ENTRETIEN
Gérald de ROQUEMAUREL, président
de Hachette-Filipacchi-Médias (HFM)
"Le quotidien informe,
le magazine décrypte la société de consommation"
Arrière-arrière-arrière-petit-fils
de Louis Hachette, fondateur de la Librairie Hachette en 1826,
Gérald de Roquemaurel préside Hachette-Filipacchi-Médias
(HFM), la branche presse du groupe Lagardère. Il répond
aux questions de La Gazette sur l'actualité
de sa société,
mais aussi sur sa conception de la presse moderne.
- Le journal quotidien, national ou régional,
a-t-il encore un avenir ? Vous semblez ne plus placer ceux
que vous possédez au cur de votre métier
Il faut se méfier des apparences
Depuis son entrée dans la presse, au lendemain de la
Libération, Hachette fait des allers et retours dans
le domaine des quotidiens. Outre nos titres du sud, nous sommes
présents aujourd'hui dans L'Alsace, La Dépêche
du Midi, le groupe Amaury (Le Parisien, L'Equipe
)
et nous contrôlons Le Journal du Dimanche
En soixante ans, nous n'avons été absents de
cette famille que pendant quatre ans
Nous n'avons pas l'intention de la quitter, même si
nous avons décidé de passer un accord avec le
groupe Le Monde pour réunir nos titres (Nice-Matin,
Var-Matin, Corse-Matin, La Provence et
le gratuit Marseilleplus) et les siens (Midi Libre,
L'Indépendant de Perpignan, Centre-Presse
et le gratuit Montpellierplus). Un ensemble dont nous
posséderons 49 % du capital. Nos intérêts
restent importants, mais nous ne serons pas directement opérationnels.
C'est un arbitrage de portefeuille
- Quelles sont les raisons de ce choix
?
Nous nous adaptons à la nouvelle donne.
La presse, aujourd'hui, doit relever un double défi,
technologique et socio-culturel. Technologique, parce qu'Internet
bouscule les concepts établis. Désormais, les
quotidiens peuvent être lus partout dans le monde rapidement.
Le français est accessible sur toute la planète.
C'est d'ailleurs extrêmement bénéfique
pour la francophonie
Les nouvelles technologies font aussi baisser les coûts.
La production de l'imprimé va encore évoluer
et la distribution physique laisser place de plus en plus
aux réseaux électroniques.
Néanmoins, la force du quotidien est et restera son
contenu. Ce qui est compliqué, c'est la période
de transition que nous vivons, entre le modèle imprimé
et le modèle virtuel numérique. D'où
notre accord avec Le Monde, qui possède une
réelle avance sur ce dossier.
- Quant à l'autre défi
C'est la révolution des habitudes de
consommation, l'irruption du gratuit. Un changement de donne
douloureux pour les quotidiens, qui sont extrêmement
chers
Assurément trop chers.
Aujourd'hui, il faut re-justifier le payant traditionnel.
Pour la PQR, cela passe par le développement de nouveaux
modèles économiques, c'est-à-dire les
quotidiens régionaux à bas prix. Le payant bénéficie
d'un cercle vertueux : il fidélise, donc profite d'une
solidité financière, ce qui conforte son indépendance.
Une qualité appréciée des lecteurs
Il
convient donc de lui trouver un prix entre zéro et
ceux actuellement pratiqués
C'est aussi ce changement
que nous pensons pouvoir réaliser grâce à
notre partenariat avec Le Monde.
- Ceci dit, allez-vous néanmoins
entrer sur le marché du gratuit ?
Nous y sommes déjà ! Parmi les
quotidiens régionaux, nous avons été
les premiers à y entrer, avec la création de
Marseilleplus. Et nous sommes à l'origine du
" Réseau Plus " qui regroupe bon nombre de
titres de la PQR, qui, aujourd'hui, éditent un gratuit
sur leur zone de diffusion. A Paris, nous sommes en discussion
avec Le Monde et Le Figaro pour lancer un tel
produit dés l'automne
Mais notre présence sur ce marché n'est qu'une
riposte, une contre-attaque offensive, une diversification
partielle. Ce n'est pas un axe stratégique fort. Nous
devons y être pour ne pas laisser la place à
des concurrents agressifs, donc dangereux...
- Dans l'avenir, y aura-t-il une place
pour un quotidien sur papier électronique, composé
uniquement d'articles choisis par le lecteur ?
Un tel produit sera-t-il courant ? Je n'en sais
rien
Je n'en connais pas les coûts
Par contre,
je pense que nous irons vers l'imprimante à domicile,
avec une impression double face sur format berlinois. Les
données étant transportées par Internet,
l'abonnement sera extrêmement modique, au quart de celui
de la version papier
Cela, ce n'est pas lointain
Dans cinq ans probablement
- Pensez-vous que cela soit possible aussi
pour la presse magazine ?
