Français, reprenez-vous !
Il faudrait créer d'urgence une
bibliothèque numérique francophone pour que
reste possible l'acquisition du savoir en français.
En 1791, l'abbé Grégoire expliquait
qu'il serait impossible de construire la République
aussi longtemps que moins d'un tiers des citoyens parleraient
le français ; aujourd'hui, tous les Français
le parlent, et avec eux plus de 200 millions d'habitants dans
le monde. L'Alliance française l'enseigne dans
125 pays à des élèves dont le nombre
augmente de plus de 10 % par an. Et la francophonie s'incarne
désormais dans une organisation internationale puissante
et respectée. Pourtant, la langue française
est de plus en plus menacée: les nouvelles technologies
de communication favorisent les langues dominantes et les
sciences s'écrivent de plus en plus en anglais, lequel
pourrait même, bientôt, devenir la langue unique
des brevets, si le protocole de Londres était finalement
ratifié.
Tout affaiblissement d'une langue entraîne,
à terme, un affaiblissement parallèle de l'économie,
car la langue définit un univers dans lequel s'expriment
des valeurs, que les consommateurs achètent avec les
produits qui les portent. Si le français s'effaçait,
l'essentiel du tourisme, des industries agroalimentaire, de
la beauté, du luxe, du cinéma, de la publicité
(soit, au total, plus de la moitié de la production
nationale) disparaîtrait avec lui. Et demain,
plus encore, seront menacées les industries les plus
importantes: celles des logiciels, des télécommunications
et des réseaux. Défendre le champ d'influence
de la langue française constitue donc un enjeu absolument
stratégique.
Aussi la manière dont, jour après
jour, depuis quinze ans, est gâché le processus
de numérisation des savoirs français est-elle
révélatrice du gaspillage des atouts de l'Hexagone
: après avoir refusé, au début des années
1990, de numériser les livres de la Bibliothèque
nationale et entrepris, à grands frais, de scanner
des milliers de livres selon un format non numérique,
voici qu'on propose la création, face à Google,
érigé en épouvantail, d'une bibliothèque
numérique européenne. Oubliant que l'Europe
devra, de par sa nature, financer à égalité
la numérisation de toutes les langues européennes,
et qu'elle ne pourra par conséquent rien faire pour
défendre le français: s'il est un domaine qui
doit rester absolument national, c'est bien celui de la culture
et de sa numérisation.
Le projet le plus urgent devrait donc être
aujourd'hui de créer une vraie BNF, une bibliothèque
numérique francophone qui numériserait,
pour qu'ils soient accessibles en français, sur tous
les moteurs de recherche, y compris Google, tous les savoirs
francophones. Pour qu'ainsi restent possibles l'acquisition
de connaissances en français et, par là même,
le développement d'universités, de laboratoires
de recherche, de brevets et de publications francophones.
En ne s'y préparant pas, la France a perdu l'occasion
de fournir à sa langue une avance définitive.
Elle a encore une chance de ne pas accuser un retard irrémédiable.
J'imagine les écrans noirs des téléviseurs,
le silence de toutes les stations de radio, le répit
bienfaisant dans ce torrent de mensonges et de bêtises
qui tentent d'abolir en nous toute trace de pensée.
Oui, une minute de silence observée par la France entière
en mémoire d'un homme qui vient d'être battu
à mort par des "jeunes" sous les yeux de
sa femme et de sa fille. En plein jour, à quelques
kilomètres de la ville des Lumières, des institutions
garantes des droits de l'homme, des hémicycles où
sommeillent ceux qui devraient suspendre leur assoupissante
séance et se retrouver, tous ! sur le lieu du meurtre.
