Union de la Presse Francophone
 
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N° 127 - mai-juin 2006

FRANCOPHONIE
par Louis-José BARBANÇON

De la francophonie dans le Pacifique sud

Un diplomate britannique à qui l'on demandait de définir l'anglophonie fit cette réponse : "Mais l'anglophonie ne se définit pas. Ce n'est pas un concept. C'est une réalité."
Dans le Pacifique sud, la francophonie quant à elle, navigue sur deux pirogues : l'une pourrait s'appeler Concept et l'autre Réalité. Cela ne devrait pas constituer un problème insurmontable sauf que le concept ne tient pas compte de la réalité et que la réalité ne correspond pas au concept.

La réalité c'est la présence de 500.000 francophones en Polynésie française, à Wallis et Futuna et en Nouvelle-Calédonie, porteurs d'une langue française colorée, riche, truculente, savoureuse, une langue souvent éloignée de l'académisme et des purismes, une langue ouverte aux néologismes, aux anglicismes, aux emprunts mélanésiens, polynésiens, vietnamiens, indiens, chinois, indonésiens, une langue aux accents tantôt chuintants, chantants, gutturaux ou rustiques, mais une langue qui ne se pose pas de question, qui ne pleure pas sur elle-même, une langue qui se contente de ce bonheur paradoxal puisque indicible : être vivante.

À côté, sinon en dehors de cette réalité s'est développé le concept de francophonie. D'abord idée simple, née en dehors de la France, visant à faire coopérer tous ceux qui s'exprimaient en français, la francophonie s'est peu à peu institutionnalisée jusqu'à devenir un véritable instrument politique. Pourquoi pas ? Cette évolution était dans l'ordre des choses. D'ailleurs, que le fait d'appartenir à la francophonie signifie préférer la démocratie et s'opposer à tous les fondamentalismes et à tous les intégrismes est plutôt encourageant en ces jours sombres.

Mais quid des 500.000 francophones du Pacifique dans tout cela ? Ils n'existent pas. Dans la conception actuelle? la seule terre francophone du Pacifique sud serait le Vanuatu. Tout se passe comme si la francophonie ne pouvait être représentée que par les attachés culturels des ambassades de France ou les Alliances Françaises d'Australie de Nouvelle-Zélande ou des Etats-archipels du Pacifique sud (et loin de moi l'idée de ne pas reconnaître leur travail remarquable, ce n'est pas mon propos).

Les questions que je pose ici sont plutôt les suivantes : " Comment prétendre à la défense de la langue française dans le Pacifique sud en se passant des 500.000 francophones qui y vivent, en les ignorant ? "
" Pourquoi ne pas agir ensemble, de concert ? "
Les réponses que j'obtiens du style : " quand vous serez indépendant, vous pourrez appartenir à la Francophonie ou si vous étiez indépendant, vous appartiendriez à la Francophonie " ne me satisfont pas. Ainsi ma francophonie ne serait pas issue de mon enfance, de mon vécu, de mes fréquentations, de mon écoute des autres, de mon éducation, mais dépendrait d'une gomme qui effacerait une nationalité sur un passeport pour faire place à une autre. Mais en quoi cette substitution changerait-elle ma relation au monde, ma façon de parler, d'écrire, de penser, de rire, de pleurer, de haïr, d'aimer, d'être un homme ? Je ne peux pas admettre que ma francophonie dépende d'une norme administrative métropolitaine ou d'un découpage ministériel français qui fait que si le ministère de l'Outre-Mer était chargé de la francophonie ou réciproquement nous nous réveillerions un matin reconnus officiellement comme francophones.

Cette dépendance souvent inconsciente à une norme administrative française, je l'ai rencontrée à propos d'un débat sur un CNN à la française. L'intervenant, brillant au demeurant avait exploré les possibilités de diffusion de nouvelles en français à travers la planète en s'appuyant sur RFI comme vecteur de la francophonie. Pas une seule fois RFO n'avait été citée, son rôle dans les Caraïbes, en Amérique du sud, dans l'Océan Indien, dans le Pacifique n'a jamais été évoqué. Certes, si un interlocuteur avait attiré l'attention sur l'importance de RFO dans tous ces endroits du monde en faveur du rayonnement de la francophonie, l'intervenant aurait aussitôt rectifié son propos. Ne cherchez donc pas dans son omission une volonté de nuire ou de nier. Il n'y avait pas pensé. C'est tout. Parce que ce n'est pas naturel d'y penser. Là encore, les sigles et les concepts ont pris le pas sur les réalités : RFI, c'est international donc francophone et RFO, c'est national donc français.
En citant cet exemple récent, je ne m'éloigne pas du débat. C'est le même débat : le recours à l'Outre-Mer ne fait pas partie des réflexes de l'intelligentsia française. Pour le moment ce recours est l'apanage de la Fédération Française d'Athlétisme et d'autres fédérations sportives. Le sport est encore l'un des rares domaines où l'Outre-Mer apparaisse spontanément utile, utile par nature. Nous sommes encore loin du moment où l'Outre-Mer sera considéré comme utile par culture.

