Union de la Presse Francophone
 
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N° 127 - mai-juin 2006

LANGUE FRANÇAISE
par Andreï MAKINE

Français, reprenez-vous !

Il faudrait créer d'urgence une bibliothèque numérique francophone pour que reste possible l'acquisition du savoir en français.

En 1791, l'abbé Grégoire expliquait qu'il serait impossible de construire la République aussi longtemps que moins d'un tiers des citoyens parleraient le français ; aujourd'hui, tous les Français le parlent, et avec eux plus de 200 millions d'habitants dans le monde. L'Alliance française l'enseigne dans 125 pays à des élèves dont le nombre augmente de plus de 10 % par an. Et la francophonie s'incarne désormais dans une organisation internationale puissante et respectée. Pourtant, la langue française est de plus en plus menacée: les nouvelles technologies de communication favorisent les langues dominantes et les sciences s'écrivent de plus en plus en anglais, lequel pourrait même, bientôt, devenir la langue unique des brevets, si le protocole de Londres était finalement ratifié.

Tout affaiblissement d'une langue entraîne, à terme, un affaiblissement parallèle de l'économie, car la langue définit un univers dans lequel s'expriment des valeurs, que les consommateurs achètent avec les produits qui les portent. Si le français s'effaçait, l'essentiel du tourisme, des industries agroalimentaire, de la beauté, du luxe, du cinéma, de la publicité (soit, au total, plus de la moitié de la production nationale) disparaîtrait avec lui. Et demain, plus encore, seront menacées les industries les plus importantes: celles des logiciels, des télécommunications et des réseaux. Défendre le champ d'influence de la langue française constitue donc un enjeu absolument stratégique.

Aussi la manière dont, jour après jour, depuis quinze ans, est gâché le processus de numérisation des savoirs français est-elle révélatrice du gaspillage des atouts de l'Hexagone : après avoir refusé, au début des années 1990, de numériser les livres de la Bibliothèque nationale et entrepris, à grands frais, de scanner des milliers de livres selon un format non numérique, voici qu'on propose la création, face à Google, érigé en épouvantail, d'une bibliothèque numérique européenne. Oubliant que l'Europe devra, de par sa nature, financer à égalité la numérisation de toutes les langues européennes, et qu'elle ne pourra par conséquent rien faire pour défendre le français: s'il est un domaine qui doit rester absolument national, c'est bien celui de la culture et de sa numérisation.

Le projet le plus urgent devrait donc être aujourd'hui de créer une vraie BNF, une bibliothèque numérique francophone qui numériserait, pour qu'ils soient accessibles en français, sur tous les moteurs de recherche, y compris Google, tous les savoirs francophones. Pour qu'ainsi restent possibles l'acquisition de connaissances en français et, par là même, le développement d'universités, de laboratoires de recherche, de brevets et de publications francophones. En ne s'y préparant pas, la France a perdu l'occasion de fournir à sa langue une avance définitive. Elle a encore une chance de ne pas accuser un retard irrémédiable.
J'imagine les écrans noirs des téléviseurs, le silence de toutes les stations de radio, le répit bienfaisant dans ce torrent de mensonges et de bêtises qui tentent d'abolir en nous toute trace de pensée. Oui, une minute de silence observée par la France entière en mémoire d'un homme qui vient d'être battu à mort par des "jeunes" sous les yeux de sa femme et de sa fille. En plein jour, à quelques kilomètres de la ville des Lumières, des institutions garantes des droits de l'homme, des hémicycles où sommeillent ceux qui devraient suspendre leur assoupissante séance et se retrouver, tous ! sur le lieu du meurtre.

C'était juste un voeu, cette minute de silence. Quand, dans trois mois, ce livre paraîtra, la mort de cet homme semblera bien lointaine. On aura repeint les immeubles dégradés, reconstruit les écoles incendiées, rédigé l'énième plan pour les "quartiers défavorisés", amadoué les "jeunes" avec des emplois de complaisance dans des associations de pacotille, amnistié les délinquants en les envoyant skier à la montagne, "oublié" les assassins. Les Français prépareront leurs vacances de Pâques avant de penser à leurs vacances d'été. Les politiciens pousseront un ouf de soulagement et s'adonneront à leurs pitoyables guéguerres intestines. Tout le monde fera comme si de rien n'était. Car, dans la France d'aujourd'hui, on ne peut même plus imaginer ce cri que lança jadis Lasource à ses bourreaux : "Je meurs au moment où les Français ont perdu leur raison, mais vous, vous mourrez le jour où ils l'auront recouvrée."

Je n'écrirais pas ce livre si je ne croyais pas profondément à la vitalité de la France, à son avenir, à la capacité des Français de dire "assez !". Faut-il pour cela des circonstances exceptionnelles ? Un drame national qui secoue les consciences et balaie les torpeurs ? Mais l'assassinat d'un homme sous les yeux de ses proches n'est-il pas un tel drame ? Et la terreur que vivent au quotidien des millions de compatriotes confrontés aux bandes, aux agressions, aux insultes ? Et toute cette jeunesse qu'on transforme en "jeunes-des-banlieues", mélange infect de victimisation, de tripatouillages politiciens, d'hypocrisie idéologique, d'impunité criminelle, cette jeunesse condamnée à servir tantôt d'épouvantails tantôt de mascottes souriantes pour illustrer l'intégration heureuse ? Et la République bafouée sur un territoire de plus en plus large ?
Ces drames-là ne sont-ils pas suffisants pour que la France revienne à elle, reprenne ses esprits, se rappelle ses fondamentaux historiques, civilisationnels, humanistes ? Et qu'elle sache les défendre !

