorsque nous avons lancé Elle aux Etats-Unis, ce titre était tout, sauf une marque mondiale… Cela dit, le français présente un avantage : il dispose de mots internationaux. Elle en est un…
Il faut donc aussi savoir créer des marques locales, intermédiaires, adaptées aux réalités du pays. C'est le cas, par exemple, pour les magazines automobiles. Le marché de la voiture est assez national et les concepts publicitaires souvent différents d'un pays à l'autre. Ici, on vantera le plaisir de conduire, là, on insistera sur le confort du modèle… Du coup, Car and Driver, vendu aux Etats-Unis, n'a rien à voir avec Action Auto Moto, destiné aux lecteurs français…

- Quels territoires visez-vous particulièrement aujourd'hui ?

Nous opérons déjà sur tous les grands marchés -Europe, Amérique, Asie…- et contrôlons directement les titres qui y sont publiés -sauf en Allemagne, où nous travaillons en collaboration avec Burda. Les zones moins importantes, nous les couvrons avec une assez bonne toile, grâce à des licences et des partenariats… Dans le monde francophone, nous sommes bien sûr présents, d'abord avec les exportations des éditions françaises, mais aussi par des accords avec des éditeurs locaux, en Belgique et en Suisse notamment. Au Canada, nous sommes éditeurs…
Seuls les pays islamistes purs et durs ne nous ont pas intéressés pour l'instant. Mais cela pourrait changer. Nous allons lancer une édition de Elle en arabe au Liban. Les mannequins seront un peu plus couverts…

- L'Afrique a-t-elle sa place dans vos réflexions ?

Nous avons en ce moment des contacts préliminaires au Sénégal, où nous pourrions lancer une édition locale de Elle. Depuis 1983, date de la première internationalisation de ce titre, c'est toujours avec lui que nous entrons sur un nouveau marché… Nous pensons aussi au Maroc…

- Pour les titres de votre groupe, Internet est-il un danger ou, au contraire, le point de départ d'un nouvel élan ?

Le danger, c'est le piratage que permet la numérisation. Normalement, nos logiciels sont bien verrouillés… Certes, une faille peut survenir, mais l'enjeu économique n'est pas aussi lourd que pour le cinéma ou la musique… Sur Internet, un magazine est vendu moins d'un euro. Le pirate risque gros pour un bien faible rapport…
En définitive, ce risque est bien moindre que l'importance de l'apport de cette technologie pour l'avenir de nos magazines… Il est possible aujourd'hui de s'abonner à la version électronique de beaucoup de nos titres. D'ici peu, cela sera vrai pour tous. Parallèlement, des sites autonomes ont été développés, qui respectent le concept de la version papier, mais offrent un contenu spécifique, qui fera de plus en plus appel à la vidéo…
Car, pour nous, Internet est un média qui se situe entre l'écrit et la télévision. Il faut savoir tirer parti de ses avantages, de l'exhaustivité qu'il permet, de l'immédiateté qu'il offre, de l'interactivité qu'il apporte. Demain, " elle.fr " proposera des défilés de mode en vidéo, tandis que sur " match.fr ", on pourra visionner la plus récente photo d'un événement et la commenter dans un " blog "… C'est forcément un plus !

- Une toute dernière question : Vous définissez-vous comme un groupe " international ", un groupe " français international " ou un groupe " francophone international " ?

Un groupe français international. Dans nos réunions, j'impose le français comme langue de travail, chacun , en cas de besoin, s'exprimant dans sa langue, avec interprète. Pour quelle raison ne pas avoir choisi l'anglais ? Beaucoup de gens de valeur ne s'exprimant pas bien dans cette langue, préfèrent ne pas intervenir. On stérilise le débat, on favorise les " blablateurs " qui s'expriment avec le bon accent… Toute société qui impose une langue, surtout lorsqu'elle n'est pas la sienne, va à l'échec, tôt ou tard.
Enfin, nous sommes français parce qu'à travers nos titres, nous exprimons d'abord une vision du monde qui est celle de la France. Cela est particulièrement vrai pour nos magazines féminins. Il faut toujours avoir à l'esprit que seuls deux pays au monde, les deux plus vieilles démocraties, la France et les Etats-Unis, ont une vision globale de l'univers féminin. Tous les autres les copient ou s'en inspirent. Et ce sont nos magazines qui, par leur présence internationale, par leurs contenus, par leurs marques, relaient cette puissance française !

