ENTRETIEN
par Fouad SOUAK
avec le Professeur Thomas G. WEISS,
président du Conseil académique du système
des Nations unies (ACUNS : The Academic Council on the United
Nations System), directeur de l'Institut de Relations internationales
Ralph Bunche à l'Université de New York (Etats-Unis).
Francophone, francophile et attaché
à l'étude des problématiques humanitaires
contemporaines, le Pr. Thomas G. Weiss a été
décoré de la médaille d'or du Grand Prix
Humanitaire de France. Cet éminent chercheur est professeur
de sciences politiques et directeur de l'Institut de relations
internationales Ralph Bunche à l'Université
de la Ville de New York. Il expose son engagement professionnel
et présente le Conseil académique du système
des Nations Unies dont il est le président.
- Vous venez d'être récompensé
de la médaille d'or du Grand prix humanitaire de France
2006. Pensez-vous que cet honneur puisse faire avancer les
objectifs humanitaires que vous poursuivez ?
Quand une grande puissance comme la France
consacre une attention particulière à un sujet,
celui-ci acquiert une autre dimension aux yeux du monde. De
surcroît, permettez-moi de vous dire combien je suis
touché de cet insigne honneur. Cette reconnaissance
est particulièrement importante dans la mesure où
mon travail, depuis des années, s'intéresse
à la possibilité d'employer des forces militaires
en faveur des victimes de guerre. C'est d'ailleurs en France
que le débat a commencé. Rappelez-vous, c'est
en 1987 lors de la conférence organisée par
Bernard Kouchner et Mario Bettati qui parlaient d'abord du
devoir d'ingérence et après du droit d'ingérence.
Ces idées ont fait un énorme progrès
depuis. Le Grand Prix Humanitaire de France met en relief
l'importance d'une volonté humaine et politique, vis-à-vis
du Darfour par exemple, et je me sens spécialement
honoré parce que le rôle de la recherche a été
reconnu comme une nécessité pour l'amélioration
de la condition humaine. En effet, cela traduit un changement
de mentalité et de culture. Les organisations non-gouvernementales
(ONG) et les agences d'aide des Nations unies sont aujourd'hui
convaincues du besoin d'analyser l'humanitaire aussi bien
avant l'action qu'après. Ce sont des étapes
nécessaires à la bonne réalisation des
programmes humanitaires.
- Quelle peut être la contribution
d'un chercheur universitaire dans le domaine de l'humanitaire
?
Le but est de trouver un sentier éclairé
dans le brouillard de la guerre, de voir ce qui marche et
ce qui ne marche pas, d'établir le bilan des expériences
heureuses et tristes sur le terrain. En bref, d'apprendre
des actions spécifiques afin d'améliorer les
futurs efforts des organisations d'aide humanitaire. La culture
des praticiens - avec quelques exceptions, bien sûr,
comme le cas d'un bon nombre de fonctionnaires de Médecins
Sans Frontières ou d'Oxfam - est d'attaquer une crise
immédiatement. D'un côté, cette réaction
impulsive est essentielle pour sauver des vies. Mais d'un
autre côté, elle est malsaine. Je m'explique
: après les expériences malheureuses des années
90, prenons le cas de la Bosnie, la philosophie - traduite
par mon ami Fred Cuny (mort en Tchétchénie depuis)
- qui régnait était de "mieux nourrir
les populations afin qu'elles puissent être tuées
par la suite". Cela mène à souligner
la nécessité de réfléchir et non
plus seulement d'agir ou de réagir. La réflexion
sur les expériences concrètes est le rôle
d'un analyste, et la réflexion a de plus en plus de
valeur par rapport à l'action ou à la réaction
pour les organisations humanitaires. Il faut donc, et c'est
ce à quoi nos recherches s'intéressent, réfléchir
à de nouveaux modèles de gestion des programmes
humanitaires. La devise de l'action humanitaire devrait être
"Reculer pour mieux sauter".
- Vous avez travaillé comme directeur
de la Commission internationale de l'intervention et de la
souveraineté des Etats qui a publié le rapport
"La responsabilité de protéger en 2001".
Quelle est l'influence d'un tel rapport dans les relations
internationales ?
Il n'y a pas d'idée qui se soit imposée
plus rapidement que celle de la responsabilité de protéger.
Au début des années 90, la notion incontestée
était que la souveraineté des Etats était
absolue - cela signifiait qu'il n'existait pratiquement pas
de contraintes et qu'un gouvernement pouvait faire ce que
bon lui semblait à ses citoyens, tout du moins à
l'intérieur de ses frontières, y compris en
organisant le massacre de ses propres populations. A l'heure
actuelle, cette idée est contestée et activement
remise en question parce qu'un bon nombre d'Etats et d'experts
considèrent que ce nouveau principe, celui de la responsabilité
de protéger, fait presque partie du droit coutumier
et que, de toute manière, il inspire la conscience
d'un nombre toujours croissant de gouvernements et d'êtres
humains. La commission, dont j'ai eu l'honneur d'être
le directeur de recherche, a trouvé une bonne conception
que je vous expose : si un Etat n'est pas capable ou ne veut
pas protéger ses propres citoyens, il perd temporairement
sa souveraineté. À ce moment précis,
la responsabilité internationale se doit de réagir
et de secourir.
- Vous
venez d'être élu président d'une organisation
internationale de recherche, le Conseil académique
du système des Nations unies. Pouvez-vous présenter
l'ACUNS ainsi que ses activités ? (ACUNS
: The Academic Council on the United Nations System).
Un groupe d'universitaires s'est réuni
en 1986 afin d'examiner pourquoi leur nombre avait tant diminué.
Ces personnes - entre autres Leon Gordenker, Benjamin Rivilin,
Gene Lyons, et Elise Boulding - ont décidé d'établir
le Conseil académique du système des Nations
unies pour relancer l'analyse du multilatéralisme,
et rajeunir le corps de métier. La première
réunion annuelle a eu lieu en 1987 et la convocation
de cette conférence est devenue une tradition. La prochaine
réunion se tiendra en juin 2007 au Graduate Center
de la CUNY à l'occasion du 20ème anniversaire
du Conseil. À mon avis, des analyses historiques approfondies
ont été très utiles au secrétaire
général des Nations unies et à son équipe.
L'ONU est totalement différente de l'organisation imaginée
par les participants à la conférence de San
Francisco en 1945. Elle s'adapte continuellement aux besoins
et aux effets sur le terrain.
- Aujourd'hui, l'ACUNS a souhaité
s'étendre en Europe en y implantant une structure,
et qui plus est en France. Pourquoi?
Comme je le disais, le conseil a toujours souhaité
devenir le plus international possible. Dans ce but, nous
n'avons jamais hésité à augmenter le
rôle et l'envergure de l'Europe au sein de l'ACUNS.
Nous avons organisé par exemple quatre réunions
annuelles sur le continent - la dernière à Genève
en 2004 et d'autres à la Haye, Oslo et Turin. Un quart
des membres sont européens, sans compter de nombreuses
nouvelles adhésions et en particulier en France. Si
j'ose dire, le vent est en poupe!
Nous aurons un siège permanent en France
et donc, beaucoup plus de Français et d'Européens.
Par ailleurs, la tendance ira aussi à ce qu'un plus
grand nombre d'universitaires non européens s'associent
à l'ACUNS grâce aux relations traditionnellement
établies avec plusieurs régions voisines, telles
que le Maghreb, l'Afrique sub-saharienne, l'Asie moyenne ou
encore l'Amérique latine à travers l'Espagne.
Propos receuillis par
Fouad SOUAK