C'était juste un voeu, cette minute de
silence. Quand, dans trois mois, ce livre paraîtra,
la mort de cet homme semblera bien lointaine. On aura repeint
les immeubles dégradés, reconstruit les écoles
incendiées, rédigé l'énième
plan pour les "quartiers défavorisés",
amadoué les "jeunes" avec des emplois de
complaisance dans des associations de pacotille, amnistié
les délinquants en les envoyant skier à la montagne,
"oublié" les assassins. Les Français
prépareront leurs vacances de Pâques avant de
penser à leurs vacances d'été. Les politiciens
pousseront un ouf de soulagement et s'adonneront à
leurs pitoyables guéguerres intestines. Tout le monde
fera comme si de rien n'était. Car, dans la France
d'aujourd'hui, on ne peut même plus imaginer ce cri
que lança jadis Lasource à ses bourreaux : "Je
meurs au moment où les Français ont perdu leur
raison, mais vous, vous mourrez le jour où ils l'auront
recouvrée."
Je n'écrirais pas ce livre si je ne
croyais pas profondément à la vitalité
de la France, à son avenir, à la capacité
des Français de dire "assez !". Faut-il pour
cela des circonstances exceptionnelles ? Un drame national
qui secoue les consciences et balaie les torpeurs ? Mais l'assassinat
d'un homme sous les yeux de ses proches n'est-il pas un tel
drame ? Et la terreur que vivent au quotidien des millions
de compatriotes confrontés aux bandes, aux agressions,
aux insultes ? Et toute cette jeunesse qu'on transforme en
"jeunes-des-banlieues", mélange infect de
victimisation, de tripatouillages politiciens, d'hypocrisie
idéologique, d'impunité criminelle, cette jeunesse
condamnée à servir tantôt d'épouvantails
tantôt de mascottes souriantes pour illustrer l'intégration
heureuse ? Et la République bafouée sur un territoire
de plus en plus large ?
Ces drames-là ne sont-ils pas suffisants pour que la
France revienne à elle, reprenne ses esprits, se rappelle
ses fondamentaux historiques, civilisationnels, humanistes
? Et qu'elle sache les défendre !
Si vous n'êtes pas français,
soyez digne de l'être. C'est ainsi, en paraphrasant
Corneille, qu'on devrait s'adresser à cette jeunesse
pour l'arracher à l'emprise des idéologies,
de l'assistanat, de la mafia des caïds, de l'embrigadement
des intégrismes, de l'imagerie pieuse des petits "Beurs"
et des gentils "Blacks" qui réussissent.
Il faudrait un langage clair, sans complaisance, sans aucune
censure, sans la police de la pensée et de l'arrière-pensée
qu'exercent les "antiracistes" professionnels.
Oui, des mots clairs pour dire qu'il ne peut y avoir qu'une
seule communauté en France : la communauté nationale.
Celle qui nous unit tous, sans distinction d'origine et de
race. Des mots clairs pour parler de l'immigration qui pour
la première fois dans l'histoire de ce pays devient
un échec, après tant de vagues intégrées
par la France pour son plus grand bien.
Dire que ces vagues humaines se sont intégrées
dans des conditions cent fois plus dures que celles que connaissent
les immigrés d'aujourd'hui. Et que c'était peut-être
la chance de ces Italiens, de ces Polonais, de ces Russes,
de ces Juifs, de ces Arméniens, de ces Portugais et
de tant d'autres car, malgré la misère, ils
avaient évité l'actuelle machine à transformer
l'homme en parasite social, ils avaient échappé
à cette broyeuse idéologique qui engloutit un
être humain et recrache un assisté bouffi de
ressentiment et de haine.
Parler de la fameuse "discrimination positive",
concept pernicieux qui trahit une attitude infantilisante
et infériorisante envers le "discriminé".
Parler de la responsabilité individuelle si facile
à oublier dans "le modèle social français"
fondé sur la "baraka" décidée
par l'Etat providence.
Expliquer que ce modèle a vécu car il réunit
dans son inefficacité les pires côtés
du capitalisme spéculatif avec les pires tares du socialisme
étatique : le mariage contre nature entre la flibuste
économique au sommet et l'immobilisme corporatiste
et bureaucratique à la base.
