Union de la Presse Francophone
 
Retour pagé précédente

N° 132- juin-juillet 2007

PRESSE

ENTRETIEN avec
Philippe LABRO

directeur de Direct Soir et Matin Plus

Union de la Presse Francophone Union de la Presse Francophone * Union de la Presse Francophone

« POUR BOLLORÉ, LES MÉDIAS
SONT UN INVESTISSEMENT A LONG TERME ET PROFITABLE »

par Georges GROS et Serge HIREL

Vice-président de la chaîne Direct 8, directeur de Direct-Soir et de Matin Plus, Philippe Labro, écrivain réputé, ancien journaliste à France-Soir sous la direction de Pierre Lazareff, ancien directeur général de RTL, première station radiophonique française, est aussi le conseiller en communication de Vincent Bolloré.

- La Gazette : Pourquoi Vincent Bolloré s'intéresse-t-il aux médias, à la communication ? Jusqu'alors, son groupe était surtout présent dans le transport, la logistique, la distribution d'énergie, l'industrie...

P. Labro : La philosophie de Vincent Bolloré a toujours été d'investir dans des domaines très différents. Cet éclectisme, cette volonté de diversification le conduisent à être à l'affût des tendances. C'est un homme très contemporain, curieux, qui a le goût de l'écrit, du livre. Il est passionné par la création, intéressé par tout ce qui intéresse d'autres personnalités de sa stature, Martin Bouygues, Bernard Arnault... Entrer dans le secteur des médias est l'aboutissement logique d'un tel état d'esprit... Et ce n'est pas nouveau que de grands patrons investissent dans la presse. Souvenez-vous de Prouvost, de Boussac...

- Cet intérêt pour les médias vous semble-t-il pérenne ? Ou s'agit-il de satisfaire un goût personnel ? La réputation de Vincent Bolloré est aussi d'avoir du flair pour réaliser rapidement des profits...

P. L. : Non, ce n'est pas une « danseuse » et cette image de « raider » qu'on lui a faite est assez loin de la réalité du groupe. Vincent Bolloré est allé dans les médias par goût, mais aussi par intérêt. Son objectif est tout à fait clair : le retour sur investissement, le bénéfice ! C'est aussi un choix patrimonial. Il est sûr que la communication prendra de plus en plus d'importance. Il pense déjà à la génération qui le suit...

- Pourquoi ne pas avoir repris de grands titres sur le marché ou un grand groupe déjà réputé?

P. L. : N'oubliez pas qu'il est aujourd'hui le patron et le principal actionnaire d'Havas ! Mais, pour le reste, par goût de la création, de l'innovation, il a préféré s'installer dans ce secteur en investissant d'abord des niches encore peu exploitées, les gratuits d'information, ou pas du tout exploitées, comme la TNT. Il s'est battu pour qu'elle devienne une réalité.

Direct 8 : imposer la marque

- Des activtés à risque...

P. L. : Vincent Bolloré est un entrepreneur qui voit loin, qui ose, qui prend des risques. Mais jamais des risques insensés. Le retour sur investissement sera plus long que dans des métiers plus traditionnels. Mais ce n'est pas une aventure. Ce sont de nouvelles activités... qui seront profitables.

- Quel est l'objectif de Direct 8 ? Jouer dans la cour des grands ? Rattraper TFI, M6, Canal + ?

P. L. : Nous ne nous sommes pas positionnés par rapport à ces monstres historiques, qui disposent de budgets considérables et de l'assise que leur donne leur compétence. Notre modèle économique est tout autre. Aujourd'hui, notre offre doit être suffisamment différente pour commencer à fidéliser un certain nombre de téléspectateurs et ainsi attirer les premiers annonceurs. On a maintenant de la pub. A mesure de la croissance de ces revenus, nous pourrons modifier la grille, la moderniser, attirer une plus grande audience et donc de nouveaux annonceurs. C'est un cercle ver- tueux...

