|
N°
132- juin-juillet 2007
|
PRESSE
ENTRETIEN avec
Abdou BENABBOU
directeur du Quotidien d'Oran
" NOUS SOMMES UN ORGANE DE
RASSEMBLEMENT
CE QUI NOUS PLACE ... AU-DESSUS DE LA MÊLÉE "
Directeur de la publication, président
du conseil d'administration et directeur général
d'Oran-Presse, société éditrice du Quotidien
d'Oran, Abdou Benabbou a débuté sa carrière
de journaliste à 22 ans. Agé aujourd'hui de 58 ans,
il est devenu l'une des figures emblématiques de la presse
algérienne. Il répond aux questions de La Gazette
sur son journal, sur sa vision du journalisme et des rapports
des professionnels avec les autorités du pays.
- La Gazette : Pourquoi avoir pris
l'initiative de lancer un journal ? Quelles furent les principales
difficultés ?
Abdou Benabbou : Au début des années
1990, l'Algérie faisait le difficile apprentissage du multipartisme
et de l'économie de marché. La fin du parti unique
a suscité l'éclosion d'une presse privée
réalisée par des professionnels qui avaient exercé
dans les journaux d'État. prix en étau entre des
intérêts politiques et économiques antagonistes,
attirés par l'argent, beaucoup ont oublié l'importance
de l' 'éthique... Elle était au coeur de notre projet.
L'idée était de réunir un ensemble
d'acteurs économiques et sociaux parmi les plus connus
en veillant à ce qu'aucun d'entre eux n'ait une majorité
dans le capital social. La variété et la rivalité
des tendances politiques, la diversité des origines sociales,
professionnelles et géographiques des fondateurs devaient
consolider l'architecture juridique du journal. Ainsi, il s'est
érigé peu à peu comme un organe de rassemblement
et est devenu la propriété de tout le monde, ...
et de personne. Nous publions toutes les opinions, aussi divergentes
soient-elles.
- Pourquoi s'installer à Oran ?
A. B. : Dans le passé, la ville avait
abrité de grands journaux et Oran a la réputation
d'avoir été une école de journalisme. Le
marché régional était vide. Y faire paraître
un journal prenant en charge la couverture des événements
et des problèmes de l'Oranie nous permettait de nous démarquer
des productions éditoriales trop classiques. La presse
algéroise était convaincue que, pour réussir,
il fallait imiter les grands journaux parisiens... Notre idée
était la bonne. Aujourd'hui, Oran compte huit quotidiens
!
« L'une de nos difficultés
est le recul du français »
- Revenons aux difficultés ...
A. B. : Elles ne manquent pas ! Le recrutement
des journalistes en est une. En Algérie, faute de formation,
qui, comme dans beaucoup de secteurs, est aux abonnés absents,
la presque totalité d'entre eux apprend sur le tas. Dans
la nouvelle génération, bon nombre atterrissent
dans la profession par accident ...
Une autre difficulté réside dans le
rétrécissement du lectorat francophone, dû
à la politique d'arabisation de l'enseignement menée
depuis deux décennies. Incidemment, cela entraîne
un phénomène de « nomadisme » des journalistes
francophones, de plus en plus rares, donnant libre cours à
une « errance » professionnelle. Beaucoup «
pigent » au noir dans la plupart des titres publiés
en français. Les meilleurs sont très gâtés
... Quant à la majorité des plus anciens, la vieille
garde, elle se réfugie dans le commentaire, quand elle
ne s'obstine pas à refaire le monde, convaincue qu'elle
détient la Grande Vérité...
Autres difficultés : la faiblesse des moyens
de diffusion et le manque de contrôle des ventes. Parce
que la concurrence entre eux reste infantile et malsaine, les
journaux algériens ne sont toujours pas convaincus qu'une
démarche commune en matière de diffusion serait
salutaire pour tous. L'absence d'un OJD est voulue et entretenue
par un système politique peu enclin à mettre en
place des règles claires dans ce domaine... tout comme
en matière de publicité. Ce qui gêne le développement
d'une véritable presse professionnelle.
