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N°
132- juin-juillet 2007
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LANGUE
FRANCAISE
Jacqueline
de ROMILLY
de l'Académie française
entretien
avec Jean-Sébastien STEHLI, L'Express
La langue est le moyen d'éviter la
violence
Au fil d'une trentaine d'ouvrages, l'académicienne
Jacqueline de Romilly n'a cessé de clamer sa foi dans le
pouvoir des mots pour faire barrage à la violence de la
société.
À 94 ans, quoique presque aveugle, elle publie Dans
le jardin des mots (éditions De Fallois), un
revigorant appel à la sauvegarde de la langue française,
au maintien du latin et du grec jusqu'à la terminale et
au bon usage des mots. Elle rappelle la nécessité
de bien parler pour bien penser, et donc vivre mieux.
- Notre langue évolue, mais est-elle
vraiment malade, comme vous l'affirmez ?
Il y a un rapport entre la langue et la pensée
: on ne peut pas penser une chose clairement si on ne peut la
dire clairement. Les mots nous aident à communiquer, à
comprendre ce que dit l'autre, à nous faire comprendre.
C'est la base de tous les rapports. La correction de la grammaire
et le respect des nuances de sens entre les mots permettent d'éviter
des malentendus. Je n'en démordrai pas : la langue est
le moyen d'éviter la violence. Si on ne peut pas se faire
comprendre, on passe aux coups. La fidélité à
sa propre langue est aussi le signe même de la liberté
et de l'indépendance. Par notre langue, nous pouvons répandre
les idées qui sont les nôtres, nous affirmer. Pour
un pays, l'usage de la langue signifie l'indépendance.
- Vous revendiquez même une place pour
les mots un peu désuets...
Oui. Il y a des mots un peu rares, mais qui ne sont
pas sortis de la langue - seulement de notre usage courant. Ils
créent une atmosphère, ils apportent une profondeur
de plus. Chante dans ma mémoire un vers tout simple de
Victor Hugo : « Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèles
». Le mot, avec sa rareté et ses sonorités
chantantes, évoque une plante jadis consacrée aux
morts. L'atmosphère invite au rêve. L'histoire des
mots illustre aussi celle des valeurs. Par exemple, on n'ose pas
beaucoup parler de la gloire et encore moins de la vertu.
- Estimez-vous que les politiques devraient
être les protecteurs d'une langue précise et simple
?
Bien entendu ! Mais je voudrais, pour commencer,
qu'ils assurent une meilleure étude de la langue et des
textes, aussi bien français que latins et grecs, pour comprendre
les nuances du vocabulaire, de la syntaxe. En ce moment, on parle
très peu de l'enseignement, de la culture, de la protection
de la langue, et pour moi c'est essentiel. Tout repose là-dessus.
Les mots ont de l'importance tous les jours, à tous les
instants, pas seulement dans la politique.
- Pourquoi êtes-vous réticente
par rapport à la féminisation des mots ?
Je n'y suis pas réticente : j'y suis hostile
! J'admets très volontiers qu'une langue évolue,
que se créent des mots lorsque c'est nécessaire.
Le dictionnaire de l'Académie a des quantités de
mots nouveaux ! Mais d'une part, je suis choquée que cela
soit par décret gouvernemental et pas par un usage spontané,
contrôlé par les gens qui connaissent la langue,
et d'autre part je suis scandalisé que cela soit fait contrairement
aux règles, aux habitudes, aux tendances reconnues de la
langue. Le féminin d'un mot en « eur » n'est
pas en « eure ». Cela n'existe pas ! Ce n'est pas
dans l'esprit de la langue.
- Pourquoi faudrait-il être familier
du français d'hier ?
Notre langue d'hier est celle de toute notre littérature,
de tout ce qui nous a formés et dont nous vivons. Ne pas
comprendre les textes classiques, c'est être amputé
de quelque chose d'essentiel. Ce qui nous touche et nous frappe
est justement que, venant d'un contexte si éloigné
de notre temps et de nos habitudes, on voit apparaître dans
ces oeuvres du passé un sentiment qui nous saisit. Nous
nous disons, étonnés : « Déjà
ces pensées, déjà ces émotions ! ».
Nous mesurons les similitudes en même temps que les différences.
L'éducation, en classe et après la classe, consiste
à ouvrir tout cela à des esprits jeunes. C'est là
qu'ils se nourrissent, qu'ils font leurs choix, qu'ils sont émus
par la même chose que celui-ci ou celui-là. Il faut
leur offrir un merveilleux éventail de tout ce qui peut
les aider à vivre. Vous savez, le métier de professeur
de lettres, c'est merveilleux !
- C'est cela que vous diriez aux jeunes, notamment
à ceux des cités ?
Ceux qui les préparent pensent que ces textes
anciens ne sont plus appropriés au monde, d'aujourd'hui.
Récemment un article du Monde a célébré
le succès d'Homère dans une classe de banlieue.
Je suis convaincue qu'ouvrir cette littérature, qui est
d'ordre universel et acces- sible à tous, c'est un moyen
de faire entrer ces jeunes des banlieues dans le monde. Je le
dis depuis bien longtemps.
- Il y a un mot qui a évolué,
auquel vous consacrez un chapitre dans votre livre, c'est «
incivilité », que l'on entend beaucoup ces temps-
ci...
On l'emploie maintenant pour parler d'actes de violence,
alors qu'avant on l'utilisait pour une légère impolitesse.
On s'excusait de son incivilité si l'on avait, par,
mégarde, franchi une porte avant une personne qui méritait
des égards, ou bien si on lui avait coupé la parole.
Tout en employant dans certains cas des mots trop forts, nous
employons dans d'autres cas des mots qui sont tout intimidés
de se trouver dans des contextes si modernes, si violents et si
peu appropriés. Mais cela ne fait rien, cela entre dans
la langue. Je le constate, comme l'on constate le symptôme
d'une maladie.
Propos recueillis par Jean-Sébastien STEHLI
L'Express