- Néanmoins, cette audience, vous la prenez aux grandes chaînes

P. L. : Bien sûr leur public va s'amincir au profit des nouveaux entrants. La TNT est une révolution. N'oubliez pas qu'avant son lancement, les Français, dont une majorité refuse de payer les programmes cryptés, ne recevaient que trois chaînes. Ils en ont aujourd'hui dix-sept. Face aux « historiques », nous devons, non pas combattre leur marque, leur image, mais imposer les nôtres. La compétition sera longue, très longue... Mais, quand un entrepreneur comme Vincent Bolloré entre dans une activité pareille, ce n'est pas pour perdre. D'ores et déjà, Direct 8 existe dans le paysage audiovisuel. Progressivement, nous voyons venir un nouveau public. Ce sera lent, mais nous sommes sur le bon chemin.

Matin Plus... de contenu


- Pourquoi avoir lancé Direct Soir ? C'est un gratuit de plus...

P. L. : Non, là aussi, c'est de l'inédit. Il n'y a jamais eu de gratuit du soir en France. C'est une idée très forte de Vincent Bolloré. Il a voulu un journal ludique, détendant, avec beaucoup d'images, mais aussi avec du texte et du contenu pour intéresser et distraire les gens qui sortent d'une journée de travail. Immédiatement, la formule a eu beaucoup de succès : portraits, entretiens, grande place à la culture, au « people », aux spectacles, à la TV, aux sports... Et, grâce au bouclage à 13 heures -trois heures plus tard que Le Monde- nous offrons aussi les dernières minutes, l'actualité de la matinée. Ce qui ne nous a pas empêché, début mai, de concevoir un nouvel habillage du journal, de modifier le « chemin de fer », de construire une Une plus spacieuse, avec une seule grande photo... Cela semble avoir plu. La plupart de nos lecteurs rapportent leur exemplaire chez eux...

- Quant à Matin Plus, qu'apporte-t-il de « plus » que ses confrères ?

P. L. : L'idée d'un titre le matin est née quelque temps après le lancement de Direct Soir. Métro et 20 Minutes étaient déjà installés. Il fallait offrir un plus, proposer bien sûr des brèves et des nouvelles, mais aussi un peu plus de contenu. C'est notre partenariat avec Le Monde qui l'apporte. Chaque jour, il nous fournit quatre pages : une double sur un fait d'actualité politique, économique, culturel, spécialement rédigée pour nous par son équipe, une autre sur 1'Ile-de-France, la quatrième étant consacrée à un article d'un journal étranger, publié par Courrier International. Donc Matin Plus apporte autre chose, du contenu de fond. Nous profitons aussi du prestige de la marque et de la signature de notre partenaire, de l'expertise de ses journalistes. Le succès est déjà au rendez-vous : de 300 000 exemplaires lors du lancement, nous passons à 400 000. Certains de nos lecteurs prennent plusieurs exemplaires pour le distribuer dans leur bureau... Nos premières études qualitatives semblent démontrer un début de fidélisation, en tout cas un grand intérêt de la part d'une population jeune, pas seulement les jeunes cadres, qui a envie de lire autre chose qu'un simple balayage rapide de l'info.

- Quel profit attendez-vous de votre partenariat avec les titres de province du réseau Ville Plus ?

P. L. : C'est un bon partenariat. D'un côté, il nous apporte une dimension nationale. De l'au- tre, il leur offre une nouvelle dimension. Les sept gratuits du réseau Ville Plus existaient avant le lancement de Matin Plus. Ils ont conservé leur identité propre, mais peuvent reprendre nos articles, notre maquette, plus attractive, plus moderne. Et l'apport du Monde leur a permis de densifier le contenu.

- Pourquoi, dans ce cas, avoir lancé Bretagne Plus ?

P. L. : C'est une initiative personnelle de Vincent Bolloré. Il a des sources, des racines, des convictions bretonnes très affirmées. Puisqu'il y avait Marseille Plus, Montpellier Plus, pourquoi ne pas essayer de faire Bretagne Plus ?..