Tout cela ne nous à pas néanmoins
empêché de bâtir un journal indépendant
et impartial dans le traitement de l'information. Cet atout, doublé
d'une couverture des faits de proximité, fait que notre
journal est lu aujourd'hui par un large éventail de lecteurs
de sensibilités et de bords politiques différents.
- Vous avez aussi lancé un site internet
...
A. B. : Oui, c'est la vitrine de l'édition
papier. Il est gratuit... ce qui nous pose un sérieux dilemme
: il assure la promotion du journal, mais entraîne aussi
un effritement du nombre d'acheteurs du quotidien... La solution
qui irait de soi serait de le rendre en partie payant. Mais l'Algérie
est très en retard dans le domaine des systèmes
informatiques de paiement. Une difficulté de plus... L'essor
d'une entreprise algérienne, s'il dépend bien sûr
de la capacité de gestion de ses dirigeants, est en permanence
hypothéqué par le mur que constituent ceux qui,
pourtant, sont censés, en principe, accompagner son développement.
Une économie désarticulée dans une société
traumatisée, où l'école et le savoir-faire
sont sinistrés, n'offre pas la faculté d'aller à
la recherche du développement, de profiter des avancées
réalisées ailleurs, de les imiter parce qu'elles
constituent des progrès universels. Pour ne citer qu'un
seul exemple, parmi des milliers, il faut attendre trois à
quatre mois pour se faire délivrer ou renouveler un chéquier
par une banque algérienne...
« Notre règle: séparer
le fait du commentaire »
- Même si elle n'est pas aussi marquée
que chez certains de vos confrères, vous avez cependant
une ligne éditoriale...
A. B. : Notre seule ligne éditoriale
est le respect des faits. Son fonctionnement, sa structure juridique
et son état d'esprit font du Quotidien d'Oran un
journal... au-dessus de la mêlée. Être dans
cette situation est incompatible avec une ligne éditoriale
rigide. La grave crise d'identité du pays, ses problèmes
économiques, politiques et sociaux, recommandent aux journalistes
que nous sommes un devoir de vérité et de sincérité.
La publication d'informations justes et vérifiées,
loin de toutes les manipulations, est une oeuvre de salubrité
publique.
Cette volonté de nous battre pour l'intérêt
général, le seul combat politique qui vaille, en
ce sens qu'il prépare l'avenir des générations
futures, se traduit dans nos colonnes par la séparation
entre l'information et le commentaire. Il est courant d'avoir
des commentaires et des analyses contradictoires dans une même
édition. Cette configuration du journal encourage toutes
les tendances à solliciter la publication de leurs contributions.
« Respecter le lecteur,
c'est cela la liberté ! »
- Compte tenu de ce positionnement «
au dessus de la mêlée », quelles sont vos relations
avec les autorités politiques ?
A. B. : Cette ligne de conduite que le journal
s'est imposé a nourri du respect, mais aussi de multiples
sollicitations, que nous avons toujours contenues en observant
strictement la règle de l'équilibre et en ouvrant
largement nos colonnes au débat contradictoire. La liberté
d'expression est à ce prix. N'est respecté que celui
qui, d'abord, se respecte lui-même.
Dans tous les pays du monde, il est de bonne guerre
que le pouvoir veuille que la presse lui serve d'instrument. La
manoeuvre est aisée ou difficile selon le profil qu'adoptent
les journaux. Leur degré d'indépendance est intimement
lié à leur degré d'honnêteté,
à leur professionnalisme et aux motifs de leur création...
Il dépend aussi de l'existence ou de l'absence d'une ligne
de démarcation entre les petits compromis et la grande
compromission...
« Toutes les Vérités vérifiées
sont bonnes à dire »
- Plus généralement, peut-on
dire que la presse algérienne est libre ?