Nous diffusons déjà nos titres
par Internet, avec une grande qualité. Il est possible
de les archiver
Pourra-t-on les imprimer ? Je ne sais
pas. Mais ce dont je suis sûr, c'est que l'avenir de
l'écrit passe par une numérisation de plus en
plus forte et une distribution de plus en plus virtuelle.
- Comment expliquez-vous que le Français
soit le plus gros lecteur de magazines au monde, alors qu'il
lit peu de quotidiens ?
N'oubliez pas que la France a été
le premier pays au monde où un quotidien, Le Petit
Parisien, a dépassé le million d'exemplaires.
La Deuxième Guerre mondiale a provoqué beaucoup
de casse
Mais elle a aussi permis à des professionnels
français, Pierre et Hélène Lazareff,
Jean Prouvost notamment, de découvrir la presse magazine,
née aux Etats-Unis dans les années 1930
En France, le magazine profite de deux atouts particuliers,
une contrainte syndicale moindre que celle supportée
par le quotidien et, surtout, un certain génie national
sur le plan de l'image. Les Français sont très
créatifs, ont naturellement le sens de l'illustration.
Nous sommes mariés avec le visuel. La photo et le cinéma
n'ont-ils pas été inventés en France
? Tout cela explique que, rapidement, des gens bien formés
ont mieux exprimé leur talent dans le magazine que
dans un quotidien. C'est le cas, par exemple, de Daniel Filipacchi,
qui fut d'abord photographe.
Relancés après-guerre sans beaucoup de capitaux
propres, les groupes de presse quotidienne étaient
déjà à bout de souffle avant les premiers
chocs pétroliers. C'est à ce moment-là
qu'ils ont laissé place aux magazines, y compris dans
le domaine de l'information politique, avec l'arrivée
des "news". Une situation unique au monde
Le lecteur est allé là où il y avait
le plus d'inventivité, de création et de moyens.
Jean Daniel, Jean-Jacques Servan-Schreiber, Claude Imbert
ont réussi à cannibaliser la politique, en l'abordant
mieux que les quotidiens nationaux.
La PQR, elle, a joué son rôle : l'information
locale. Elle a ainsi sapé également la puissance
de la PQN, attaquée par ailleurs par la télévision
Enfin, pour expliquer cette suprématie du magazine,
il faut aussi prendre en compte le rôle des femmes,
peu portées sur la presse quotidienne, qui offre surtout
de la politique et du sport... Elles se sont tournées
vers les féminins, extrêmement créatifs
C'est une pierre de plus dans les souliers de la presse quotidienne
- Va-t-on vers des magazines au lectorat
de plus en plus ciblé ?
La spécialisation des magazines est née
aux Etats-Unis, dans les années 1970, lorsque la télévision
a offert la couleur. Ce qui, jusqu'alors, était l'apanage
de ces titres et assurait leur succès auprès
des annonceurs. Life vendait ses pages plus chères
que les spots TV
Rapidement, les grands magazines ont
été terriblement fragilisés. Leur réponse
a été la segmentation, avec, en particulier,
l'émergence d'une puissante famille de féminins
- Ce mouvement est-il inéluctable
?
Non. Depuis lors, de nouveaux magazines généralistes
se sont lancés. Life a été remplacé
par People
Et des suppléments à
gros tirage, comme Version Femina ont fait irruption
sur le marché
Le magazine sait s'adapter. Lorsqu'il
peut renouer avec la puissance, il le fait. Sinon, il va vers
la segmentation.
- Quels sont les centres d'intérêt
du lecteur qui vous paraissent, dans l'avenir, mériter
votre attention ?
La tendance actuelle est d'aller vers des magazines
qui, plutôt que trop communautaires, deviennent générationnels.
Cela n'est pas nouveau. Salut les copains, Mademoiselle
Âge tendre s'adressaient déjà à
une classe d'âge précise, les adolescents et
les jeunes adultes. Ce savoir-faire s'est perpétué
Et le magazine générationnel, aujourd'hui, colle
assez bien avec l'offre apportée par les chaînes
de télévision, en particulier auprès
des jeunes. Tous ces mouvements sont classiques
- De tels magazines, qui ciblent d'abord
une génération, doivent donc sans cesse s'adapter
aux modes ?
Par nature, par essence, un groupe de presse
magazine se doit de renouveler son portefeuille. Pour HFM,
cela est très important. Ce qui nous conduit à
changer régulièrement notre fusil d'épaule
Mais en respectant quelques règles
Pour durer,
un magazine doit sortir de sa niche de création. Si
vous n'élargissez pas la cible, si cette cible est
" tendance ", quand la mode disparaît, vous
disparaissez
Il faut donc savoir devenir transgénérationnel
ou se placer sur une cible non "tendance".
