De la francophonie dans le Pacifique sud
Un diplomate britannique à qui l'on demandait
de définir l'anglophonie fit cette réponse :
"Mais l'anglophonie ne se définit pas. Ce n'est
pas un concept. C'est une réalité."
Dans le Pacifique sud, la francophonie quant à elle,
navigue sur deux pirogues : l'une pourrait s'appeler Concept
et l'autre Réalité. Cela ne devrait pas constituer
un problème insurmontable sauf que le concept ne tient
pas compte de la réalité et que la réalité
ne correspond pas au concept.
La réalité c'est la présence
de 500.000 francophones en Polynésie française,
à Wallis et Futuna et en Nouvelle-Calédonie,
porteurs d'une langue française colorée, riche,
truculente, savoureuse, une langue souvent éloignée
de l'académisme et des purismes, une langue ouverte
aux néologismes, aux anglicismes, aux emprunts mélanésiens,
polynésiens, vietnamiens, indiens, chinois, indonésiens,
une langue aux accents tantôt chuintants, chantants,
gutturaux ou rustiques, mais une langue qui ne se pose pas
de question, qui ne pleure pas sur elle-même, une langue
qui se contente de ce bonheur paradoxal puisque indicible
: être vivante.
À côté, sinon en dehors
de cette réalité s'est développé
le concept de francophonie. D'abord idée simple, née
en dehors de la France, visant à faire coopérer
tous ceux qui s'exprimaient en français, la francophonie
s'est peu à peu institutionnalisée jusqu'à
devenir un véritable instrument politique. Pourquoi
pas ? Cette évolution était dans l'ordre des
choses. D'ailleurs, que le fait d'appartenir à la francophonie
signifie préférer la démocratie et s'opposer
à tous les fondamentalismes et à tous les intégrismes
est plutôt encourageant en ces jours sombres.
Mais quid des 500.000 francophones du Pacifique
dans tout cela ? Ils n'existent pas. Dans la conception actuelle?
la seule terre francophone du Pacifique sud serait le Vanuatu.
Tout se passe comme si la francophonie ne pouvait être
représentée que par les attachés culturels
des ambassades de France ou les Alliances Françaises
d'Australie de Nouvelle-Zélande ou des Etats-archipels
du Pacifique sud (et loin de moi l'idée de ne pas reconnaître
leur travail remarquable, ce n'est pas mon propos).
Les questions que je pose ici sont plutôt
les suivantes : " Comment prétendre à
la défense de la langue française dans le Pacifique
sud en se passant des 500.000 francophones qui y vivent, en
les ignorant ? "
" Pourquoi ne pas agir ensemble, de concert ? "
Les réponses que j'obtiens du style : " quand
vous serez indépendant, vous pourrez appartenir à
la Francophonie ou si vous étiez indépendant,
vous appartiendriez à la Francophonie " ne me
satisfont pas. Ainsi ma francophonie ne serait pas issue de
mon enfance, de mon vécu, de mes fréquentations,
de mon écoute des autres, de mon éducation,
mais dépendrait d'une gomme qui effacerait une nationalité
sur un passeport pour faire place à une autre. Mais
en quoi cette substitution changerait-elle ma relation au
monde, ma façon de parler, d'écrire, de penser,
de rire, de pleurer, de haïr, d'aimer, d'être un
homme ? Je ne peux pas admettre que ma francophonie dépende
d'une norme administrative métropolitaine ou d'un découpage
ministériel français qui fait que si le ministère
de l'Outre-Mer était chargé de la francophonie
ou réciproquement nous nous réveillerions un
matin reconnus officiellement comme francophones.
Cette dépendance souvent inconsciente
à une norme administrative française, je l'ai
rencontrée à propos d'un débat sur un
CNN à la française. L'intervenant, brillant
au demeurant avait exploré les possibilités
de diffusion de nouvelles en français à travers
la planète en s'appuyant sur RFI comme vecteur de la
francophonie. Pas une seule fois RFO n'avait été
citée, son rôle dans les Caraïbes, en Amérique
du sud, dans l'Océan Indien, dans le Pacifique n'a
jamais été évoqué. Certes, si
un interlocuteur avait attiré l'attention sur l'importance
de RFO dans tous ces endroits du monde en faveur du rayonnement
de la francophonie, l'intervenant aurait aussitôt rectifié
son propos. Ne cherchez donc pas dans son omission une volonté
de nuire ou de nier. Il n'y avait pas pensé. C'est
tout. Parce que ce n'est pas naturel d'y penser. Là
encore, les sigles et les concepts ont pris le pas sur les
réalités : RFI, c'est international donc francophone
et RFO, c'est national donc français.
En citant cet exemple récent, je ne m'éloigne
pas du débat. C'est le même débat : le
recours à l'Outre-Mer ne fait pas partie des réflexes
de l'intelligentsia française. Pour le moment ce recours
est l'apanage de la Fédération Française
d'Athlétisme et d'autres fédérations
sportives. Le sport est encore l'un des rares domaines où
l'Outre-Mer apparaisse spontanément utile, utile par
nature. Nous sommes encore loin du moment où l'Outre-Mer
sera considéré comme utile par culture.