Entretien recueilli par Serge HIREL

Hachette Filipacchi Médias, maître de l'écrit,
s'est taillé un royaume de dimension mondiale

L'aventure a débuté en 1826 autour de quelques dizaines de livres. Cent vingt ans plus tard, Hachette se lançait dans la presse. Aujourd'hui, HFM règne sur 260 publications et entend maîtriser l'avenir en confortant sa puissance dans l'édition papier par une offre Internet à la mesure de son rang : le premier dans l'univers prestigieux du magazine.

Premier groupe mondial de presse magazine, Hachette Filipacchi Médias (HFM) qui a édité 260 titres en 2005, dont 200 à l'international, est à la fois une toute jeune société -elle a été créée en 1997- et la descendante directe d'une des plus prestigieuses entreprises culturelles françaises : la Librairie Hachette, née, elle, en 1826.
Tout a débuté par le livre. En 1864, à la mort de son fondateur, Louis Hachette, qui a publié Lamartine, Michelet, Victor Hugo, mais aussi la comtesse de Ségur, elle est déjà la première maison d'édition au monde. Hormis un magazine de distraction, Le Journal pour Tous, créé en 1855, l'entreprise ne s'intéresse pas encore à la presse. Un autre titre, Lecture pour Tous, est lancé en 1896. Mais, jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale, Hachette reste avant tout dans le monde du livre. Pourtant, dés cette époque, l'expansion internationale, entreprise dès 1927, et le réseau de vente sont au cœur de ses réflexions. C'est en 1897 qu'Hachette a créé ses propres messageries… Et les premières bibliothèques de gare datent, elles, de 1852 !

La Libération marque un tournant. En 1945, Hachette lance Elle, son premier magazine féminin. C'est aussi cette année-là qu'est créée Mécanique Aviation Traction. Autrement dit, Matra… En 1963, Jean-Luc Lagardère en prend la direction générale. Il vole de succès en succès, séduit ses pairs industriels et les dirigeants politiques. En 1980, soutenu par Valéry Giscard d'Estaing, alors président de la République, il reprend Hachette, puis parvient à obtenir de François Mitterrand une nationalisation a minima…
Le nouveau patron entreprend aussitôt la relance du groupe, aidé par Frank Ténot et Daniel Filipacchi, deux piliers d'Europe 1 déjà partenaires d'Hachette, qui, d'abord réunis par le jazz et la radio, ont créé, dans les années 60, une bonne quinzaine de magazines destinés notamment aux jeunes. Leur titre phare, Salut les Copains, lancé en 1961, est rejoint en 1976 par Paris-Match… racheté par Hachette au fondateur du célèbre magazine, le groupe Prouvost. La première version étrangère d'Elle paraît en 1983, Europe1 rejoint le groupe en 1986, puis, deux ans plus tard, c'est l'éditeur américain Grolier qui tombe dans son escarcelle.
Deux opérations, pourtant, se terminent mal : en 1987, la tentative de conquête de TF1, qui, contre attente, est attribuée au groupe Bouygues, et, en 1992, la faillite de la Cinq, reprise quelques mois plus tôt, déjà exsangue, au groupe Hersant. Cette fois, l'aventure met Hachette en péril. Matra vole à son secours, grâce à la création d'un groupe unique, Lagardère SCA, qui, désormais, chapeautera les activités médias et celles liées à l'espace et à la défense. Aujourd'hui, ce volet Matra du groupe est fondu au sein d'EADS, dont Lagardère possède 7,5 %, après la vente, début avril, pour 2milliards d'euros, de l'autre moitié de sa participation dans ce consortium.
Enfin, en 1997, ce qui, au fil des ans, était devenu une réalité aux yeux du public reçoit une confirmation juridique, nécessaire pour renforcer encore la suprématie du groupe Lagardère dans le domaine des magazines : les titres d'Hachette et ceux de Daniel Filipacchi et Frank Ténot, déjà bien imbriqués dans le groupe, sont réunis au sein de Hachette Filipacchi Médias, dont Lagardère acquerra la totalité des actions en 2000.