L'écrit ne disparaît pas

- Dans les mois qui viennent, Vincent Bolloré va-t-il agrandir son domaine dans le champ des médias ?

P. L. : Depuis qu'il a décidé d'entrer dans cet univers, l'idée de Vincent Bolloré est de s'agrandir, de se renforcer dans deux ou trois activités clés : l'audiovisuel, l'écrit gratuit, la pub. On lui a fait une réputation d'abeille qui butine de fleur en fleur et qui s'en va à peine après avoir fait son miel. Il est là pour durer. Ce sont des investissements à long terme. Le travail qu'il a fait en reprenant Havas, en le restructurant petit à petit, sa présence physique lors de certaines grosses négociations démontrent que ce n'est pas un caprice de grand capitaliste. Il en est de même pour ses autres activités dans les médias. Le point commun entre l'écrit et l'audiovisuel, c'est la créativité. Ce sont des métiers de création, d'imagination, d'échange, de relations publiques. Des métiers qui ne peuvent que passionner un tel entrepreneur...

- On dit qu'il s'intéressait au Figaro, on parle de TFI...

P. L. : Le problème de Vincent Bolloré, c'est qu'on ne prête qu'aux riches. Dès qu'il y a quelque chose à vendre, avant même parfois que cela soit officiel, son nom est prononcé... Des dossiers arrivent sur son bureau. Mais ce n'est pas « Papivore ».

- Il est vrai que, pour l'instant, Vincent Bolloré, tout en s'intéressant à la presse payante via Havas, n'y a pas risqué un seul euro... Croyez-vous à l'avenir de ce média ?

P. L. : Oui, bien sûr ! La presse payante ne disparaît pas. Elle subit, en France comme dans le monde entier, des transformations très importantes, dues à l'omniprésence de la télévision, à internet et aux gratuits. Aujourd'hui, rien ne remplace un journal papier payant bien fait. Mais c'est une question de génération. Moi, quand je lis un grand édito dans un journal réputé, je ne le trouve pas ailleurs. Ma nourriture intellectuelle et journalistique, je la picore plus souvent dans l'écrit que dans l'audiovisuel. Mais, peut-être que, pour la génération qui naît aujourd'hui, dans vingt ans, le papier n'existera plus... Ma théorie est qu'un média n'en a jamais tué un autre. On assiste à des transformations à des révolutions. C'est un univers en perpétuelle mutation. Les nouveautés techniques obligent chacun à repenser sa mission. Mais le talent d'écriture, d'approche, de mise en perspective, de recul, de commentaire, de satire, de caricature, de portraiture, devrait permettre à la presse de subsister. Ce sont des temps difficiles. Comme on est dans une société de plus en plus médiatisée, l'appétit d'information du citoyen moderne est plus grand et il se nourrit à différents menus, dans différents restaurants. Jusqu'à l'«overdose» parfois. C'est une révolution des moeurs. On ne doit pas être pessimiste pour la presse, sous condition de modification de son contenu, de son habillage,... Personne ne peut préjuger de ce que sera le choix du lectorat dans dix ou vingt ans.

- Revenons au Figaro...

P. L. : Ce que je sais, c'est qu'un homme aussi talentueux, entreprenant et clairvoyant, regardera le dossier... s'il arrive. Mais il ne sera pas le seul.

Internet : d'abord construire nos maisons ...

- Vous qui avez pratiqué tous les autres médias d'information, quel est votre regard sur internet ?

P. L. : C'est dévorant internet. Je n'ai pas le temps... Je préfère lire la presse, des revues, écouter la radio que d'être bloqué devant mon petit écran. Quand j'écris mes livres, j'utilise un stylo à encre. C'est une autre impression, une autre culture, un autre comportement. Quand j'écris un papier, je le dicte. Mais je suis peut-être en train de devenir un dinosaure... Ce qui n'est pas « dinosauresque », c'est qu'il demeure un intérêt pour l'écrit. Regardez le succès des news-magazines, du Point, de L'Express, de Elle ... !