Il faut donc se demander à propos de la francophonie : quand la réalité ne correspond pas au concept que faut-il changer le concept ou la réalité ? Il me semble qu'une fois de plus le bon sens nous appelle à partir de l'évidence. Or l'évidence francophone dans le Pacifique sud, c'est nous. Mais précisément parce que c'est nous, les responsabilités qui nous reviennent et que nous refusons trop souvent de prendre ou d'assumer nous interdisent de rejeter toute la faute sur la métropole. La société calédonienne pour ne parler que d'elle - je ne connais pas suffisamment les archipels polynésiens - a également sa part de responsabilité dans la situation actuelle de la francophonie dans le Pacifique sud. Il faut dire que cette société est particulièrement productrice de blocages engendrant des objections récurrentes et des sempiternels reproches.
Au nom de la rigueur administrative, si nous proposons notre participation officielle et pas uniquement à titre individuel, aux instances francophones, on dira : " mais vous n'y pensez pas, il n'y a pas de ligne budgétaire aux DOM TOM, ou à la Coopération ou à la Culture ou aux Affaires étrangères. Vous êtes dans un no man's land de la nomenclature bureaucratique. "
Au nom de la défense de la belle langue, on nous dira que nous voulons la suppression de l'étude des grands auteurs qui fondent la littérature française pour les remplacer par les auteurs francophones.
Au nom de la morale littéraire, on me dira : " mais vous voulez gagner sur tous les tableaux, il faut choisir être écrivain français ou écrivain francophone ". Comment pourrions-nous choisir alors que précisément cette ambivalence est la marque de notre écriture et la nourriture de nos réflexions ?
Je veux croire qu'une partie de la réponse appartient à ceux qui formulent l'utopie, aux intellectuels et aux hommes de culture. Alors pourquoi attendre ? Pourquoi ne pas devancer ? Pourquoi dépendre d'un changement de définition qui viendrait de Paris ? Pourquoi ne pas le revendiquer nous-mêmes ? Pourquoi ne pas faire admettre que nos archipels calédoniens, tahitiens, wallisiens sont les task-force de la francophonie dans le Pacifique sud, que Nouméa et Papeete sont des porte-avions d'où décolle tout un langage ?
Ainsi la défense de la francophonie pourrait être un beau challenge à confier dès aujourd'hui aux Kanaks, aux Tahitiens, aux Wallisiens et Futuniens, aux Calédoniens, en les associant aux ambassades de France et aux Alliances françaises.

Cependant il existe une manifestation de cette francophonie qui me fait peur. C'est la francophonie mesquine, nombriliste, paranoïaque et finalement paniquée (mais presque) par le succès de l'anglais, langue internationale par excellence.
De même que le peuple Kanak, que le peuple Maohi de Tahiti ou des Marquises, que les Wallisiens et Futuniens ont appris à grandir à côté et au sein d'une langue dominante, de même nous avons grandi à côté de l'anglophonie australienne et néo-zélandaise. Cette proximité n'a jamais constitué, en ce qui me concerne une angoisse et je ne l'ai jamais vécu comme une agression ou pire un appauvrissement culturel.

Je connais ma richesse et je la proclame, celle qui me ramène aux premières années de mon enfance quand j'entends ce merveilleux accent des gens du sud, du sud de la Grande Terre bien sûr, cette richesse bercée par l'accent chantant de Maré, d'où mon père est parti pour disparaître à jamais, cette richesse qui me fait, qui nous fait spontanément reconnaître l'homme de Wallis qui ne peut prononcer ni les B ni les R et pour qui je suis Palpansson, ou le Tahitien qui au contraire va rouler les R en racontant " la brrringue qu'il a fait jusqu'à aurrorre ". Ils sont moi et je suis eux ou plutôt sans eux je ne serais pas moi ou je serais un autre sans mon terrible " acçont " à couper au tamioc qui n'est pas le plus beau ni le plus " élégont " mais qui est celui par lequel et dans le lequel je vis.
En fait, j'ai toujours su, même quand je n'étais pas en mesure d'en rationaliser le concept, que le multilinguisme était un enrichissement culturel et un chemin vers l'autre mais je crois aussi comme Edouard Glissant que " Tout homme est créé pour dire la vérité de sa terre ". Je suis né sur une terre kanake et francophone et c'est dans la langue française que j'essaie de dire la vérité de ma terre, de mon île, de mon océan, dans cette langue dont Rivarol disait, dans un discours célèbre maintes fois cité, qu'elle avait " une probité attachée à son génie ".
Aujourd'hui je rêve, et je vous invite à rêver avec moi, d'un de ces matins que seul le Pacifique sud sait nous offrir et où nos enfants pourront dire que la francophonie y a enfin trouvé " une probité attachée à son génie ".

Louis-José BARBANÇON