Union de la Presse Francophone
 
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N° 133-134 - novembre-décembre 2007

PRESSE

L'ARCHE DE ZOÉ
OU LES GALÈRES D'UN JOURNALISME EMBARQUÉ

par Serge HIREL

Un mois après la folle équipée tchadienne, les assises de l'UPF ne pourront pas faire l'économie d'une réflexion sur le rôle des médias dans cette triste affaire. Pendant plus de deux semaines, elle a occupé la " une " de tous les quotidiens français et de la plupart de leurs confrères africains, tandis que les télévisions se délectaient du moindre rebondissement.

Un déferlement d'autant plus puissant que tous les ingrédients qui permettent de mitonner un bon plat médiatique étaient là rassemblés : l'émotion d'abord, provoquée par l'infortune de cette centaine d'enfants placés au cœur même du tourbillon ; les bons sentiments ensuite, avec ces humanitaires prêts à braver la loi pour sauver coûte que coûte ; la polémique aussi, engendrée par de multiples déclarations contradictoires de politiques, d'avocats et d'experts profitant de l'occasion ; le suspense encore, entretenu par le sort incertain des inculpés ; la qualité des protagonistes enfin, l'affaire étant remontée jusqu'au sommet de l'État, au Tchad comme en France.
N'oublions pas non plus le torrent d'images, sans lesquelles la télévision, qui ne promeut un évènement au rang d'actualité que si elle peut le montrer, aurait eu tôt fait de passer à autre chose…

Qu'encore une fois, trop nombreux aient été les journalistes qui ont cherché l'anecdote, la " petite phrase ", plutôt que travaillé sur la mise en perspective -la crise du Darfour, la place de l'humanitaire dans un tel conflit,…- n'étonnera pas. Malheureusement. Ce qui, ici, doit retenir l'attention des professionnels de l'information, c'est " l'affaire dans l'affaire ", la présence, mais aussi le " sauvetage " des trois journalistes français qui accompagnaient les militants de L'Arche de Zoé. " Embarqués ". " Embeded ", diraient les Américains.

La liberté. Jusqu'où ?

Que sont-ils allés faire dans cette galère ? " Leur métier, bien sûr ! ", diront les uns, arguant qu'ils étaient des observateurs, des témoins d'une opération humanitaire de plus. " Leur métier ? Certainement pas ! ", répliqueront les autres, en soulignant qu'ils ne pouvaient pas ignorer l'aspect illégal de celle-ci. Voilà une vraie question : jusqu'où le journaliste peut-il aller pour, au nom de la liberté de presse, rendre compte de faits délictueux ? Dans une banlieue en fièvre doit-il être en première ligne auprès des casseurs ? Doit-il accepter l'invitation des cagoulés corses à une conférence de presse clandestine ? Oui, répondent les premiers, puisque c'est là que se vit l'évènement. Non, affirment les seconds, puisque leur présence " vedettarise " des faits répréhensibles.
Trancher n'est pas simple. En tout cas, une chose est sûre : la crédibilité du journaliste dépend de son indépendance vis-à-vis de ceux qu'ils observent. Penche-t-il une seconde vers le militantisme, et c'est toute son autorité qui s'effondre.

Dans toutes les bonnes écoles de journalisme, on enseigne que le professionnel de l'information n'est ni un juge, ni un procureur, ni un policier. Pas plus, faudra-t-il désormais ajouter, qu'un militant humanitaire, même si, en d'autres temps, en d'autres lieux, la cause est sienne. La double casquette ne sied jamais au journaliste. Au Tchad, manier une caméra et rêver d'adoption était incompatible.

Savoir dire non

Quant aux moyens mis en œuvre pour desserrer l'étreinte de la justice tchadienne tant par les inculpés eux-mêmes que par leurs soutiens, certains ne manqueront pas de troubler tout de même quelques esprits. Alors que, dans toutes les rédactions françaises, on se battrait, avec raison, au nom du secret professionnel, pour interdire une perquisition, fallait-il, pour se disculper, lâcher des " rushes " qui mettent gravement en cause les militants de L'Arche de Zoé et, de ce fait, aider l'accusation ? Fallait-il, au risque de violer la présomption d'innocence, porter, dans l'instant, un jugement sévère sur l'action de ces humanitaires, qui, eux, incarcérés, ne pouvaient plus être entendus ? Fallait-il qu'une journaliste de radio fasse dire à la compagne de l'un des humanitaires qu'elle n'avait pas confiance dans la justice tchadienne ?

Le Tchad est un État de droit, membre de la Francophonie. A ce double titre, il reconnaît le statut de journaliste et respecte règles et recommandations internationales qui protège celui-ci. Apparemment, ce sont ces obligations, probablement fermement rappelées par les autorités françaises, qui ont, après une légitime enquête, débloqué la situation…
Reste un dernier point, qui, lui aussi, permet d'aborder un autre aspect essentiel des pratiques et de la déontologie professionnelles : les rapports entre le journaliste et le politique. L'Histoire retiendra l'intervention spectaculaire du président français et le retour au pays dans l'avion de l'Elysée.

Au-delà de la diplomatie policée, un dossier aussi complexe et explosif que celui du Darfour se nourrit de non-dits, d'arrière-pensées, de petits gestes et de coups tordus. De " manips ", dit-on en langage populaire. Dans la société d'aujourd'hui, les " coups de com " sont aussi indispensables au politique que le talent oratoire autrefois.
En sollicitant ou en acceptant les bons offices des dirigeants politiques, en s'en félicitant, les journalistes et les médias n'ont-ils pas, à leur insu, participé passivement à de telles opérations ? N'ont-ils pas, une fois de plus, apporté de l'eau au moulin de ceux qui dénoncent la collusion entre le pouvoir politique et la presse ?...

Concrètement, n'aurait-il pas mieux valu, pour démontrer leur souci d'indépendance professionnelle, que les trois journalistes, enfin libérés par un magistrat tchadien, et ceux venus les soutenir déclinent l'invitation présidentielle et attendent un avion de ligne pour quitter le Tchad ?...

Serge HIREL