- Pourtant, Arnaud Lagardère, premier éditeur de magazines au monde, envisage de supprimer la version papier de certains titres. Il l'a déjà fait aux Etats-Unis.

P. L. : Ca, c'est sa vision ! Pour nous, internet est une démarche parallèle... Nous ne rem- placerons pas le papier par l'écran... N'oubliez pas l'avantage du papier. On vous donne un journal, vous le lisez. C'est incontournable...

- Donc, pour vous, internet est accessoire ?

P. L. : Non, je ne dis pas cela. Nous avons des sites pour chacun de nos médias. Bien sûr, nous attachons de l'importance à leur puissance. Qu'un groupe qui s'intéresse de plus en plus à la communication, construise, solidifie, renforce ses sites, c'est la moindre des démarches. Mais on a d'abord construit nos maisons avant de rajouter un étage. On a d'abord construit nos journaux, nos marques, entrepris de bâtir le socle de fidélisation...

Nos journalistes : jeunes, compétents et multimédia

- Sur quels critères recrutez-vous vos journalistes ?

P. L. : Hormis trois ou quatre professionnels ayant trente ans de métier, qui assurent l'encadrement, nos rédactions sont très jeunes, de 20 à 35 ans. Nous recrutons des débutants qui viennent des centres de formation, de Sciences-Po, de facs de droit ou de lettres. Outre cette jeunesse, nous attachons naturellement de l'importance à leur motivation, mais aussi à la conscience qu'ils ont qu'on fait des journaux qui ne sont pas militants, qui essaient d'être objectifs, honnêtes. Bien sûr, il y a une répartition des compétences, mais peu de spécialisation. On essaie plutôt de trouver des généralistes, capables de s'adapter rapidement à un média, à un sujet...

- Ils peuvent donc travailler pour Matin Plus et Direct 8 ?

P. L. : Oui, bien sûr. Nous avons établi des passerelles. Le rêve serait de disposer d'un corps de journalistes qui pourraient passer du journal du matin à celui du soir ou à une émission télé... C'est une génération qui me plaît. Ils ont l'humilité, la modestie, la certitude qu'ils ont la chance formidable, rare dans ce métier, d'apprendre en faisant...

Le français, une langue superbe

- Quelle importance attachez-vous à la Francophonie ?

P. L. : C'est capital ! L'anglais est la langue la plus parlée, lue et écrite dans le monde. Elle le sera probablement encore plus. Mais, sans mener la guerre contre l'anglophonie, nous n'avons pas à baisser la tête, à accepter le monopole... Je crois à la multipolarité. Nombreux sont les territoires où l'on cultive le français, on l'écoute, on le parle : chez nos cousins canadiens, en Afrique, dans plusieurs Etats de l'Europe de l'Est... C'est une langue superbe. Il faut absolument l'entretenir, la célébrer, la mettre en valeur. Dans ce domaine, on ne se débrouille pas trop mal... Un respect, une estime, un intérêt considérable demeurent pour le fonds culturel français. A nous de le maintenir, de renforcer nos pôles de création et de diffusion. J'espère que le nouveau pouvoir politique en France en aura la volonté.

- Concrètement, comment réagit le patron de médias que vous êtes ?

P. L. : Un mot anglais qui est passé dans le langage courant, je ne vais pas le refuser. Mais un jargon qui déforme totalement la langue, je suis contre. Rien n'est plus beau que le retour à la limpidité de la langue française. Quand vous écoutez du La Fontaine, vous vous rendez compte combien cette langue est belle, pure et simple. C'est irremplaçable. Nous devons entretenir notre langue. Cela dépasse les médias. C'est un problème d'éducation. Cela commence dans les familles, à l'école.

Propos recueillis par
Georges GROS et Serge HIREL