Mieux vaut pour réussir ne jamais oublier une règle
simple : le quotidien informe. La TV divertit, met en scène.
Le magazine, lui, décrypte la société
de consommation. Ce qui l'oblige à être flexible,
à s'adapter aux styles de vie, aux habitudes de consommation.
Son évolution est constante parce qu'il est branché
sur la société.
- HFM, en 2005, a réalisé
53 % de son chiffre d'affaires à l'étranger.
Votre stratégie est-elle d'augmenter encore cette part
?
Aujourd'hui, hors presse quotidienne, elle atteint
60 %. Elle pourrait monter à 80 %. Comme nos grands
annonceurs
Mais nous devons néanmoins nous assurer
un chiffre d'affaires important en France. Parce que nous
en tirons notre légitimité, notre savoir-faire,
notre puissance, notre capacité d'expansion
Nous
ne pouvons pas être apatrides. Nous devons rester les
premiers dans notre pays, par le chiffre d'affaires, par la
créativité, par les lancements
Par la
diversité de nos titres
Notre panoplie est plus
complète que celle de tous nos concurrents. Cela doit
continuer
Notre croissance, nous l'envisageons tout
autant par des créations que par des acquisitions
- Tous les concepts de presse magazine
sont-ils transportables ? Quelles sont les conditions à
respecter pour réussir une nouvelle implantation ?
En ce domaine, il faut bien faire la différence
entre les titres destinés aux hommes et ceux qui s'adressent
aux femmes. Leurs socio-styles divergent profondément.
Les femmes sont internationalistes. Elles sont naturellement
ouvertes, regardent le monde, aiment voyager, sont même
souvent décideurs sur ce point
Elles vivent de
la même manière dans toutes les grandes villes,
ont le même souci de rester jeunes
Elles sont
donc attirées par les mêmes magazines et les
mêmes marques. Cette universalité de la femme
permet donc d'exporter des concepts
Mais les titres
qui les exploitent, même si leur unité spirituelle
est importante, sont réalisés à 80-90
% là où ils sont vendus... Et les échanges
entre eux ne partent pas tous de France
C'est beaucoup
plus complexe
- Quant aux hommes
Les hommes, eux, sont nationalistes. Un jeune
Anglais ne vit pas comme un Espagnol ou un Allemand. Les sujets
qui les passionnent ne sont pas les mêmes et ceux qu'ils
partagent, le sport et la politique, sont par essence, nationaux
Tenter l'universalité d'un titre qui leur est destiné
est souvent voué à l'échec. Seul Playboy
a réussi. La femme, il est vrai, est le seul sujet
qui unit tous les hommes du monde
- Pour attirer le lecteur et la publicité,
est-il indispensable de décliner une marque forte,
déjà bien établie ?
Les marques internationales ne sont pas "
la " clé. Lorsque nous avons lancé Elle
aux Etats-Unis, ce titre était tout, sauf une marque
mondiale
Cela dit, le français présente
un avantage : il dispose de mots internationaux. Elle en est
un
Il faut donc aussi savoir créer des marques locales,
intermédiaires, adaptées aux réalités
du pays. C'est le cas, par exemple, pour les magazines automobiles.
Le marché de la voiture est assez national et les concepts
publicitaires souvent différents d'un pays à
l'autre. Ici, on vantera le plaisir de conduire, là,
on insistera sur le confort du modèle
Du coup,
Car and Driver, vendu aux Etats-Unis, n'a rien à
voir avec Action Auto Moto, destiné aux lecteurs
français
- Quels territoires visez-vous particulièrement
aujourd'hui ?
Nous opérons déjà sur tous
les grands marchés -Europe, Amérique, Asie
-
et contrôlons directement les titres qui y sont publiés
-sauf en Allemagne, où nous travaillons en collaboration
avec Burda. Les zones moins importantes, nous les couvrons
avec une assez bonne toile, grâce à des licences
et des partenariats
Dans le monde francophone, nous
sommes bien sûr présents, d'abord avec les exportations
des éditions françaises, mais aussi par des
accords avec des éditeurs locaux, en Belgique et en
Suisse notamment. Au Canada, nous sommes éditeurs
Seuls les pays islamistes purs et durs ne nous ont pas intéressés
pour l'instant. Mais cela pourrait changer. Nous allons lancer
une édition de Elle en arabe au Liban. Les mannequins
seront un peu plus couverts
- L'Afrique a-t-elle sa place dans vos
réflexions ?
