Union de la Presse Francophone
 
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N° 133-134 - novembre-décembre 2007

ÉDITORIAL

Union de la Presse Francophone
par Georges GROS

Ne cassez pas TV5 !

Inutile pour nous, journalistes, de prendre des gants pour poser la vraie question que les règles feutrées de la diplomatie interdisent aux membres de la Francophonie de formuler en termes aussi crus : pour asseoir sa puissance dans un monde devenu « communicant », la France a-t-elle le droit de casser un outil multilatéral, TV5 Monde, dont, il est vrai, elle fournit 80% du financement ?

Question subsidiaire : peut-elle unilatéralement décider du sort, non pas seulement des personnels de la chaîne internationale en langue française, mais surtout de ses 200 millions de téléspectateurs répartis dans le monde entier ?

A ces deux questions, la réponse « non » s'impose.

D'abord parce que, sans l'accord des autres signataires, nul ne peut ni rompre, ni même modifier un traité international. A moins que l'on revienne à une époque où les alliances variaient au gré des humeurs des dirigeants, nullement contraints, comme ceux d'aujourd'hui, par l'opinion publique. On sait où les rancoeurs engendrées par de telles attitudes ont conduit...

Ensuite, parce qu'une chaîne de télévision ne vaut que par l'adhésion que ses programmes suscitent au sein des populations. Sur ce point, hormis dans quelques cercles élitistes parisiens qui, depuis des années, se nourrissent d'idées reçues, d'opinions définitives et de pensée unique, TV5 peut s'enorgueillir d'une véritable réussite. Messieurs les « conseillers », allez donc au fin fond de l'Afrique mesurer non seulement l'audience, mais aussi l'aura de la chaîne. Le « patchwork » de programmes que l'on méprise dans les salons que vous écoutez, est, là-bas, la cause essentielle de sa réussite. Le décideur politique doit-il écouter les convives des dîners en ville ou le téléspectateur lambda ? La réponse à cette question est déterminante en matière de démocratie.

Enfin, peut-on, au nom des intérêts franco-français, casser une chaîne dont l'originalité -au sens le plus exact du terme puisqu'elle est seule au monde à offrir cela- est de valoriser toutes les cultures, de promouvoir leur diversité, de présenter tous les points de vue de la Francophonie, fussent-ils parfois contradictoires ? Peut-on d'un trait de plume, oublier vingt ans de travail d'équipes acharnées à défendre le français (sous toutes ses formes et prononciations) ? Peut-on oublier les milliers de professeurs de français qui, partout dans le monde, sont partenaires de TV5 Monde ? En pratiquant une telle « rupture », la France servirait-elle vraiment ses intérêts ?

Les dirigeants français, bien sûr, ont le droit d'estimer que l'audiovisuel français mérite une nième réforme. Au fil du temps, de telles opérations se sont succédées sans jamais réussir. Un esprit cartésien en déduirait que le problème ne se situe pas au niveau institutionnel, que la forme prise par l'« usine à gaz » n'apportera jamais la solution. Rompre pour rompre, peut-être faudrait-il enfin prendre en compte que la « communication », dans le monde d'aujourd'hui, est une arme essentielle, qui mérite, comme celles de la guerre, de plus lourds investissements. Dans l'audiovisuel extérieur, mais aussi au bénéfice des autres médias qui, à leur place participent au rayonnement de la France. Réformer pour redéployer la même somme de crédits aboutira au même résultat. Peut-être faudrait-il gratter ici et là quelques dizaines de millions d'euros au lieu de tenter de les prendre sur les crédits accordés à la Francophonie et à ses opérateurs, qui, qu'on le veuille ou non, sont des outils indispensables à la France. Peut-être faut-il solliciter la contribution financière de l'actionnaire privé de France 24, voire, pour mieux ressembler à CNN, privatiser totalement la chaîne, qui, de toute façon, se défend d'être « la voix de la France ».

Une telle réforme, de plus libérale, améliorerait sa crédibilité en démontrant sa réelle indépendance... Totalement détenue par des intérêts publics, TV5 Monde ne rencontre pourtant, sur ce plan, aucune critique. Tout simplement parce que son statut multilatéral protège ses talents de toute intervention intempestive. Toucher à celui-ci, par exemple en la chapeautant d'une holding dirigeant aussi les outils franco-français, serait une erreur majeure. Ses téléspectateurs pourraient en oublier que, par ses gènes mêmes, TV5 Monde, dont c'est la fierté, offre des programmes qui sont autant de « voix de la Francophonie ».

Georges GROS