A. B. : La liberté s'évalue
d'abord vis-à-vis de sa propre conscience, vis-à-vis
aussi de ce qu'on appelle la conscience professionnelle. Le lectorat,
lui, pour en juger, jauge le degré de réserve et
de détachement que le journaliste place entre ce qu'il
écrit et ses propres convictions. Une presse n'est libre
que quand elle cultive le respect de son lectorat.
Cette démarche n'est pas si aisée
que cela. L'arbitraire n'est pas loin lorsque la rédaction,
jamais très sûre des attentes du marché et
de l'intérêt porté par le public sur tel ou
tel événement, décide d'aborder tel sujet
plutôt qu'un autre, de développer tel thème
plutôt qu'un autre... Tenter d'aller à la rencontre
de ces attentes d'une manière professionnelle est la meilleure
manière de renforcer la liberté d'expression.
Tromper le lecteur est un crime contre la liberté de la
presse. Respecter la profession en sacralisant l'éthique
et la déontologie est l'arme la plus efficace contre tous
les pouvoirs.
- Dans une jeune démocratie, la liberté
de dire doit-elle l'emporter sur la responsabilité de publier
?
A. B. : La liberté de dire dans l'intérêt
général est fondamentale. La responsabilité
de publier pour servir des intérêts politiques ou
économiques particuliers n'est pas faire preuve de déontologie.
- Dans une jeune démocratie, toutes
les vérités vérifiées sont-elles bonnes
à dire ? Le risque n'est-il pas pour le journaliste d'apparaître,
soit comme un militant s'opposant au pouvoir, soit comme un agent
de développement ?
A. B. : Un journal d'information qui se dit
indépendant n'a pas pour vocation d'être une tribune
réservée. Il n'a pas non plus pour mission d'entraîner
le lecteur sur un terrain qui n'est pas lesien. Oui, toutes les
vérités vérifiées sont bonnes à
dire, pour permettre au lecteur de faire sa propre évaluation...
Mais il restera toujours à cerner ce qu'est une vérité
et à mesurer ses conséquences, notamment sur la
vie des personnes concernées. Que la démocratie
soit jeune ou vieille, le journaliste doit être un observateur
impartial pour permettre à son lecteur d'être un
agent de développement, d'ouverture sur l'universalisme
et le progrès. Il n'impose pas ses convictions, mais il
doit étaler toutes les convictions des autres pour que
le lectorat se fasse son propre jugement sur son pays et sur le
monde dans lequel il vit.
« Un ordre des journalistes serait le
bienvenu »
- Êtes-vous favorable à la création
en Algérie d'un ordre des journalistes ?
A. B. : Il serait le bienvenu à la
condition qu'il ne serve pas de tremplin à tous les opportunismes
susceptibles d'entraîner la corporation vers des dérives
et des combats d'arrière-garde. Une telle commission serait
aussi la bienvenue pourvu que soient dépassés les
clivages tenaces entre « petits » et « grands
» journaux, entre les arabophones et les francophones...
- Les éditeurs algériens disposent-ils
d'un organe collectif, « interlocuteur naturel » des
autorités ?
A. B. : Les clivages sont si nombreux et
si importants qu'il n'est pas aujourd'hui possible pour les éditeurs
de parler d'une même voix. De plus, les règles économiques
sont si floues qu'il est difficile, pour la presse algérienne
particulièrement, de dégager un dénominateur
commun capable de sauvegarder leurs intérêts.
- Les résultats des récentes
élections législatives favorables aux autorités
en place, vont-elles modifier la situation des médias algériens
?
A. B. : Les médias sont à l'image
de la société. Ils en sont l'un des miroirs, tout
comme la santé, la justice, l'éducation et bien
d'autres choses. Les élections législatives n'auront
un impact sur les médias que si elles entraînent
une modification de la pratique politique et de ses acteurs...
Propos recueillis par Serge HIREL