Nous avons en ce moment des contacts préliminaires
au Sénégal, où nous pourrions lancer
une édition locale de Elle. Depuis 1983, date de la
première internationalisation de ce titre, c'est toujours
avec lui que nous entrons sur un nouveau marché
Nous pensons aussi au Maroc
- Pour les titres de votre groupe, Internet
est-il un danger ou, au contraire, le point de départ
d'un nouvel élan ?
Le danger, c'est le piratage que permet la numérisation.
Normalement, nos logiciels sont bien verrouillés
Certes, une faille peut survenir, mais l'enjeu économique
n'est pas aussi lourd que pour le cinéma ou la musique
Sur Internet, un magazine est vendu moins d'un euro. Le pirate
risque gros pour un bien faible rapport
En définitive, ce risque est bien moindre que l'importance
de l'apport de cette technologie pour l'avenir de nos magazines
Il est possible aujourd'hui de s'abonner à la version
électronique de beaucoup de nos titres. D'ici peu,
cela sera vrai pour tous. Parallèlement, des sites
autonomes ont été développés,
qui respectent le concept de la version papier, mais offrent
un contenu spécifique, qui fera de plus en plus appel
à la vidéo
Car, pour nous, Internet est un média qui se situe
entre l'écrit et la télévision. Il faut
savoir tirer parti de ses avantages, de l'exhaustivité
qu'il permet, de l'immédiateté qu'il offre,
de l'interactivité qu'il apporte. Demain, " elle.fr
" proposera des défilés de mode en vidéo,
tandis que sur " match.fr ", on pourra visionner
la plus récente photo d'un événement
et la commenter dans un " blog "
C'est forcément
un plus !
- Une toute dernière question :
Vous définissez-vous comme un groupe " international
", un groupe " français international "
ou un groupe " francophone international " ?
Un groupe français international. Dans
nos réunions, j'impose le français comme langue
de travail, chacun , en cas de besoin, s'exprimant dans sa
langue, avec interprète. Pour quelle raison ne pas
avoir choisi l'anglais ? Beaucoup de gens de valeur ne s'exprimant
pas bien dans cette langue, préfèrent ne pas
intervenir. On stérilise le débat, on favorise
les " blablateurs " qui s'expriment avec le bon
accent
Toute société qui impose une langue,
surtout lorsqu'elle n'est pas la sienne, va à l'échec,
tôt ou tard.
Enfin, nous sommes français parce qu'à travers
nos titres, nous exprimons d'abord une vision du monde qui
est celle de la France. Cela est particulièrement vrai
pour nos magazines féminins. Il faut toujours avoir
à l'esprit que seuls deux pays au monde, les deux plus
vieilles démocraties, la France et les Etats-Unis,
ont une vision globale de l'univers féminin. Tous les
autres les copient ou s'en inspirent. Et ce sont nos magazines
qui, par leur présence internationale, par leurs contenus,
par leurs marques, relaient cette puissance française
!
Entretien recueilli par Serge HIREL
Hachette
Filipacchi Médias, maître de l'écrit,
s'est taillé un royaume de dimension mondiale
L'aventure a débuté en 1826
autour de quelques dizaines de livres. Cent vingt ans plus
tard, Hachette se lançait dans la presse. Aujourd'hui,
HFM règne sur 260 publications et entend maîtriser
l'avenir en confortant sa puissance dans l'édition
papier par une offre Internet à la mesure de son rang
: le premier dans l'univers prestigieux du magazine.
Premier groupe mondial de presse magazine, Hachette
Filipacchi Médias (HFM) qui a édité 260
titres en 2005, dont 200 à l'international, est à
la fois une toute jeune société -elle a été
créée en 1997- et la descendante directe d'une
des plus prestigieuses entreprises culturelles françaises
: la Librairie Hachette, née, elle, en 1826.
Tout a débuté par le livre. En 1864, à
la mort de son fondateur, Louis Hachette, qui a publié
Lamartine, Michelet, Victor Hugo, mais aussi la comtesse de
Ségur, elle est déjà la première
maison d'édition au monde. Hormis un magazine de distraction,
Le Journal pour Tous, créé en 1855, l'entreprise
ne s'intéresse pas encore à la presse. Un autre
titre, Lecture pour Tous, est lancé en 1896.
Mais, jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale, Hachette
reste avant tout dans le monde du livre. Pourtant, dés
cette époque, l'expansion internationale, entreprise
dès 1927, et le réseau de vente sont au cur
de ses réflexions. C'est en 1897 qu'Hachette a créé
ses propres messageries
Et les premières bibliothèques
de gare datent, elles, de 1852 !
La Libération marque un tournant. En
1945, Hachette lance Elle, son premier magazine féminin.
C'est aussi cette année-là qu'est créée
Mécanique Aviation Traction. Autrement dit, Matra
En 1963, Jean-Luc Lagardère en prend la direction générale.