Il faut donc se demander à propos de
la francophonie : quand la réalité ne correspond
pas au concept que faut-il changer le concept ou la réalité
? Il me semble qu'une fois de plus le bon sens nous appelle
à partir de l'évidence. Or l'évidence
francophone dans le Pacifique sud, c'est nous. Mais précisément
parce que c'est nous, les responsabilités qui nous
reviennent et que nous refusons trop souvent de prendre ou
d'assumer nous interdisent de rejeter toute la faute sur la
métropole. La société calédonienne
pour ne parler que d'elle - je ne connais pas suffisamment
les archipels polynésiens - a également sa part
de responsabilité dans la situation actuelle de la
francophonie dans le Pacifique sud. Il faut dire que cette
société est particulièrement productrice
de blocages engendrant des objections récurrentes et
des sempiternels reproches.
Au nom de la rigueur administrative, si nous proposons notre
participation officielle et pas uniquement à titre
individuel, aux instances francophones, on dira : " mais
vous n'y pensez pas, il n'y a pas de ligne budgétaire
aux DOM TOM, ou à la Coopération ou à
la Culture ou aux Affaires étrangères. Vous
êtes dans un no man's land de la nomenclature bureaucratique.
"
Au nom de la défense de la belle langue, on nous dira
que nous voulons la suppression de l'étude des grands
auteurs qui fondent la littérature française
pour les remplacer par les auteurs francophones.
Au nom de la morale littéraire, on me dira : "
mais vous voulez gagner sur tous les tableaux, il faut choisir
être écrivain français ou écrivain
francophone ". Comment pourrions-nous choisir alors que
précisément cette ambivalence est la marque
de notre écriture et la nourriture de nos réflexions
?
Je veux croire qu'une partie de la réponse appartient
à ceux qui formulent l'utopie, aux intellectuels et
aux hommes de culture. Alors pourquoi attendre ? Pourquoi
ne pas devancer ? Pourquoi dépendre d'un changement
de définition qui viendrait de Paris ? Pourquoi ne
pas le revendiquer nous-mêmes ? Pourquoi ne pas faire
admettre que nos archipels calédoniens, tahitiens,
wallisiens sont les task-force de la francophonie dans le
Pacifique sud, que Nouméa et Papeete sont des porte-avions
d'où décolle tout un langage ?
Ainsi la défense de la francophonie pourrait être
un beau challenge à confier dès aujourd'hui
aux Kanaks, aux Tahitiens, aux Wallisiens et Futuniens, aux
Calédoniens, en les associant aux ambassades de France
et aux Alliances françaises.
Cependant il existe une manifestation de cette
francophonie qui me fait peur. C'est la francophonie mesquine,
nombriliste, paranoïaque et finalement paniquée
(mais presque) par le succès de l'anglais, langue internationale
par excellence.
De même que le peuple Kanak, que le peuple Maohi de
Tahiti ou des Marquises, que les Wallisiens et Futuniens ont
appris à grandir à côté et au sein
d'une langue dominante, de même nous avons grandi à
côté de l'anglophonie australienne et néo-zélandaise.
Cette proximité n'a jamais constitué, en ce
qui me concerne une angoisse et je ne l'ai jamais vécu
comme une agression ou pire un appauvrissement culturel.
Je connais ma richesse et je la proclame, celle
qui me ramène aux premières années de
mon enfance quand j'entends ce merveilleux accent des gens
du sud, du sud de la Grande Terre bien sûr, cette richesse
bercée par l'accent chantant de Maré, d'où
mon père est parti pour disparaître à
jamais, cette richesse qui me fait, qui nous fait spontanément
reconnaître l'homme de Wallis qui ne peut prononcer
ni les B ni les R et pour qui je suis Palpansson, ou le Tahitien
qui au contraire va rouler les R en racontant " la brrringue
qu'il a fait jusqu'à aurrorre ". Ils sont moi
et je suis eux ou plutôt sans eux je ne serais pas moi
ou je serais un autre sans mon terrible " acçont
" à couper au tamioc qui n'est pas le plus beau
ni le plus " élégont " mais qui est
celui par lequel et dans le lequel je vis.
En fait, j'ai toujours su, même quand je n'étais
pas en mesure d'en rationaliser le concept, que le multilinguisme
était un enrichissement culturel et un chemin vers
l'autre mais je crois aussi comme Edouard Glissant que "
Tout homme est créé pour dire la vérité
de sa terre ". Je suis né sur une terre kanake
et francophone et c'est dans la langue française que
j'essaie de dire la vérité de ma terre, de mon
île, de mon océan, dans cette langue dont Rivarol
disait, dans un discours célèbre maintes fois
cité, qu'elle avait " une probité attachée
à son génie ".
Aujourd'hui je rêve, et je vous invite à rêver
avec moi, d'un de ces matins que seul le Pacifique sud sait
nous offrir et où nos enfants pourront dire que la
francophonie y a enfin trouvé " une probité
attachée à son génie ".
Louis-José BARBANÇON