Leur faire comprendre que la saine alternance démocratique
est devenue depuis longtemps, dans ce pays, une machine destructrice
: pour des raisons de pure idéologie, la soi-disant
gauche démolit ce que craintivement et honteusement
essaye de replâtrer la soi-disant droite, tout cela
sur les sables mouvants d'un flirt obscène avec les
intérêts des groupes de pression. Rappeler les
sages paroles de Joseph Ki-Zerbo, sa vision du continent africain
: "Quarante ans après l'indépendance, nous
ne produisons même pas un Bic... Les peuples souffrent
de l'insécurité alimentaire qui était
moins grave même au temps colonial..." Sans oublier
la responsabilité de l'Occident, il désigne
les vrais coupables : les élites africaines corrompues.
La leçon qui pourrait aider la jeunesse des banlieues
à ne pas fantasmer sur le paradis perdu du "bled"
et de la "brousse".
Dire aussi que dix millions de spectateurs collés à
leur écran par une " Loft story " est un
déshonneur pour le pays de Voltaire.
Ne dérangeons pas l'ombre de Valéry, on sait
déjà que les civilisations sont mortelles. Et
pourtant "la France éternelle" n'est pas
une hyperbole nationaliste. Ce sentiment de pérennité
se perçoit dans les échos qui, durant notre
existence fugace, relient notre présent au passé
lointain d'un pays, de cette France dont nous sondons alors,
avec émotion, l'histoire et la densité humaine.
"Ainsi mourut sur les bords de la Meuse l'un des plus
purs et des plus beaux soldats de la vieille France...",
lisais-je, enfant, au milieu des neiges de la Russie. Plus
de trente ans après, j'ai découvert un livre
où, grâce à un dessin, j'apprenais la
présence d'un jeune soldat français, le 9 mai
1940, sur les bords de la Meuse... Une multitude de liens,
graves ou légers, qui tissent la délicate tapisserie
de la francité.
Et soudain, un soir, cette déchirure : dans un café,
je viens de voir sur l'écran du téléviseur
une femme âgée en larmes. Son mari a été
abattu en bas de leur maison. Quelques vues des rues nocturnes
ponctuées de flammes, des silhouettes sombres qui s'agitent.
Le visage crispé d'un politicien. Et, déjà,
on annonce les résultats d'un match que les clients
accoudés au comptoir se mettent à commenter.
Fort éloigné des milieux politiques, j'apprends
quand même que l'embrasement actuel des villes françaises
est accompagné d'intenses manoeuvres, de rivalités
entre des chefs de partis, des leaders de clans. On parle
déjà beaucoup de l'élection présidentielle,
on cherche l'homme de la situation, une stratégie pour
relancer, moderniser, combler, résorber, augmenter,
baisser, réduire.
Mon humble avis : la seule politique qui vaille serait celle
qui prendrait en compte, avant tout, cette femme âgée
qui pleure son mari tué dans une banlieue où
l'on peut assassiner un homme en passant, en s'amusant presque.
Où surtout l'assassin restera impuni.
Pensez à cette femme, M. le futur Président
! Le reste - les caprices de l'économie, l'élargissement
de l'Europe, la nervosité des sondages - n'est qu'une
aimable foutaise du moment où l'être humain est
oublié.
J'ai retrouvé tout à l'heure la
liste des noms qui sont inscrits sur le mur de la petite église
de Sainte-Radegonde, à Jard. Ces soldats tombés
pour la France, souvent deux membres d'une même famille
: Louis et Jules Arnaud, Joseph et Lucien Clerteau... Je connaissais
tous leurs noms par coeur. Sauf ces quatre soldats-là
:
Ariste Petigas
Ferdinand Petigas
Henri Petigas
Théodore Petigas
Ces quatre frères morts pour la France...
En parlant de Français comme eux, de Gaulle disait
: " Maintenant que la bassesse déferle, ils regardent
le Ciel sans blêmir et la Terre sans rougir. "
C'est ce pays-là qu'il vous faudra savoir aimer et
défendre, M. le futur Président.
La France.
Andreï MAKINE