Il vole de succès en succès, séduit ses
pairs industriels et les dirigeants politiques. En 1980, soutenu
par Valéry Giscard d'Estaing, alors président
de la République, il reprend Hachette, puis parvient
à obtenir de François Mitterrand une nationalisation
a minima
Le nouveau patron entreprend aussitôt la relance du
groupe, aidé par Frank Ténot et Daniel Filipacchi,
deux piliers d'Europe 1 déjà partenaires d'Hachette,
qui, d'abord réunis par le jazz et la radio, ont créé,
dans les années 60, une bonne quinzaine de magazines
destinés notamment aux jeunes. Leur titre phare, Salut
les Copains, lancé en 1961, est rejoint en 1976
par Paris-Match
racheté par Hachette au
fondateur du célèbre magazine, le groupe Prouvost.
La première version étrangère d'Elle
paraît en 1983, Europe1 rejoint le groupe en 1986, puis,
deux ans plus tard, c'est l'éditeur américain
Grolier qui tombe dans son escarcelle.
Deux opérations, pourtant, se terminent mal : en 1987,
la tentative de conquête de TF1, qui, contre attente,
est attribuée au groupe Bouygues, et, en 1992, la faillite
de la Cinq, reprise quelques mois plus tôt, déjà
exsangue, au groupe Hersant. Cette fois, l'aventure met Hachette
en péril. Matra vole à son secours, grâce
à la création d'un groupe unique, Lagardère
SCA, qui, désormais, chapeautera les activités
médias et celles liées à l'espace et
à la défense. Aujourd'hui, ce volet Matra du
groupe est fondu au sein d'EADS, dont Lagardère possède
7,5 %, après la vente, début avril, pour 2milliards
d'euros, de l'autre moitié de sa participation dans
ce consortium.
Enfin, en 1997, ce qui, au fil des ans, était devenu
une réalité aux yeux du public reçoit
une confirmation juridique, nécessaire pour renforcer
encore la suprématie du groupe Lagardère dans
le domaine des magazines : les titres d'Hachette et ceux de
Daniel Filipacchi et Frank Ténot, déjà
bien imbriqués dans le groupe, sont réunis au
sein de Hachette Filipacchi Médias, dont Lagardère
acquerra la totalité des actions en 2000.
Quand Jean-Luc Lagardère disparaît,
en mars 2003, son fils, Arnaud, reprend une maison bien en
ordre de bataille. En fait, celle-ci était déjà
bien entamée, provoquée par les progrès
techniques, l'explosion du numérique, la poussée
du virtuel, la multiplication des réseaux, la convergence
des médias... Peu à peu, le groupe, avec toutefois
une certaine prudence, est revenu dans l'audiovisuel, en créant
des chaînes thématiques et des sociétés
de production TV, en prenant 34 % de Canalsatellite, le bouquet
de chaînes de Canal +.
Dans la presse quotidienne, outre l'acquisition de Nice-Matin,
la situation des titres marseillais a été assainie
avec la création de La Provence, qui remplace
Le Méridional et Le Provençal.
Les partenariats ont été maintenus (15 % de
La Dépêche du Midi, 20 % de L'Alsace,
25 % du groupe Amaury) ou renforcés, Le Monde
devenant aujourd'hui un associé à part entière
dans la recherche des nouvelles offres que le président
de HFM, Gérald de Roquemaurel, appelle de ses vux
pour sauver une famille de presse bousculée par les
gratuits.
Les diversifications, vers la photo -avec notamment
la reprise des agences Gamma, Rapho et Keystone-, la vente
de licences, les publications de marques, se sont multipliées.
La part de l'international dans les revenus apportés
par la presse magazine a peu à peu grignoté
celle générée par les titres diffusés
en France, à tel point qu'en 2005, elle a représenté
53,6 % du chiffre d'affaires de HFM.
Quant aux nouveaux médias, au décès de
Jean-Luc Lagardère,ils occupaient déjà
les esprits, avec la création du fournisseur d'accès
Club-Internet, aujourd'hui revendu à l'allemand T-on-line
(groupe Deutsche Telekom), et celle de l'éditeur de
contenus Grolier Interactive. Les sites électroniques
de plusieurs titres du groupe connaissaient déjà
un certain succès, même si, comparés à
ceux qui s'annoncent, ils feront figure de dinosaures
Sur un terrain ainsi préparé, Gérald
de Roquemaurel et Arnaud Lagardère, qui, malgré
son goût proclamé pour l'audiovisuel, conserve
une totale confiance dans l'avenir de l'écrit, qu'il
s'agisse du livre ou de la presse, développent aujourd'hui
de nouvelles initiatives. Qu'il s'agisse d'acquisitions, telle
celle de Psychologie Magazine, dont ils ont repris
49 % auprès de son fondateur, Jean-Louis Servan-Schreiber,
ou de lancements, comme ceux de Public et de Choc,
dont le succès grandit à chaque parution, ou
de Guts, un magazine " trash " conçu
en collaboration avec Sébastien Cauet, un animateur
de télévision en vogue.
