|
N°
132- juin-juillet 2007
|
FRANCOPHONIE
LA FRANCE EST-ELLE ENCORE UN PAYS INFLUENT ?
Claude
HAGÈGE
Avant de traiter de l'influence de la France
dans le monde, il me semble utile de réfuter le discours
du déclin, dangereux lieu commun. Je ne fais pas partie
de la cohorte de ceux qui tiennent ce discours, mise en scène
d'un pessimisme national.
L'examen de certains indices économiques
pourtant éloquents, que la bonne tenue des cours de la
Bourse de Paris, ou le haut niveau de (fortune) prospérité
des plus grandes entreprises nationales, montre que la France
reste au contraire un pays riche et puissant, même si l'on
doit déplorer l'existence de lourds problèmes sociaux,
touchant notamment l'emploi et la répartition des biens.
L'influence d'un pays se mesure-t-elle à
la diffusion de sa langue ? Certes, nous savons qu'en plusieurs
périodes de l'histoire, le français a connu une
puissance de rayonnement sans pareille, façonnant l'idée
-dans notre conscience nationale- que notre langue était
le flambeau d'une civilisation exceptionnelle et avait vocation
à briller au-delà de son territoire géographique.
Rappelons-nous que, de Constantinople à Nicosie, le français
fut, jusqu'à la fin du XIXe siècle, la langue dominante
de la chrétienté occidentale. Dès la fin
du XVIIe siècle, porté par le succès des
grands auteurs classiques et les fastes de la monarchie bourbonienne,
le français commença de rayonner dans les cours
d'Europe, acquérant un statut de langue diplomatique qui
ne s'est démenti qu'au cours du XXe siècle. Mais
n'ayons garde de prendre la conséquence pour la cause :
le français bénéficiait d'une prospérité
démographique, économique et politique importante,
bien que sans commune mesure avec la situation contemporaine.
Quelle place tiennent donc le français et
sa diffusion dans le rôle que la France joue aujourd'hui
à l'échelle du monde ? Une place très importante
: la preuve en est l'existence d'une association de 55 pays, regroupés
sous la bannière de l'Organisation internationale de la
francophonie (OIF). Le désir de promouvoir la langue française
de la part de pays dont un grand nombre ont longtemps été
des colonies françaises, statut que leurs élites
indépendantistes ont longtemps combattu, le souhait de
se saisir du français pour gagner un droit d'insertion
dans le monde contemporain et assurer une présence dans
le concert des nations, laissent apparaître un pouvoir d'influence
encore très important.
Malheureusement, il existe une situation, en France
même vis-à-vis du français, qui est dénoncée
en termes paradoxaux par Abdou Diouf. Le secrétaire général
de la Francophonie, par ailleurs ancien président du Sénégal,
a récemment déclaré qu'il aimerait que les
Français soutiennent leur propre langue autant que les
membres de l'OIF.
Il faut dénoncer, à cet égard,
une pratique hélas fort répandue dans les entreprises
françaises, et qui consiste à imposer en leur sein
l'usage de l'anglais à leurs employés, pourtant
francophones en majorité. Beaucoup de dirigeants, de même
qu'une partie des élites politiques, économiques
et scientifiques s'attachent à promouvoir l'anglais associé
à la modernité, au progrès, et au libéralisme,
doctrine économique répandue aujourd'hui dans la
plus grande partie des pays développés. Outre qu'elle
encourage une uniformisation des (pratiques) méthodes et
des pensées désastreuses pour l'esprit, cette pratique
semble relever d'un aveuglement assez surprenant : en effet, personne
n'a pu produire la moindre preuve du fait que l'utilisation de
l'anglais puisse accroître l'efficacité économique
et les bénéfices. Selon la même inspiration
erronée, de nombreuses grandes écoles de commerce
françaises dispensent aujourd'hui plusieurs de leurs cours
en anglais. Les instances bruxelloises ne font guère mieux.
La Commission européenne n'a cessé de transgresser
les statuts garantissant le respect du plurilinguisme pourtant
assuré par les textes de lois depuis 1958. On peut déplorer,
notamment, que beaucoup de responsables de l'Union européenne
négligent ou condamnent les mesures destinées à
promouvoir le plurilinguisme, et partant le français, dès
lors que le plurilinguisme leur paraît, à l'opposé
même de ce qu'il est en réalité, entraver
la libre circulation des biens.
Mon combat pour le français est en fait,
à bien y réfléchir, un combat pour la diversité,
puisque le français est bien la seule langue autour de
laquelle se réunissent volontairement un grand nombre de
pays. Aucune autre langue, pas même l'espagnol, l'allemand,
l'italien ou le russe, n'est le lieu d'une association visant
à encourager un autre choix que l'anglais. Autrement dit,
la francophonie est le seul choix possible dans le monde contemporain
pour affronter le redoutable défi de l'uniformité
qu'incarne l'anglais. Je m'étonne que l'on n'introduise
pas deux langues obligatoires à l'école primaire
afin d'établir un contrepoids à l'anglais. Nous
n'en sommes pas encore là. Nous observons plutôt
une situation absurde: c'est en France que le français
a le plus d'ennemis, même si nous pouvons nous réjouir
de quelques exceptions notables. En mars 2006, le président
Chirac a quitté ostensiblement une réunion de l'Assemblée
parlementaire du Conseil de l'Europe au moment précis où
le patron des industriels français allait discourir en
anglais, sans aucune nécessité, le geste était
aussi cou- rageux qu'éloquent. Mais malheureusement, autour
du président et au sommet de l'État, il ne manque
pas de personnalités qui, sans l'avouer explicitement,
pensent que le français doit céder le pas devant
l'anglais. Je note d'ailleurs qu'aucun des trois grands candidats
à la présidentielle n'a inclus la promotion du français
et de la diversité culturelle dans son programme, ni même
fait mention de la diversité en soi.
Au contraire d'un général de Gaulle,
qui n'aurait jamais toléré qu'un diplomate se présentât
à lui en anglais, aujourd'hui, dans l'esprit d'un certain
nombre de hauts responsables, vanter l'importance du français
revient à faire preuve d'une nostalgie bien peu conforme
aux oukases de la « modernité ». Il importe
de réagir avec la dernière énergie contre
ces idées absurdes!
Claude HAGÈGE
Professeur honoraire au Collège de France