Quand Jean-Luc Lagardère disparaît, en mars 2003, son fils, Arnaud, reprend une maison bien en ordre de bataille. En fait, celle-ci était déjà bien entamée, provoquée par les progrès techniques, l'explosion du numérique, la poussée du virtuel, la multiplication des réseaux, la convergence des médias... Peu à peu, le groupe, avec toutefois une certaine prudence, est revenu dans l'audiovisuel, en créant des chaînes thématiques et des sociétés de production TV, en prenant 34 % de Canalsatellite, le bouquet de chaînes de Canal +.
Dans la presse quotidienne, outre l'acquisition de Nice-Matin, la situation des titres marseillais a été assainie avec la création de La Provence, qui remplace Le Méridional et Le Provençal. Les partenariats ont été maintenus (15 % de La Dépêche du Midi, 20 % de L'Alsace, 25 % du groupe Amaury) ou renforcés, Le Monde devenant aujourd'hui un associé à part entière dans la recherche des nouvelles offres que le président de HFM, Gérald de Roquemaurel, appelle de ses vœux pour sauver une famille de presse bousculée par les gratuits.

Les diversifications, vers la photo -avec notamment la reprise des agences Gamma, Rapho et Keystone-, la vente de licences, les publications de marques, se sont multipliées. La part de l'international dans les revenus apportés par la presse magazine a peu à peu grignoté celle générée par les titres diffusés en France, à tel point qu'en 2005, elle a représenté 53,6 % du chiffre d'affaires de HFM.
Quant aux nouveaux médias, au décès de Jean-Luc Lagardère,ils occupaient déjà les esprits, avec la création du fournisseur d'accès Club-Internet, aujourd'hui revendu à l'allemand T-on-line (groupe Deutsche Telekom), et celle de l'éditeur de contenus Grolier Interactive. Les sites électroniques de plusieurs titres du groupe connaissaient déjà un certain succès, même si, comparés à ceux qui s'annoncent, ils feront figure de dinosaures…
Sur un terrain ainsi préparé, Gérald de Roquemaurel et Arnaud Lagardère, qui, malgré son goût proclamé pour l'audiovisuel, conserve une totale confiance dans l'avenir de l'écrit, qu'il s'agisse du livre ou de la presse, développent aujourd'hui de nouvelles initiatives. Qu'il s'agisse d'acquisitions, telle celle de Psychologie Magazine, dont ils ont repris 49 % auprès de son fondateur, Jean-Louis Servan-Schreiber, ou de lancements, comme ceux de Public et de Choc, dont le succès grandit à chaque parution, ou de Guts, un magazine " trash " conçu en collaboration avec Sébastien Cauet, un animateur de télévision en vogue.

Mais c'est à l'international que le groupe effectue le parcours le plus impressionnant, par ses acquisitions et ses lancements. Et ce malgré une crise publicitaire qui s'achève à peine. En 2005, la hausse des chiffres d'affaires a été modérée en Espagne, plus sensible en Italie, où la filiale locale, Hachette Rusconi, a été restructurée, assez délicate en Grande-Bretagne en raison de l'émergence de concurrents gratuits sur le segment jeunes et d'un nouveau ralentissement des investissements publicitaires en fin d'année.
Mêmes situations contrastées aux Etats-Unis et au Japon, mais la Russie et la Chine, dont les économies sont en forte croissance, les compensent. En 2004, en Russie, HFM a lancé 17 magazines…

L'objectif prioritaire de Gérald de Roquemaurel est, bien sûr, de préserver sa position de chef de file mondial. Ce qui suppose, aujourd'hui, de conforter les éditions papier par une offre électronique à la mesure de ses ambitions. En France comme à l'étranger, de nombreux titres du groupe possèdent déjà leur site sur la Toile. Quelques dizaines disposent même d'un site associé, plus fourni que le papier.