Mais c'est à l'international que le groupe
effectue le parcours le plus impressionnant, par ses acquisitions
et ses lancements. Et ce malgré une crise publicitaire
qui s'achève à peine. En 2005, la hausse des
chiffres d'affaires a été modérée
en Espagne, plus sensible en Italie, où la filiale
locale, Hachette Rusconi, a été restructurée,
assez délicate en Grande-Bretagne en raison de l'émergence
de concurrents gratuits sur le segment jeunes et d'un nouveau
ralentissement des investissements publicitaires en fin d'année.
Mêmes situations contrastées aux Etats-Unis et
au Japon, mais la Russie et la Chine, dont les économies
sont en forte croissance, les compensent. En 2004, en Russie,
HFM a lancé 17 magazines
L'objectif prioritaire de Gérald de Roquemaurel
est, bien sûr, de préserver sa position de chef
de file mondial. Ce qui suppose, aujourd'hui, de conforter
les éditions papier par une offre électronique
à la mesure de ses ambitions. En France comme à
l'étranger, de nombreux titres du groupe possèdent
déjà leur site sur la Toile. Quelques dizaines
disposent même d'un site associé, plus fourni
que le papier.
Dans les mois qui viennent, HFM multipliera
les initiatives dans ce domaine et, comme cela est déjà
le cas aux Etats-Unis, proposera non seulement des abonnements
électroniques à toutes les publications du groupe,
mais aussi des contenus enrichis de sons et de vidéos.
L'avantage est double, voire triple : la version électronique
coûtera nettement moins cher, engendrera de nouveaux
revenus et
réglera le problème des frais
postaux de plus en plus lourds.
Tout ceci suppose cependant des investissements non négligeables.
Sur ce point, HFM ne craint rien. Début mai, lors de
l'assemblée générale du groupe Lagardère,
désormais recentré sur les médias, Arnaud
Lagardère a annoncé disposer d'un trésor
de guerre de 4 milliards d'euros. Un trésor qui devrait
permettre non seulement de réaliser " une acquisition
structurante, si l'occasion se présente ", comme
il l'a indiqué, mais aussi de financer une montée
en puissance sur Internet.
" Sans fuite en avant, sans entrée inconsidérée
" dans des entreprises liées à ce secteur,
a-t-il ajouté
Chez Lagardère, on veut
être à la fois prudent et audacieux, gérer
en bon père de famille et risquer des coups retentissants.
Etre âgé de 180 ans apporte certes la sagesse,
mais n'interdit pas de vouloir vivre en avance sur son temps
HFM en
chiffres
Les performances * N°1 de la presse
magazine dans le monde en termes de nombre de titres (260,
dont 200 à l'international) et d'implantations (41
pays) ;
* 1er éditeur étranger aux Etats-Unis, en Espagne,
en Italie, au Japon et en Chine continentale ;
* 1er groupe en France ; 1er groupe en Espagne ; 3e groupe
en Italie et en Russie ; 5e groupe aux Etats-Unis ;
* HFM est présent et contrôle ses opérations
dans neuf des principaux marchés ;
* HFM diffuse un milliard d'exemplaires par an, dont 203 millions
par abonnements ;
* Interdéco, la régie du groupe, gère
la publicité de 200 titres, dont certains hors groupe.
En 2005, les publications qu'elle possède en portefeuille
ont publié 130.000 pages de publicité ;
* HFM utilise 400.000 tonnes de papier par an, dont 190.000
en France.
Les titres * HFM édite une vaste
gamme de magazines dans tous les secteurs de cette famille
de presse : automobile :17 ; actualité et économie
: 4 ; décoration et art de vivre : 45 ; enfants : 12
; féminins : 96 ; loisirs : 33 ; presse masculine :
16 ; " people " : 10 ; télévision
: 11 ; voyage : 3.
* En presse quotidienne, HFM contrôle ou est partenaire
de Corse-Matin (100 %), La Provence (100 %),
Nice-Matin et Var-Matin (100 %), TV-Hebdo
(supplément TV de quotidiens, y compris hors groupe
- 100 %), Le Journal du Dimanche (quotidien du 7e jour
- 60 %) ; Version Femina (supplément féminin
de quotidiens, y compris hors groupe - 50 %), Editions Philippe
Amaury (Le Parisien, L'Equipe, L'Equipe-Magazine
- 25 %), L'Alsace (20%), La Dépêche
du Midi (15 %), Le Monde (5,4 %).
