Par son succès planétaire
qui ne se dément pas depuis 1943, son histoire éditoriale
rocambolesque, sa portée universelle, Le
Petit Prince est un livre unique.
C'est d'abord le livre de tous les records.
Le conte d'Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) est,
de tous les temps, l'oeuvre littéraire la plus traduite
dans le monde : 160 traductions existantes. La dernière
en date : en xhosa, l'une des langues de l'Afrique du Sud.
Depuis sa publication d'origine, il s'est vendu 80 millions
d'exemplaires du Petit Prince. Dont 11 millions en
France, toutes éditions confondues (grand format, poche,
jeunesse), au rythme actuel de 350 000 exemplaires par an.
Personnage créé par un écrivain, le Petit
Prince vit aujourd'hui par lui-même : il est devenu
un héros, comme Tintin ou Astérix, figure sur
tout un tas d'objets de "merchandising", et a même
son musée au Japon, pays où il n'est pas certain
que le nom de Saint-Exupéry soit très connu.
" A l'origine, explique Alban Cerisier, éditeur
chez Gallimard et responsable de cette "opération
Petit Prince", ce qui faisait rêver les gens,
c'était Saint-Ex le pionnier de l'Aéropostale,
le pilote de guerre. Maintenant, c'est aussi l'auteur du Petit
Prince."
L'histoire du livre n'est pas banale non plus.
Saint-Exupéry, comme de nombreux écrivains,
avait l'habitude d'orner ses manuscrits, ses lettres, de dessins.
Pas vraiment un artiste, mais un très bon amateur.
On a même retrouvé des carnets entiers de dessins,
comme celui dit Casablanca 1921 : durant son service
militaire où il s'ennuyait ferme, Saint-Ex tue le temps
en croquant ses camarades d'escadrille ! Tout commence donc
par un dessin. Non point encore celui d'un mouton, mais celui
d'un Petit Prince, un petit garçon un peu lunaire,
avec les cheveux ébouriffés, et une longue cape.
Un dessin que l'on trouve à plusieurs reprises dans
les papiers de Saint-Exupéry, dès les années
30. Il aurait eu en tête son personnage depuis longtemps,
et le mûrit longuement. Une genèse du Petit
Prince qui tend à démonter la "théorie
américaine" de ses origines.
Dès son premier livre, Courrier Sud
(1928), Saint-Exupéry connaît une certaine célébrité,
qui ira s'amplifiant, en particulier aux États-Unis.
En 1938, il séjourne à New York, pour y soigner
les blessures de son accident survenu à Guatemala City,
au cours d'un raid (raté) New York-Terre de Feu. En
1939, Terre des hommes reçoit outre-Atlantique
un accueil triomphal.
Le roman, paru en France en février et
grand prix du roman de l'Académie française,
a été traduit là-bas dès juin
sous le titre Wind, Sand and Stars. Salué "book
of the month", il a obtenu le National Book Award,
et est devenu un best-seller. Célèbre donc aux
États-Unis où il compte de nombreux amis, c'est
naturellement à New York que Saint-Exupéry,
ni pétainiste ni gaulliste, simplement patriote, s'exile
en décembre 1940, comme tant d'artistes et d'écrivains
français majeurs. Il y restera jusqu'en mai 1943, date
à laquelle il parviendra à rejoindre l'Algérie
pour reprendre du service actif, réapprendre à
piloter pour voler, servir son pays. On connaît la suite.
C'est à New York qu'il écrit Pilote de guerre
(Flight to Arras). Le roman paraît d'abord aux
États-Unis, en français à La maison française
et en anglais chez Raynal et Hitchcock, en février
1942. Puis en novembre 1942 chez Gallimard (il sera interdit
à la demande des Allemands).
Fin 1942, à New York toujours, Saint-Ex écrit
Le Petit Prince (The Little Prince), qu'il publie
dans les mêmes conditions que Pilote de guerre,
en avril 1943. La première édition française
chez Gallimard ne paraîtra qu'en novembre 1945 - en
réalité en avril 1946, pour cause de pénurie
de papier. C'est celle-là que l'on commémore
aujourd'hui. Il existait des différences dans les dessins
(de couleurs en particulier) entre l'une et l'autre : il faudra
attendre 1999 et l'édition dite " du centenaire
", en collection de poche Folio, pour savourer le livre
" dans sa version authentique, voulue par Saint-Exupéry
", précise son petit-neveu Olivier d'Agay,
qui dirige la Société civile pour l'oeuvre et
la mémoire d'Antoine de Saint-Exupéry.
Conte de commande pour le Noël 1942 des petits Américains,
ou fable philosophique que Saint-Exupéry portait en
lui depuis des années ? Peu importe. L'écrivain
a mis tous ses talents (dont le dessin) au service de son
livre, chef-d'oeuvre universel : les enfants peuvent le lire
comme une belle histoire poétique et un peu triste,
les adultes comme une parabole humaniste dénonçant
(déjà) les travers de notre monde. Si le paradis
existe, il se situe sur l'astéroïde B 612. On
y trouve un gamin blond qui demande à un grand gaillard
d'aviateur de lui dessiner un mouton. Pour l'éternité.
Jean-Claude PERRIER
Le Figaro Littéraire