Dans les mois qui viennent, HFM multipliera les initiatives dans ce domaine et, comme cela est déjà le cas aux Etats-Unis, proposera non seulement des abonnements électroniques à toutes les publications du groupe, mais aussi des contenus enrichis de sons et de vidéos. L'avantage est double, voire triple : la version électronique coûtera nettement moins cher, engendrera de nouveaux revenus et… réglera le problème des frais postaux de plus en plus lourds.
Tout ceci suppose cependant des investissements non négligeables. Sur ce point, HFM ne craint rien. Début mai, lors de l'assemblée générale du groupe Lagardère, désormais recentré sur les médias, Arnaud Lagardère a annoncé disposer d'un trésor de guerre de 4 milliards d'euros. Un trésor qui devrait permettre non seulement de réaliser " une acquisition structurante, si l'occasion se présente ", comme il l'a indiqué, mais aussi de financer une montée en puissance sur Internet.
" Sans fuite en avant, sans entrée inconsidérée " dans des entreprises liées à ce secteur, a-t-il ajouté… Chez Lagardère, on veut être à la fois prudent et audacieux, gérer en bon père de famille et risquer des coups retentissants. Etre âgé de 180 ans apporte certes la sagesse, mais n'interdit pas de vouloir vivre en avance sur son temps…

HFM en chiffres

Les performances * N°1 de la presse magazine dans le monde en termes de nombre de titres (260, dont 200 à l'international) et d'implantations (41 pays) ;
* 1er éditeur étranger aux Etats-Unis, en Espagne, en Italie, au Japon et en Chine continentale ;
* 1er groupe en France ; 1er groupe en Espagne ; 3e groupe en Italie et en Russie ; 5e groupe aux Etats-Unis ;
* HFM est présent et contrôle ses opérations dans neuf des principaux marchés ;
* HFM diffuse un milliard d'exemplaires par an, dont 203 millions par abonnements ;
* Interdéco, la régie du groupe, gère la publicité de 200 titres, dont certains hors groupe.
En 2005, les publications qu'elle possède en portefeuille ont publié 130.000 pages de publicité ;
* HFM utilise 400.000 tonnes de papier par an, dont 190.000 en France.

Les titres * HFM édite une vaste gamme de magazines dans tous les secteurs de cette famille de presse : automobile :17 ; actualité et économie : 4 ; décoration et art de vivre : 45 ; enfants : 12 ; féminins : 96 ; loisirs : 33 ; presse masculine : 16 ; " people " : 10 ; télévision : 11 ; voyage : 3.
* En presse quotidienne, HFM contrôle ou est partenaire de Corse-Matin (100 %), La Provence (100 %), Nice-Matin et Var-Matin (100 %), TV-Hebdo (supplément TV de quotidiens, y compris hors groupe - 100 %), Le Journal du Dimanche (quotidien du 7e jour - 60 %) ; Version Femina (supplément féminin de quotidiens, y compris hors groupe - 50 %), Editions Philippe Amaury (Le Parisien, L'Equipe, L'Equipe-Magazine - 25 %), L'Alsace (20%), La Dépêche du Midi (15 %), Le Monde (5,4 %).
* HFM possède, depuis février 2001, 42 % du groupe Marie-Claire, qui avait été conservé par la famille Prouvost lors de la vente de ses activités presse à Hachette en 1976.

Les résultats * En 2005, HFM a enregistré un chiffre d'affaires de 1, 863 milliard d'euros, contre 1,848 en 2004. Ce chiffre a été réalisé pour 46,4 % en France, 20,7 % dans l'Union européenne, 5,1 % dans les autres pays européens, 19,5 % aux Etats-Unis et au Canada ; 8,3 % sur d'autres marchés.
* Le résultat avant impôt a atteint 125 millions d'euros, contre 102 en 2004.
* En 2005, HFM a employé 9 972 personnes, dont plus de 5 400 à l'étranger.