* HFM possède, depuis février 2001, 42 % du
groupe Marie-Claire, qui avait été conservé
par la famille Prouvost lors de la vente de ses activités
presse à Hachette en 1976.
Les résultats * En 2005, HFM a
enregistré un chiffre d'affaires de 1, 863 milliard
d'euros, contre 1,848 en 2004. Ce chiffre a été
réalisé pour 46,4 % en France, 20,7 % dans l'Union
européenne, 5,1 % dans les autres pays européens,
19,5 % aux Etats-Unis et au Canada ; 8,3 % sur d'autres marchés.
* Le résultat avant impôt a atteint 125 millions
d'euros, contre 102 en 2004.
* En 2005, HFM a employé 9 972 personnes, dont plus
de 5 400 à l'étranger.
Le
groupe Lagardère : défense, espace et médias
Le groupe Lagardère, dont Hachette Filipacchi
Médias (HFM) gère les participations dans le
secteur de la presse, a réalisé, en 2005, un
chiffre d'affaires de 13 milliards d'euros. Le résultat
opérationnel courant des sociétés intégrées
a atteint 896 millions d'euros. Le résultat net consolidé
(hors EADS) s'est élevé à 431 millions
d'euros (+ 20 % par rapport à 2004).
Le groupe Lagardère comprend :
* Une branche Défense et Espace,
dont les activités sont regroupées au sein du
consortium EADS, dont il possède aujourd'hui 7,5 %
du capital. En 2005, cette branche a participé pour
5,1 milliards d'euros au chiffre d'affaires du groupe Lagardère,
qui a possédé 15 % d'EADS jusque début
avril 2006.
* Une branche Médias, dont la société
mère Lagardère Médias chapeaute
quatre métiers : la presse (Hachette Filipacchi Médias
- 100 %), la radio, la télévision et les nouveaux
médias (Lagardère Active), les livres (Hachette
Livres - 100 %), la distribution et les services (Hachette
Distribution Services - 100 %). En 2005, Lagardère
Médias a réalisé un chiffre d'affaires
de 7,9 milliards d'euros (+ 5,3 % par rapport à 2004)
et enregistré un résultat opérationnel
courant de 503 millions d'euros (+ 5,3 %).
* Lagardère Active, en 2005, a
réalisé un chiffre d'affaires de 620,7 millions
d'euros, dont 72,9 % en France. Cette filiale du groupe emploie
2 577 personnes et possède :
- 34 % de Canalsatellite. Cette participation au capital du
bouquet de chaînes diffusées par satellite du
groupe Canal + est en cours d'échange contre une entrée
du groupe Lagardère (20 %) au sein du capital de Canal
+ France, dans le cadre de l'acquisition par Canal + du bouquet
TPS, appartenant à TF1 et M6. Pour ce faire, Lagardère
ajoutera 525 millions d'euros à l'apport de ses 34
%. Cet accord, qui attend le feu vert des autorités
de la Concurrence et du CSA, prévoit que Lagardère
pourra, en 2009, acquérir 14% supplémentaires,
ce qui lui permettrait d'obtenir la minorité de blocage;
- 99 % de Lagardère Active Broadcast, qui gère
les stations de radio Europe 1, Europe 2 et RFM, ainsi que
17 radios essentiellement musicales, réparties dans
7 pays (Europe de l'Est, Allemagne et Afrique du Sud);
- 100 % de Lagardère Active Broadband, qui regroupe
11 chaînes thématiques, dont Canal J, MCM, La
Chaîne Météo, Europe 2 TV, Tiji, Filles
TV, Gulli (en participation avec le groupe public France Télévisions),...
et 16 sociétés de production (dont GMT, DEMD,
Angel,
) qui, en 2005, ont fabriqué 850 heures
de programmes. Ce qui fait de Lagardère Active Broadband
le premier opérateur français de chaînes
musicales et destinées à la jeunesse, le premier
producteur de fictions de début de soirée et
le deuxième producteur de programmes de flux.
* En matière de nouveaux médias,
Lagardère Active figure parmi les premiers éditeurs
et distributeurs de contenus grâce à Plurimédia,
qui fournit une centaine de services aux opérateurs
de téléphonie mobile. Lagardère Active,
qui est aussi présent en Allemagne et aux Etats-Unis,
gère, en collaboration avec Hachette Distribution Services,
Virgin Méga, un site de téléchargement
payant de musique.
* Hachette Livres, dont le chiffre d'affaires
a atteint 1,644 milliard d'euros en 2005, emploie 6 433 personnes.
