NDLR - Le 9e Sommet prévu en 2001
a été reporté aux 18-20 octobre 2002, en
raison de la situation internationale après les attentats
du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis et de la riposte militaire
anglo-américaine contre l'Afghanistan le 7 octobre 2001.
ENTRETIEN
avec Ghassam SALAME
Propos recueillis par Zeina EL
TIBI
Ghassan
Salamé, ministre de la culture du Liban
"Le vrai danger est celui
de l'uniformisation culturelle"
Il
ne reste plus que cinq mois pour parachever les préparatifs
du Sommet de la francophonie qui se tiendra à Beyrouth
du 27 au 29 octobre 2001. Zeina El Tibi a été
reçue par M. Ghassan Salamé, chargé de
l'organisation du Sommet. Le choix de Beyrouth est pour lui
une très bonne occasion de rapprocher les cultures arabes
et francophones. C'est aussi un coup de pouce pour le renouveau
du Liban, qui doit sortir de la récession économique
qui le frappe depuis plusieurs années.
Zeina El Tibi : L'Organisation des Nations Unies
a déclaré que 2001 serait l'année du dialogue
des civilisations. Pour sa part, l'Organisation internationale
de la Francophonie (OIF) a également fait du dialogue
des cultures le thème de son prochain sommet. Que pensez-vous
de cette idée de dialogue?
Ghassan Salamé : Le terme de dialogue des cultures,
comme celui de dialogue des civilisations, est pour moi relativement
ambigu. Il prête, quelquefois, à confusion. A vrai
dire, je n'aime pas l'enthousiasme délirant qui, parfois,
accompagne ces expressions assez vagues. A mon avis, les civilisations
et les cultures ne sont pas des acteurs des relations internationales.
Elles ne sont pas des structures capables de conduire une action
concertée. Les seuls acteurs sont les hommes appartenant
à ces cultures et à ces civilisations. Et plus
encore, ce sont les Etats qui sont les sujets de la vie internationale.
La culture est un environnement dans lequel l'individu ou les
groupes puisent des valeurs, une vision du monde et une façon
de se comporter dans la vie. La culture est un réservoir,
une espèce de vivier dans lequel se trouvent nos valeurs,
nos références et nos émotions.
Z.T. : Mais ce raccourci, même un peu hâtif,
peut traduire quelque chose d'assez concret. L'un de vos récents
livres, "Appel d'empire" (aux éditions
Fayard) est sous-titré "ingérences et
résistances à l'âge de la mondialisation",
c'est-à-dire que vous allez au cur de la réflexion
actuelle, en livrant une étude sur les relations internationales
en cette fin de siècle. Le fait de vouloir parler de
dialogue des cultures ne peut-il pas être considéré
comme une volonté d'apporter une réponse à
la mondialisation ou à l'uniformisation, c'est-à-dire
l'américanisation de notre planète?
G.S. : La défense de la diversité culturelle
est en effet un objectif concret, légitime et fondamental.
Il l'est d'autant plus que ce qui nous menace, en réalité,
n'est pas forcément la mondialisation qui, en soi est
un processus neutre, avec des aspects positifs et des aspects
négatifs. La mondialisation n'est pas le mal absolu :
c'est la révolution technologique, la révolution
des moyens de communication, à condition que tout le
monde ait accès à ces facilités. Aujourd'hui,
un Libanais émigré en Afrique ou en Amérique,
peut écouter la télévision ou la radio
libanaise grâce aux réseaux satellitaires. Dans
d'autres cas, la mondialisation permet même d'universaliser
des cultures traditionnelles qui seraient menacées de
disparition du fait de leur marginalité. En revanche,
il est vrai que la mondialisation accélérée,
non régulée, a provoqué une certaine décomposition
de l'architecture traditionnelle du système international
et conduit à une perte de repères. La vraie menace,
ou la plus importante est, effectivement, celle de l'uniformisation
culturelle, c'est-à-dire le risque que les cultures traditionnelles
disparaissent pour céder la place à une culture
uniforme, indifférenciée, homogénéisée.
Cela constituerait un appauvrissement sans précédent
dans l'histoire humaine. Ce danger est bien réel. Nous
percevons déjà quelques symptômes forts,
ne serait-ce que dans la mode vestimentaire, la gastronomie
(ce que certains appellent la "néfaste food"),
les créations musicales, télévisuelles
ou cinématographiques, la manière de se comporter
dans la vie et, surtout, la tendance à la prédominance
exclusive d'une seule langue. Le fait de parler une seule langue
peut rapidement conduire à la pensée unique. Dans
ces conditions, face à cette menace réelle, ce
que nous entendons par dialogue des cultures, c'est une lutte
pour la défense de la diversité culturelle et
de la multiplicité des identités. Il faut rappeler
aux uns et aux autres que se ressembler, mutuellement, est peut-être
une bonne chose, bien qu'il vaille mieux se comprendre que se
ressembler, mais que la perte de cultures entières, la
disparition de civilisations - ce qui malheureusement s'est
déjà passé dans l'Histoire - serait très
grave. L'uniformisation, l'américanisation si vous voulez,
appauvrirait toute l'humanité, y compris les Etats-Unis.