Le groupe Lagardère : défense, espace et médias

Le groupe Lagardère, dont Hachette Filipacchi Médias (HFM) gère les participations dans le secteur de la presse, a réalisé, en 2005, un chiffre d'affaires de 13 milliards d'euros. Le résultat opérationnel courant des sociétés intégrées a atteint 896 millions d'euros. Le résultat net consolidé (hors EADS) s'est élevé à 431 millions d'euros (+ 20 % par rapport à 2004).

Le groupe Lagardère comprend :

* Une branche Défense et Espace, dont les activités sont regroupées au sein du consortium EADS, dont il possède aujourd'hui 7,5 % du capital. En 2005, cette branche a participé pour 5,1 milliards d'euros au chiffre d'affaires du groupe Lagardère, qui a possédé 15 % d'EADS jusque début avril 2006.

* Une branche Médias, dont la société mère Lagardère Médias chapeaute quatre métiers : la presse (Hachette Filipacchi Médias - 100 %), la radio, la télévision et les nouveaux médias (Lagardère Active), les livres (Hachette Livres - 100 %), la distribution et les services (Hachette Distribution Services - 100 %). En 2005, Lagardère Médias a réalisé un chiffre d'affaires de 7,9 milliards d'euros (+ 5,3 % par rapport à 2004) et enregistré un résultat opérationnel courant de 503 millions d'euros (+ 5,3 %).

* Lagardère Active, en 2005, a réalisé un chiffre d'affaires de 620,7 millions d'euros, dont 72,9 % en France. Cette filiale du groupe emploie 2 577 personnes et possède :
- 34 % de Canalsatellite. Cette participation au capital du bouquet de chaînes diffusées par satellite du groupe Canal + est en cours d'échange contre une entrée du groupe Lagardère (20 %) au sein du capital de Canal + France, dans le cadre de l'acquisition par Canal + du bouquet TPS, appartenant à TF1 et M6. Pour ce faire, Lagardère ajoutera 525 millions d'euros à l'apport de ses 34 %. Cet accord, qui attend le feu vert des autorités de la Concurrence et du CSA, prévoit que Lagardère pourra, en 2009, acquérir 14% supplémentaires, ce qui lui permettrait d'obtenir la minorité de blocage;
- 99 % de Lagardère Active Broadcast, qui gère les stations de radio Europe 1, Europe 2 et RFM, ainsi que 17 radios essentiellement musicales, réparties dans 7 pays (Europe de l'Est, Allemagne et Afrique du Sud);
- 100 % de Lagardère Active Broadband, qui regroupe 11 chaînes thématiques, dont Canal J, MCM, La Chaîne Météo, Europe 2 TV, Tiji, Filles TV, Gulli (en participation avec le groupe public France Télévisions),... et 16 sociétés de production (dont GMT, DEMD, Angel,…) qui, en 2005, ont fabriqué 850 heures de programmes. Ce qui fait de Lagardère Active Broadband le premier opérateur français de chaînes musicales et destinées à la jeunesse, le premier producteur de fictions de début de soirée et le deuxième producteur de programmes de flux.

* En matière de nouveaux médias, Lagardère Active figure parmi les premiers éditeurs et distributeurs de contenus grâce à Plurimédia, qui fournit une centaine de services aux opérateurs de téléphonie mobile. Lagardère Active, qui est aussi présent en Allemagne et aux Etats-Unis, gère, en collaboration avec Hachette Distribution Services, Virgin Méga, un site de téléchargement payant de musique.

* Hachette Livres, dont le chiffre d'affaires a atteint 1,644 milliard d'euros en 2005, emploie 6 433 personnes. Après le rachat en février dernier de Time Warner Books pour près de 450 millions d'euros, la société, présente sur tous les marchés du livre (littérature générale, éducation, illustrés et fascicules), est devenu le troisième éditeur mondial, derrière Pearson et Mc Graw and Hill. Ses principales filiales sont Lattès, Grasset, Stock, Fayard, Hatier… mais aussi Larousse, Armand Colin, Dunod, Anaya, sociétés qui ont été rachetées à Vivendi-Universal en décembre 2003. Le Livre de Poche, dont le catalogue de 4 500 titres en fait le premier éditeur français, figure parmi ses actifs. Sur le marché de l'éducation, Hachette Livres sort 1 200 nouveautés par an. Hachette Tourisme est le n° 1 des guides de voyage.

