Il n'y a pas de quoi rire
Parce que l'histoire se déroule au Mali,
il faudrait en plaisanter. Parce que le scandale est loin
de nous, il faudrait s'en laver l'esprit.
Heureusement, par une action commune, Reporters
sans frontières et l'UPF, Robert Ménard et Georges
Gros, ont manifesté leur émoi devant l'intolérable.
Le mot est trop fort ? Jugez-en. Bassirou
Kassim Minta, un enseignant de Bamako, donne à ses
élèves un exercice littéraire intitulé
« La maîtresse du président » qui
évoque les frasques extraconjugales d'un président
imaginaire. Le journal Info-Matin publie le premier
un article sur le sujet sous la plume de Seydina Oumar Diarra.
Trois autres journaux reprennent l'information. L'enseignant
et le journaliste sont interpellés par la gendarmerie
et écroués le 14 juin, sans doute à cause
du zèle d'un procureur qui a voulu se faire «
bien voir » du pouvoir. Cela arrive aussi chez nous.
A la suite de ces incarcérations, grève générale
des journalistes. le 26 juin, procès à huis
clos des accusés en l'absence des avocats qui dénoncent
une « mascarade ». Bassirou Kassim Minta est condamné
à deux mois d'emprisonnement et à une interdiction
d'exercer son métier. Seydina Oumar Diarra, à
13 jours d'emprisonnement. Le directeur de publication d'Info-Matin,
à huit mois d'emprisonnement avec sursis et les trois
autres directeurs de publication, à trois d'emprisonnement
avec sursis.
Vous avez compris, maintenant. L'enseignant,
si mes comptes sont bons, se trouve encore emprisonné.
Certes, l'exercice qu'il a proposé n'était pas
d'une grande délicatesse. Il a eu un comportement presque
suicidaire dans un pays où la démocratie est
fragile et où, trop vite, ce qui relève de l'exercice
ordinaire de la liberté est qualifié, comme
en l'occurrence, d'offense au chef de l'Etal.
Devant une telle aberration, deux démarches
doivent être évitées. Le ricanement supérieur
ou la tolérance amusée. « Ce sont des
sauvages » ou bien « On n'a pas à s'en
mêler ».
Ce qu'il convient de faire, c'est ce qui a été
accompli. En respectant le Mali et son Président, alerter
ce dernier et lui signifier que ceux qui aiment son pays ne
peuvent supporter de le voir ainsi s'abandonner au pire.
On perçoit à quel point il est
fondamental d'engager, avec le désir de comprendre
et d'être compris, des actions qui visent à montrer
que la démocratie est avant tout une solidarité
qui unit diverses institutions inspirées par le même
esprit. Justice, médias, pouvoir politique, société
civile : tous doivent aller dans le même sens et accepter
de travailler ensemble au service d'une cause qui donnera
une meilleure image du Mali.
Ni s'abstenir, donc, ni prodiguer des leçons.
Seulement partager pour prévenir.
Philippe BILGER
chef de la Délégation juridique de l'UPF