C'est pourquoi, la préservation de la diversité
culturelle est un objectif essentiel.
Z.T : Le danger est donc davantage une disparition
des cultures ou des civilisations qu'une confrontation ?
G.S. : Si vous vous référez à la
théorie du "choc des civilisations" de Samuel
Huntington, je vous dirai que j'ai eu moi-même plusieurs
"chocs" avec M. Huntington précisément.
Beaucoup de personnes pensent qu'il se trompe, parce qu'il n'y
a pas de risque de choc mais une possibilité de dialogue.
Je pense qu'il se trompe encore plus profondément, puisque
les civilisations ne peuvent en aucun cas être des acteurs
dans les relations internationales. Tout au plus, pourraient-elles
être instrumentalisées, mais elles le seraient
à des fins politiques... Quant aux acteurs de la vie
internationale, les peuples, les hommes sont davantage préoccupés
par leurs besoins, la santé de leurs proches, l'avenir
de leurs enfants. Ils appartiennent au même genre humain,
même si chacun a ses propres croyances, ses propres symboles.
Le respect de la diversité ne signifie bien entendu pas
l'affrontement. La grande question est celle du maintien de
la diversité. Dans certains pays, cela peut paraître
comme des discussions de salon, une marotte d'intellectuels,
mais cette idée est un grand défi que lance l'ensemble
francophone. Dans un pays comme le Liban, c'est un défi
quotidien du fait de la grande diversité religieuse qui
marque notre pays. Pour nous, un dialogue interculturel est
une réponse à des besoins immédiats et
existentiels. C'est pourquoi, les Libanais sont très
sensibles à toute menace contre la diversité culturelle
dans le monde, parce que nous pensons que la préservation
de notre propre diversité culturelle est la condition
de la sauvegarde de notre spécificité; c'est la
raison d'être fondamentale de notre identité originale.
Z.T. : La Francophonie s'insère tout naturellement
dans le combat pour la sauvegarde des diversités. Comment
situez-vous la culture francophone ?
G.S. : L'Organisation internationale de la Francophonie,
comme tout le monde le sait, se compose de plusieurs pays très
variés, chacun faisant partie à sa manière
de la culture francophone. C'est pourquoi, nous avons eu l'idée
de créer pour le sommet de Beyrouth le "village
des cultures francophones " et non pas de la Francophonie.
Ce pluriel n'a pas été choisi par hasard, puisque
plusieurs cultures se réfèrent à cet ensemble
francophone. Il y a, bien sûr, la culture ou la civilisation
française, il y a la culture africaine, la nord-américaine
à travers le Canada (et le Québec ), la culture
arabe avec le Liban, l'Egypte ou le Maroc, la culture asiatique
avec le Vietnam ou le Laos, les cultures des pays européens
de l'Est (la Bulgarie, la Roumanie...).
La Francophonie est une espèce de microcosme de l'ensemble
de la planète. Il y a des pays riches: la France, le
Canada, la Suisse, la Belgique, le Luxembourg; des pays moyens
comme le Liban, le Maroc, la Tunisie ; des pays vraiment pauvres
comme le Tchad. D'autre part, la Francophonie est un forum,
une tribune, un regroupement où l'on retrouve plusieurs
cultures. A ce titre, c'est une tentative heureuse de faire
dialoguer toutes ces cultures, sans que l'une domine l'autre.
C'est un lieu dans lequel toutes les cultures coexistent sans
un esprit hégémonique. De ce fait, l'Organisation
internationale de la Francophonie devient un modèle pour
l'ensemble des relations internationales.
Z.T.: La Francophonie est bien un ensemble original...
G.S. : Sans nul doute. Ce qui est frappant dans cet
ensemble original, c'est qu'on se sent à la fois étranger
et chez soi. Ce fut mon cas lors de mon voyage au Tchad : d'une
part, j'étais dans un pays qui n'était pas le
mien, avec sa propre culture ; d'autre part, une partie de la
population parlait l'arabe et l'autre partie parlait le français
; une bonne moitié était musulmane et l'autre
moitié chrétienne ou animiste et j'ai retrouvé
cette diversité culturelle que l'on connaît chez
nous. Malgré nos différences, j'ai également
repéré des points communs, des liens, des traits
d'union. C'est cette sorte de rapprochements précieux
qui fait l'originalité de la Francophonie internationale.
Z.T. : Tout le monde s'accorde sur le fait que le
choix de Beyrouth pour recevoir le prochain sommet est particulièrement
bien adapté, compte tenu du thème retenu. N'est-ce
pas, aussi, le symbole des liens entre les pays francophones
et les pays arabes?
G.S. : En effet, le choix de Beyrouth, capitale arabe,
pour recevoir le sommet francophone de l'an 2001, a pour objectif
de rapprocher le monde arabe du monde francophone. La langue
française fait partie du patrimoine culturel libanais.