Si vous n'êtes pas français, soyez digne de l'être. C'est ainsi, en paraphrasant Corneille, qu'on devrait s'adresser à cette jeunesse pour l'arracher à l'emprise des idéologies, de l'assistanat, de la mafia des caïds, de l'embrigadement des intégrismes, de l'imagerie pieuse des petits "Beurs" et des gentils "Blacks" qui réussissent. Il faudrait un langage clair, sans complaisance, sans aucune censure, sans la police de la pensée et de l'arrière-pensée qu'exercent les "antiracistes" professionnels.
Oui, des mots clairs pour dire qu'il ne peut y avoir qu'une seule communauté en France : la communauté nationale. Celle qui nous unit tous, sans distinction d'origine et de race. Des mots clairs pour parler de l'immigration qui pour la première fois dans l'histoire de ce pays devient un échec, après tant de vagues intégrées par la France pour son plus grand bien.
Dire que ces vagues humaines se sont intégrées dans des conditions cent fois plus dures que celles que connaissent les immigrés d'aujourd'hui. Et que c'était peut-être la chance de ces Italiens, de ces Polonais, de ces Russes, de ces Juifs, de ces Arméniens, de ces Portugais et de tant d'autres car, malgré la misère, ils avaient évité l'actuelle machine à transformer l'homme en parasite social, ils avaient échappé à cette broyeuse idéologique qui engloutit un être humain et recrache un assisté bouffi de ressentiment et de haine.

Parler de la fameuse "discrimination positive", concept pernicieux qui trahit une attitude infantilisante et infériorisante envers le "discriminé".
Parler de la responsabilité individuelle si facile à oublier dans "le modèle social français" fondé sur la "baraka" décidée par l'Etat providence.
Expliquer que ce modèle a vécu car il réunit dans son inefficacité les pires côtés du capitalisme spéculatif avec les pires tares du socialisme étatique : le mariage contre nature entre la flibuste économique au sommet et l'immobilisme corporatiste et bureaucratique à la base.
Leur faire comprendre que la saine alternance démocratique est devenue depuis longtemps, dans ce pays, une machine destructrice : pour des raisons de pure idéologie, la soi-disant gauche démolit ce que craintivement et honteusement essaye de replâtrer la soi-disant droite, tout cela sur les sables mouvants d'un flirt obscène avec les intérêts des groupes de pression. Rappeler les sages paroles de Joseph Ki-Zerbo, sa vision du continent africain : "Quarante ans après l'indépendance, nous ne produisons même pas un Bic... Les peuples souffrent de l'insécurité alimentaire qui était moins grave même au temps colonial..." Sans oublier la responsabilité de l'Occident, il désigne les vrais coupables : les élites africaines corrompues. La leçon qui pourrait aider la jeunesse des banlieues à ne pas fantasmer sur le paradis perdu du "bled" et de la "brousse".
Dire aussi que dix millions de spectateurs collés à leur écran par une " Loft story " est un déshonneur pour le pays de Voltaire.
Ne dérangeons pas l'ombre de Valéry, on sait déjà que les civilisations sont mortelles. Et pourtant "la France éternelle" n'est pas une hyperbole nationaliste. Ce sentiment de pérennité se perçoit dans les échos qui, durant notre existence fugace, relient notre présent au passé lointain d'un pays, de cette France dont nous sondons alors, avec émotion, l'histoire et la densité humaine. "Ainsi mourut sur les bords de la Meuse l'un des plus purs et des plus beaux soldats de la vieille France...", lisais-je, enfant, au milieu des neiges de la Russie. Plus de trente ans après, j'ai découvert un livre où, grâce à un dessin, j'apprenais la présence d'un jeune soldat français, le 9 mai 1940, sur les bords de la Meuse... Une multitude de liens, graves ou légers, qui tissent la délicate tapisserie de la francité.
Et soudain, un soir, cette déchirure : dans un café, je viens de voir sur l'écran du téléviseur une femme âgée en larmes. Son mari a été abattu en bas de leur maison. Quelques vues des rues nocturnes ponctuées de flammes, des silhouettes sombres qui s'agitent. Le visage crispé d'un politicien. Et, déjà, on annonce les résultats d'un match que les clients accoudés au comptoir se mettent à commenter.
Fort éloigné des milieux politiques, j'apprends quand même que l'embrasement actuel des villes françaises est accompagné d'intenses manoeuvres, de rivalités entre des chefs de partis, des leaders de clans. On parle déjà beaucoup de l'élection présidentielle, on cherche l'homme de la situation, une stratégie pour relancer, moderniser, combler, résorber, augmenter, baisser, réduire.
Mon humble avis : la seule politique qui vaille serait celle qui prendrait en compte, avant tout, cette femme âgée qui pleure son mari tué dans une banlieue où l'on peut assassiner un homme en passant, en s'amusant presque. Où surtout l'assassin restera impuni.
Pensez à cette femme, M. le futur Président ! Le reste - les caprices de l'économie, l'élargissement de l'Europe, la nervosité des sondages - n'est qu'une aimable foutaise du moment où l'être humain est oublié.

J'ai retrouvé tout à l'heure la liste des noms qui sont inscrits sur le mur de la petite église de Sainte-Radegonde, à Jard. Ces soldats tombés pour la France, souvent deux membres d'une même famille : Louis et Jules Arnaud, Joseph et Lucien Clerteau... Je connaissais tous leurs noms par coeur. Sauf ces quatre soldats-là :
Ariste Petigas
Ferdinand Petigas
Henri Petigas
Théodore Petigas
Ces quatre frères morts pour la France...
En parlant de Français comme eux, de Gaulle disait : " Maintenant que la bassesse déferle, ils regardent le Ciel sans blêmir et la Terre sans rougir. "
C'est ce pays-là qu'il vous faudra savoir aimer et défendre, M. le futur Président.
La France.

Andreï MAKINE