Les mots pour dire
« La langue est le signe principal
d'une nationalité et devient l'âme même
de la Nation» (Michelet). C'est à ce lien
charnel et spirituel entre le Verbe et le Pays que l'on pense
aujourd'hui que la Nation se recroqueville, se demande qui
elle est, ce qu'elle est, troublée par tous les ailleurs
des temps nouveaux, par les immgrés qui en viennent,
les délocalisés qui y vont, la mondialisation
qui s'impose, l'Europe qui s'interpose... Vous gémissez
sur les déchirures du lien social, vous voudriez un
je-ne-sais-quoi de commun, de fraternel et qui vous fasse,
en dépit de tout, « français »,
ne cherchez pas: c'est la langue, chef-d'oeuvre inconscient
de la conscience nationale...
Un chef-d'oeuvre en péril. Sans magnifier
le passé, sans oublier qu'il y a moins d'un siècle
la langue française devait cohabiter dans nos campagnes
avec les bastions breton, alsacien, provençal, corse,
basque, on n'éludera pas l'évidence : la langue
française courante, la langue usuelle, populaire, s'appauvrit
et se dégrade. Elle n'est plus enseignée dans
ses fondements. Quant à la langue plus élitaire,
celle qui donne à la littérature ses bonheurs,
à la science ses définitions, au droit sa clarté,
cette langue-là est, elle-même exsangue, depuis
la grande saignée des humanités. C'est un sinistre
considérable dans la Maison France. Ses conséquences,
au fil du temps, sur l'humeur du pays, sur l'esprit critique,
le civisme, la transmission des valeurs pérennes d'une
civilisation, sur l'idée nationale, sur le barrage
à la barbarie apparaissent, à chaque décennie,
plus accablantes.
Voyons d'abord que l'ébranlement d'un
ordre social ancien - et d'abord celui de la famille - aura,
bien avant l'école, cisaillé l'apprentissage
élémentaire de la parole. La trépidation
de la vie contemporaine, son impatience économique
et, plus encore, le travail des femmes auront privé
l'enfant de la « médiation exigeante et bienveillante
» des mères au foyer. Les heures perdues pour
le composé maternel « de tendresse et de fermeté
» ne se rattrapent pas aisément. Avant 4 ans,
tout n'est pas joué, mais beaucoup se décide
(Voir Alain Bentolila, Le verbe contre la barbarie,
édit. Odile Jacob).
A cette défaillance initiale va s'ajouter
l'échec retentissant de l'Enseignement. Il dut répondre,
admettons-le, à une exigence écrasante de démocratisation.
L'excellente école primaire de jadis et la place alors
prépondérante du travail manuel ne permettaient
qu'à un élève sur quatre d'accéder
au cycle secondaire. Pour quitter sagement cette impasse,
il eût fallu un autre Jules Ferry. A sa place, nous
eûmes la cléricature marxiste, les équarrisseurs
de l'idéologie égalitariste, les ingénieurs
d'un Gosplan à la gauloise. Et, pour finir, le bafouillage
et l'illettrisme.
On ne pouvait évidemment en rester à
un système culturel et social ultra-sélectif.
Celui d'une époque sans télé, sans textos,
sans portables, sans ordinateurs, où 1'école
et les élèves parlaient à peu près
la même langue, Mais le malheur a voulu qu'en prônant,
par idéologie, le contre-pied absolu de l'ordre ancien
on ait, chez nous, imposé une durable révolution
culturelle.
Elle a, peu à peu, jeté à
la rivière - et d'abord dans le primaire - une méthode
fiable d'enseignement élémentaire de la langue.
Puis, au secondaire, ce culte du Beau et du Vrai qu'enseignaient
les humanités. Pour décréter l'accès
de tous au pinacle universitaire, on a baissé le niveau
des examens, on a écrêté la langue, sa
richesse et ses vertus.
Une génération de Diafoirus aura
plaqué sur cet impératif idéologique
les emplâtres d'une pédagogie de cuistres. On
a jugé l'enfant-roi capable de construire lui-même
ses propres savoirs ; et propulsé l'inculture et ses
tags créatifs en icônes de la modemité.
Le relativisme qui écrase la hiérarchie du maître,
qui hisse l'enseigné au niveau de l'enseignant et l'émotion
de l'image à celui de la raison a fait le reste. Une
crétinisation accélérée des masses,
un désastre ! Ainsi a-t-on, je me répète,
fabriqué des culs-de-jatte pour consoler les unijambistes
!
Si le déglingage de la langue affecte
ainsi la matière grise nationale, n'oublions pas non
plus que, dans les ghettos, l'impossibilité de se faire
comprendre humilie, cadenasse la pensée. Et que la
misère du Verbe fait la violence du poing.
Il n'est pas, aujourd'hui, de plus grande cause
française que celle de sa langue. C'est l'indispensable
accès au renouveau national. Tout le « logiciel
» de la machine enseignante, dernière épave
d'une illusion défunte, est à réformer.
Le bon sens le veut, l'instinct de survie... et, désormais,
une foule d'enseignants aussi !
Claude IMBERT
Le Point