Après le rachat en février dernier de Time Warner
Books pour près de 450 millions d'euros, la société,
présente sur tous les marchés du livre (littérature
générale, éducation, illustrés
et fascicules), est devenu le troisième éditeur
mondial, derrière Pearson et Mc Graw and Hill. Ses
principales filiales sont Lattès, Grasset, Stock, Fayard,
Hatier
mais aussi Larousse, Armand Colin, Dunod, Anaya,
sociétés qui ont été rachetées
à Vivendi-Universal en décembre 2003. Le Livre
de Poche, dont le catalogue de 4 500 titres en fait le premier
éditeur français, figure parmi ses actifs. Sur
le marché de l'éducation, Hachette Livres sort
1 200 nouveautés par an. Hachette Tourisme est le n°
1 des guides de voyage.
* Hachette Distribution Services (chiffre
d'affaires : 3,77 milliards d'euros) possède 4 000
magasins répartis dans 15 pays, dont 1 100 exploités
sous l'enseigne Relay. Ses autres marques sont notamment :
Virgin, Payot, Le Furet du Nord, Inmédia
HDS
dessert quotidiennement 50. 000 points de vente en Europe
et 180. 000 en Amérique du Nord. En 2005, HDS employait
11 881 personnes et a réalisé un chiffre d'affaires
de 3, 773 milliards d'euros.
* Le groupe Lagardère possède
par ailleurs 49 % des Nouvelles Messageries de la Presse parisienne
(NMPP) et en est l'opérateur.
HFM se
lance dans la diffusion numérique
L'objectif de ce nouvel axe stratégique
du groupe : 40 millions d'abonnés en 2015, qui tourneront
les pages de leurs magazines " enrichis " sur leur
ordinateur.
"D'ici dix ans, le groupe pourrait compter
20 % d'abonnés en ligne". Gérald de
Roquemaurel l'a affirmé, début mars, dans un
entretien accordé au site "le monde.fr".
Ce qui représenterait plus de 40 millions d'abonnés
aux versions électroniques des magazines d'Hachette
Filipacchi Médias. 2006 sera l'année zéro
de ce nouvel axe stratégique, annoncé au printemps
2005, lors d'un séminaire des cadres du groupe, organisé
à Chicago.
Dans les mois qui ont suivi, à la suite de Car and
Driver, tous les titres américains du groupe ont
lancé leur version numérique, avec un succès,
notamment auprès des jeunes, qui permet de penser que
5% de leurs 10 millions d'abonnés seront rapidement
séduits par cette offre. Aujourd'hui, ce sont les grands
titres français -Elle, Première,
Paris-Match, Isa, Public
- qui préparent
leur révolution numérique. Concrètement,
les internautes abonnés pourront lire leurs magazines
sur leur ordinateur en tournant les pages une à une,
comme pour la version papier.
Un " kiosque " ouvert à
tous
Mais l'offre sera enrichie de sons et de vidéos
et réactualisée, si nécessaire, au fil
des événements. Ainsi, Elle offrira le film
d'un défilé de mode, tandis que le site de Paris-Match
publiera en temps quasi réel les photos du jour les
plus importantes.
Si le public adhère à cette nouvelle façon
d'aborder la lecture des magazines, l'affaire peut rapporter
gros. Les investissements nécessaires sont relativement
faibles et les annonceurs devraient être séduits,
un clic sur leurs publicités permettant d'accéder
à leurs propres sites sur la Toile. Gérald de
Roquemaurel estime même que la rentabilité du
groupe qu'il préside -environ 10 % aujourd'hui- pourrait
augmenter de deux points. "La diffusion numérique
est l'un des moyens de lutter contre les prix élevés
des journaux", dit-il, y voyant aussi une réponse
au problème récurrent des coûts postaux.
Tous les grands éditeurs de magazines se lancent actuellement
sur ce nouveau marché, mais le groupe Lagardère,
qui entend capitaliser sur le savoir-faire de détaillant
de sa filiale Hachette Distribution Services, a créé
une nouvelle filiale, HDS Digital, qui prépare une
offre ouverte à tous : un " kiosque " de
presse numérique accessible sur les sites de commerce
électronique et d'autres. Le système permettra
de télécharger des journaux, de s'abonner ou
d'acheter un numéro. Une offre qui devrait attirer
les jeunes, mais aussi tous ceux qui voyagent.
Le numérique entraînera-t-il la mort du magazine
papier ? Pour Philippe Guelton, directeur général
de HFM US, interrogé par " le monde.fr ",
cette nouvelle méthode de distribution " ne remplacera
pas le papier ". " Elle répond aux attentes
de certains de nos lecteurs, une population qui vit avec son
ordinateur ", a-t-il expliqué, en confirmant son
objectif : 500.000 abonnés électroniques d'ici
quelques mois en Amérique du Nord.