Union de la Presse Francophone
 
Retour pagé précédente

N° 131- février-mars 2007

IDEES

"Réagir et secourir"
Pour une responsabilité internationale en cas de crise

ENTRETIEN par Fouad SOUAK

Union de la Presse Francophone avec le Professeur Thomas G. WEISS,
président du Conseil académique du système des Nations unies (ACUNS : The Academic Council on the United Nations System), directeur de l'Institut de Relations internationales Ralph Bunche à l'Université de New York (Etats-Unis).

Francophone, francophile et attaché à l'étude des problématiques humanitaires contemporaines, le Pr. Thomas G. Weiss a été décoré de la médaille d'or du Grand Prix Humanitaire de France. Cet éminent chercheur est professeur de sciences politiques et directeur de l'Institut de relations internationales Ralph Bunche à l'Université de la Ville de New York. Il expose son engagement professionnel et présente le Conseil académique du système des Nations Unies dont il est le président.

- Vous venez d'être récompensé de la médaille d'or du Grand prix humanitaire de France 2006. Pensez-vous que cet honneur puisse faire avancer les objectifs humanitaires que vous poursuivez ?

Quand une grande puissance comme la France consacre une attention particulière à un sujet, celui-ci acquiert une autre dimension aux yeux du monde. De surcroît, permettez-moi de vous dire combien je suis touché de cet insigne honneur. Cette reconnaissance est particulièrement importante dans la mesure où mon travail, depuis des années, s'intéresse à la possibilité d'employer des forces militaires en faveur des victimes de guerre. C'est d'ailleurs en France que le débat a commencé. Rappelez-vous, c'est en 1987 lors de la conférence organisée par Bernard Kouchner et Mario Bettati qui parlaient d'abord du devoir d'ingérence et après du droit d'ingérence. Ces idées ont fait un énorme progrès depuis. Le Grand Prix Humanitaire de France met en relief l'importance d'une volonté humaine et politique, vis-à-vis du Darfour par exemple, et je me sens spécialement honoré parce que le rôle de la recherche a été reconnu comme une nécessité pour l'amélioration de la condition humaine. En effet, cela traduit un changement de mentalité et de culture. Les organisations non-gouvernementales (ONG) et les agences d'aide des Nations unies sont aujourd'hui convaincues du besoin d'analyser l'humanitaire aussi bien avant l'action qu'après. Ce sont des étapes nécessaires à la bonne réalisation des programmes humanitaires.

- Quelle peut être la contribution d'un chercheur universitaire dans le domaine de l'humanitaire ?

Le but est de trouver un sentier éclairé dans le brouillard de la guerre, de voir ce qui marche et ce qui ne marche pas, d'établir le bilan des expériences heureuses et tristes sur le terrain. En bref, d'apprendre des actions spécifiques afin d'améliorer les futurs efforts des organisations d'aide humanitaire. La culture des praticiens - avec quelques exceptions, bien sûr, comme le cas d'un bon nombre de fonctionnaires de Médecins Sans Frontières ou d'Oxfam - est d'attaquer une crise immédiatement. D'un côté, cette réaction impulsive est essentielle pour sauver des vies. Mais d'un autre côté, elle est malsaine. Je m'explique : après les expériences malheureuses des années 90, prenons le cas de la Bosnie, la philosophie - traduite par mon ami Fred Cuny (mort en Tchétchénie depuis) - qui régnait était de "mieux nourrir les populations afin qu'elles puissent être tuées par la suite". Cela mène à souligner la nécessité de réfléchir et non plus seulement d'agir ou de réagir. La réflexion sur les expériences concrètes est le rôle d'un analyste, et la réflexion a de plus en plus de valeur par rapport à l'action ou à la réaction pour les organisations humanitaires. Il faut donc, et c'est ce à quoi nos recherches s'intéressent, réfléchir à de nouveaux modèles de gestion des programmes humanitaires. La devise de l'action humanitaire devrait être "Reculer pour mieux sauter".

- Vous avez travaillé comme directeur de la Commission internationale de l'intervention et de la souveraineté des Etats qui a publié le rapport "La responsabilité de protéger en 2001". Quelle est l'influence d'un tel rapport dans les relations internationales ?

Il n'y a pas d'idée qui se soit imposée plus rapidement que celle de la responsabilité de protéger. Au début des années 90, la notion incontestée était que la souveraineté des Etats était absolue - cela signifiait qu'il n'existait pratiquement pas de contraintes et qu'un gouvernement pouvait faire ce que bon lui semblait à ses citoyens, tout du moins à l'intérieur de ses frontières, y compris en organisant le massacre de ses propres populations. A l'heure actuelle, cette idée est contestée et activement remise en question parce qu'un bon nombre d'Etats et d'experts considèrent que ce nouveau principe, celui de la responsabilité de protéger, fait presque partie du droit coutumier et que, de toute manière, il inspire la conscience d'un nombre toujours croissant de gouvernements et d'êtres humains. La commission, dont j'ai eu l'honneur d'être le directeur de recherche, a trouvé une bonne conception que je vous expose : si un Etat n'est pas capable ou ne veut pas protéger ses propres citoyens, il perd temporairement sa souveraineté. À ce moment précis, la responsabilité internationale se doit de réagir et de secourir.

- Vous venez d'être élu président d'une organisation internationale de recherche, le Conseil académique du système des Nations unies. Pouvez-vous présenter l'ACUNS ainsi que ses activités ? (ACUNS : The Academic Council on the United Nations System).

Un groupe d'universitaires s'est réuni en 1986 afin d'examiner pourquoi leur nombre avait tant diminué. Ces personnes - entre autres Leon Gordenker, Benjamin Rivilin, Gene Lyons, et Elise Boulding - ont décidé d'établir le Conseil académique du système des Nations unies pour relancer l'analyse du multilatéralisme, et rajeunir le corps de métier. La première réunion annuelle a eu lieu en 1987 et la convocation de cette conférence est devenue une tradition. La prochaine réunion se tiendra en juin 2007 au Graduate Center de la CUNY à l'occasion du 20ème anniversaire du Conseil. À mon avis, des analyses historiques approfondies ont été très utiles au secrétaire général des Nations unies et à son équipe. L'ONU est totalement différente de l'organisation imaginée par les participants à la conférence de San Francisco en 1945. Elle s'adapte continuellement aux besoins et aux effets sur le terrain.

- Aujourd'hui, l'ACUNS a souhaité s'étendre en Europe en y implantant une structure, et qui plus est en France. Pourquoi?

Comme je le disais, le conseil a toujours souhaité devenir le plus international possible. Dans ce but, nous n'avons jamais hésité à augmenter le rôle et l'envergure de l'Europe au sein de l'ACUNS. Nous avons organisé par exemple quatre réunions annuelles sur le continent - la dernière à Genève en 2004 et d'autres à la Haye, Oslo et Turin. Un quart des membres sont européens, sans compter de nombreuses nouvelles adhésions et en particulier en France. Si j'ose dire, le vent est en poupe!

Nous aurons un siège permanent en France et donc, beaucoup plus de Français et d'Européens. Par ailleurs, la tendance ira aussi à ce qu'un plus grand nombre d'universitaires non européens s'associent à l'ACUNS grâce aux relations traditionnellement établies avec plusieurs régions voisines, telles que le Maghreb, l'Afrique sub-saharienne, l'Asie moyenne ou encore l'Amérique latine à travers l'Espagne.

Propos receuillis par
Fouad SOUAK