Union de la Presse Francophone
 
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N° 132- juin-juillet 2007

PRESSE

Alexandre NAJJAR
Propos recueillis par Marie CHAUDEY pour l'hebdomadaire La Vie, Paris.

" IL NE FAUT PAS SABOTER LA FRANCOPHONIE "

Né à Beyrouth en 1965, il est aujourd'hui avocat. Auteur d'une quinzaine d'ouvrages, A. Najjar a publié son dernier roman, le Silence du ténor (Plon) en 2006.

Au Liban, la francophonie n'est pas un héritage du mandat français, puisque la langue française y existait auparavant, grâce aux missions religieuses. Et, aujourd'hui, 65 ans après l'indépendance, la francophonie se porte bien. Plus de 70 % des écoliers libanais apprennent le français en deuxième langue. Outre une littérature d'expression française très riche qui compte des auteurs importants, comme Georges Schehadé ou Amin Maalouf, nous avons plusieurs médias et une demi-douzaine d'universités francophones. La notion de francophonie est un merveilleux moteur pour défendre une langue française de plus en plus menacée et pour favoriser le dialogue interculturel. Elle est de mieux en mieux acceptée par les pays du Sud et ne constitue nullement un " avatar de la colonisation ". Pour nombre de peuples, elle représente une ouverture nécessaire sur le monde. Sur le plan institutionnel, j'aimerais insister sur le rôle primordial joué par l'Organisation internationale de la francophonie dans le lancement de la Convention de l'Unesco sur la diversité culturelle qui a pour objet de protéger aussi les cultures des pays du Sud, menacées par les accords de libre-échange de l'OMC. La francophonie n'est donc pas théorique, mais active, militante et solidaire.

Ce qui est inadmissible dans le manifeste des écrivains "pour une littérature monde ", c'est qu'il " ringardise " la francophonie en lui opposant une notion aux contours flous, simple périphrase : qu'est-ce que la francophonie, sinon la langue française " ouverte sur le monde et transnationale ", c'est-à-dire la définition même qu'on veut donner à la " littérature monde en français " ? Qu'est-ce que la francophonie, sinon une " constellation ", le refus d'un pacte "exclusif" avec la nation française, au profit d'un pacte universel pour la défense de la langue française ? Nos auteurs chagrinés sonnent le glas de la francophonie en partant du palmarès de cinq écrivains francophones à la rentrée 2006, alors que ce succès constitue précisément une reconnaissance de plus de l'apport considérable de la francophonie à la littérature.

Ils font un coup médiatique, sans plus. Il eut été préférable de réfléchir ensemble sur l'avenir de la francophonie et sur les moyens de défendre la langue française dans le monde, plutôt que de perdre son temps dans des théories sans lendemain. Cette protestation, bien qu'elle émane de personnalités respectables - dont la plupart font d'ailleurs partie d'institutions ou de jurys de prix francophones ! -, n'est qu'un coup d'épée dans l'eau. Ce n'est pas la francophonie qui doit être mise en cause, mais la mauvaise application qui en est faite par quelques-uns. Il ne faut pas que la francophonie devienne un ghetto. Or, certains libraires, en consacrant des stands à part aux écrivains étrangers d'expression française, certains éditeurs, en publiant des anthologies francophones dont les auteurs français sont exclus ou en classant les écrivains de manière aléatoire (Amélie Nothomb, belge, est-elle francophone? Pourquoi Cioran, roumain, est-il considéré comme un écrivain français et Schehadé, libanais, comme un francophone?), continuent de brouiller les pistes. Le manifeste aurait dû proposer des solutions en vue d'une francophonie encore plus cohérente, au lieu de la saboter !

Propos recueillis par Marie CHAUDEY
pour l'hebdomadaire La Vie, Paris.