Ne cassez pas TV5 !
Inutile pour nous, journalistes, de prendre
des gants pour poser la vraie question que les règles
feutrées de la diplomatie interdisent aux membres de
la Francophonie de formuler en termes aussi crus : pour asseoir
sa puissance dans un monde devenu « communicant »,
la France a-t-elle le droit de casser un outil multilatéral,
TV5 Monde, dont, il est vrai, elle fournit 80% du financement
?
Question subsidiaire : peut-elle unilatéralement
décider du sort, non pas seulement des personnels de
la chaîne internationale en langue française,
mais surtout de ses 200 millions de téléspectateurs
répartis dans le monde entier ?
A ces deux questions, la réponse «
non » s'impose.
D'abord parce que, sans l'accord des autres
signataires, nul ne peut ni rompre, ni même modifier
un traité international. A moins que l'on revienne
à une époque où les alliances variaient
au gré des humeurs des dirigeants, nullement contraints,
comme ceux d'aujourd'hui, par l'opinion publique. On sait
où les rancoeurs engendrées par de telles attitudes
ont conduit...
Ensuite, parce qu'une chaîne de télévision
ne vaut que par l'adhésion que ses programmes suscitent
au sein des populations. Sur ce point, hormis dans quelques
cercles élitistes parisiens qui, depuis des années,
se nourrissent d'idées reçues, d'opinions définitives
et de pensée unique, TV5 peut s'enorgueillir d'une
véritable réussite. Messieurs les « conseillers
», allez donc au fin fond de l'Afrique mesurer non seulement
l'audience, mais aussi l'aura de la chaîne. Le «
patchwork » de programmes que l'on méprise dans
les salons que vous écoutez, est, là-bas, la
cause essentielle de sa réussite. Le décideur
politique doit-il écouter les convives des dîners
en ville ou le téléspectateur lambda ? La réponse
à cette question est déterminante en matière
de démocratie.
Enfin, peut-on, au nom des intérêts
franco-français, casser une chaîne dont l'originalité
-au sens le plus exact du terme puisqu'elle est seule au monde
à offrir cela- est de valoriser toutes les cultures,
de promouvoir leur diversité, de présenter tous
les points de vue de la Francophonie, fussent-ils parfois
contradictoires ? Peut-on d'un trait de plume, oublier vingt
ans de travail d'équipes acharnées à
défendre le français (sous toutes ses formes
et prononciations) ? Peut-on oublier les milliers de professeurs
de français qui, partout dans le monde, sont partenaires
de TV5 Monde ? En pratiquant une telle « rupture »,
la France servirait-elle vraiment ses intérêts
?
Les dirigeants français, bien sûr,
ont le droit d'estimer que l'audiovisuel français mérite
une nième réforme. Au fil du temps, de telles
opérations se sont succédées sans jamais
réussir. Un esprit cartésien en déduirait
que le problème ne se situe pas au niveau institutionnel,
que la forme prise par l'« usine à gaz »
n'apportera jamais la solution. Rompre pour rompre, peut-être
faudrait-il enfin prendre en compte que la « communication
», dans le monde d'aujourd'hui, est une arme essentielle,
qui mérite, comme celles de la guerre, de plus lourds
investissements. Dans l'audiovisuel extérieur, mais
aussi au bénéfice des autres médias qui,
à leur place participent au rayonnement de la France.
Réformer pour redéployer la même somme
de crédits aboutira au même résultat.
Peut-être faudrait-il gratter ici et là quelques
dizaines de millions d'euros au lieu de tenter de les prendre
sur les crédits accordés à la Francophonie
et à ses opérateurs, qui, qu'on le veuille ou
non, sont des outils indispensables à la France. Peut-être
faut-il solliciter la contribution financière de l'actionnaire
privé de France 24, voire, pour mieux ressembler à
CNN, privatiser totalement la chaîne, qui, de toute
façon, se défend d'être « la voix
de la France ».
Une telle réforme, de plus libérale,
améliorerait sa crédibilité en démontrant
sa réelle indépendance... Totalement détenue
par des intérêts publics, TV5 Monde ne rencontre
pourtant, sur ce plan, aucune critique. Tout simplement parce
que son statut multilatéral protège ses talents
de toute intervention intempestive. Toucher à celui-ci,
par exemple en la chapeautant d'une holding dirigeant aussi
les outils franco-français, serait une erreur majeure.
Ses téléspectateurs pourraient en oublier que,
par ses gènes mêmes, TV5 Monde, dont c'est la
fierté, offre des programmes qui sont autant de «
voix de la Francophonie ».
Georges GROS