L'identité arabe de ce pays, dont je ne doute pas, est
assez large pour accueillir en son sein des apports, comme celui
de la langue et de la culture françaises. Il en est de
même d'un certain nombre d'autres Etats arabes. Vous savez
que c'est l'une des grandes idées du secrétaire
général de la Francophonie, Boutros Boutros-Ghali
de promouvoir une coopération entre la Ligue arabe et
l'Organisation internationale de la Francophonie. A l'occasion
de ce sommet, j'aimerais associer tous les Libanais, notamment
ceux qui ne parlent pas le français. Ce n'est pas un
événement qui concerne juste les francophones
du Liban, ni les francophones entre eux ; leur lien existe déjà
et il est assez solide. Le but essentiel est de présenter
la Francophonie à ceux qui ne parlent pas le français
et de les associer à cet événement important.
C'est, aussi, l'occasion d'engager la création d'une
espèce d'hybridation entre la culture francophone et
la culture arabe.
Z.T. : Le grand orientaliste Jacques Berque disait
que "sans appeler à d'indésirables fusions,
il faut appeler à des dialogues pertinents. Il faut recréer
des Andalousies"...
G.S. : C'est cela le dialogue. De toute manière,
aucune culture n'est pure à cent pour cent ; toutes les
langues ont intégré des mots, des concepts venus
d'une autre langue. Toutes les grandes civilisations n'ont jamais
dressé un champ de barbelés autour d'elles, mais
se sont ouvertes sur l'universel. A chaque fois que certains
ont parlé de pureté de race, de culture et de
langue, ils sont tombés dans des projets fascistes et
totalitaires. C'est pourquoi, nous sommes les apôtres
d'une saine hybridation, de l'interaction permanente entre les
cultures. Le sommet de Beyrouth sera une rencontre ouverte entre
notre culture arabe et les cultures francophones. Cette année
sera, d'ailleurs, riche en événements culturels,
intellectuels, artistiques, universitaires, qui vont égrener
toute l'année, au-delà du sommet des chefs d'Etat
et de gouvernement lui-même.
Z.T. : En mettant le Liban sur le devant de la scène
internationale, l'OIF n'a-t-elle pas voulu donner un coup de
pouce au renouveau de ce pays ?
G.S. : Le sommet de la Francophonie internationale est
important pour les relations multilatérales et pour l'image
du Liban. Pour la première fois, le Liban recevra des
représentants, à très haut niveau, de 55
Etats du monde. Nous recevrons, également, 1.300 officiels
et plus de 2.000 journalistes. C'est sans précédent
pour notre pays. Ce sommet est aussi important par l'occasion
qu'il nous donne de mieux nous occuper de nos communautés
en Afrique. Ces communautés sont parfois dans une situation
délicate. En effet, compte tenu de l'instabilité
qui règne dans certains pays africains, la prospérité,
la présence, voire la sécurité de ces communautés
sont menacées. J'espère que le sommet de Beyrouth
sera une occasion pour dialoguer avec les chefs d'Etat africains
sur leur avenir.
Z.T. : Outre les aspects culturels et diplomatiques,
l'économie sera-t-elle présente au sommet ?
G.S. : J'ai voulu donner au sommet une dimension très
fortement économique, parce que je considère,
en tant que membre du gouvernement libanais, que l'un de mes
premiers soucis doit être de sortir notre pays de la récession
qui le frappe depuis quelques années. J'ai organisé,
à l'occasion de ce sommet, plusieurs moments importants.
Dès le mois de juin, nous allons avoir des rencontres
importantes entre hommes d'affaires de l'espace économique
francophone. Nous organiserons, aussi, un salon des technologies
modernes, notamment dans le domaine des communications et de
l'audiovisuel. Nous tiendrons quatre colloques sur les technologies
nouvelles. Une semaine avant le sommet, se tiendra à
Beyrouth le forum francophone des affaires qui regroupera plus
de 800 hommes d'affaires de l'ensemble des pays francophones.
De même, des hommes d'affaires - en particulier de France,
de Belgique et du Canada - accompagneront les délégations
officielles présentes lors du sommet lui-même.
Par conséquent, nous donnons à cette année
de la Francophonie une dimension à la fois économique
et technologique.
Z.T. : Le sommet de Beyrouth contribuera-t-il à
renforcer les relations bilatérales franco-libanaises
qui ont pris un nouveau tournant avec la récente visite,
à Paris, du Premier ministre, M. Rafic Hariri ?
G.S. : Les relations franco-libanaises ont toujours
été sur la bonne voie. On avait juste besoin d'une
volonté politique pour que les relations reprennent au
niveau qui doit être le leur entre le Liban et la France.
Désormais, c'est chose faite. En effet, notre récente
visite en France marque un nouveau départ pour ces relations.
Pour diverses raisons, le dialogue s'était un peu étiolé
depuis quelques années, mais il est aujourd'hui reparti
dans tous les domaines.
Entretien avec Zeina EL TIBI
La Revue du Liban (www.rdl.com.lb),
rubrique Dialogue des cultures.