* Hachette Distribution Services (chiffre d'affaires : 3,77 milliards d'euros) possède 4 000 magasins répartis dans 15 pays, dont 1 100 exploités sous l'enseigne Relay. Ses autres marques sont notamment : Virgin, Payot, Le Furet du Nord, Inmédia… HDS dessert quotidiennement 50. 000 points de vente en Europe et 180. 000 en Amérique du Nord. En 2005, HDS employait 11 881 personnes et a réalisé un chiffre d'affaires de 3, 773 milliards d'euros.

* Le groupe Lagardère possède par ailleurs 49 % des Nouvelles Messageries de la Presse parisienne (NMPP) et en est l'opérateur.


HFM se lance dans la diffusion numérique

L'objectif de ce nouvel axe stratégique du groupe : 40 millions d'abonnés en 2015, qui tourneront les pages de leurs magazines " enrichis " sur leur ordinateur.

"D'ici dix ans, le groupe pourrait compter 20 % d'abonnés en ligne". Gérald de Roquemaurel l'a affirmé, début mars, dans un entretien accordé au site "le monde.fr". Ce qui représenterait plus de 40 millions d'abonnés aux versions électroniques des magazines d'Hachette Filipacchi Médias. 2006 sera l'année zéro de ce nouvel axe stratégique, annoncé au printemps 2005, lors d'un séminaire des cadres du groupe, organisé à Chicago.
Dans les mois qui ont suivi, à la suite de Car and Driver, tous les titres américains du groupe ont lancé leur version numérique, avec un succès, notamment auprès des jeunes, qui permet de penser que 5% de leurs 10 millions d'abonnés seront rapidement séduits par cette offre. Aujourd'hui, ce sont les grands titres français -Elle, Première, Paris-Match, Isa, Public…- qui préparent leur révolution numérique. Concrètement, les internautes abonnés pourront lire leurs magazines sur leur ordinateur en tournant les pages une à une, comme pour la version papier.

Un " kiosque " ouvert à tous

Mais l'offre sera enrichie de sons et de vidéos et réactualisée, si nécessaire, au fil des événements. Ainsi, Elle offrira le film d'un défilé de mode, tandis que le site de Paris-Match publiera en temps quasi réel les photos du jour les plus importantes.
Si le public adhère à cette nouvelle façon d'aborder la lecture des magazines, l'affaire peut rapporter gros. Les investissements nécessaires sont relativement faibles et les annonceurs devraient être séduits, un clic sur leurs publicités permettant d'accéder à leurs propres sites sur la Toile. Gérald de Roquemaurel estime même que la rentabilité du groupe qu'il préside -environ 10 % aujourd'hui- pourrait augmenter de deux points. "La diffusion numérique est l'un des moyens de lutter contre les prix élevés des journaux", dit-il, y voyant aussi une réponse au problème récurrent des coûts postaux.
Tous les grands éditeurs de magazines se lancent actuellement sur ce nouveau marché, mais le groupe Lagardère, qui entend capitaliser sur le savoir-faire de détaillant de sa filiale Hachette Distribution Services, a créé une nouvelle filiale, HDS Digital, qui prépare une offre ouverte à tous : un " kiosque " de presse numérique accessible sur les sites de commerce électronique et d'autres. Le système permettra de télécharger des journaux, de s'abonner ou d'acheter un numéro. Une offre qui devrait attirer les jeunes, mais aussi tous ceux qui voyagent.
Le numérique entraînera-t-il la mort du magazine papier ? Pour Philippe Guelton, directeur général de HFM US, interrogé par " le monde.fr ", cette nouvelle méthode de distribution " ne remplacera pas le papier ". " Elle répond aux attentes de certains de nos lecteurs, une population qui vit avec son ordinateur ", a-t-il expliqué, en confirmant son objectif : 500.000 abonnés électroniques d'ici quelques mois en Amérique du Nord.