Donner la parole aux terroristes ?

publié le 5 juillet 2016

Par Pierre Ganz

image Donner la parole aux terroristes ?

Au delà de la couverture des actes dits de terrorisme (voir lettre de l’UPF n°29), des voix s’élèvent pour dénoncer la reprise par les médias des propos, des photos, des vidéos produits par les auteurs de ces attaques. La presse doit elle, comme le demandent certains, purement et simplement ignorer ces documents ?
Certains le pensent, et y voient une recherche de « scoops de l’épouvante ». Ce sont des téléspectateurs outrés de voir le visage de l’auteur d’un attentat qui écrivent au médiateur d’une chaîne pour demander qu’on ne le montre pas. C’est un article décrivant la préparation et le déroulement d’une agression qui est considéré comme servant l’objectif de ses auteurs. C’est un film donnant la parole à des théoriciens de l’organisation Etat Islamique qui est accusé de propagande au mieux indirecte.
Mais comme l’écrit Sylvia Staed, médiatrice du quotidien canadien The Globe and Mail « la société a également besoin de comprendre pourquoi ces actions ont eu lieu, ce qui a motivé les tueurs et quel est leur parcours »*. Le journaliste doit alors rendre compte des faits, dire qui sont leurs acteurs, expliquer l’évènement dans toutes ses composantes. Il ne peut cacher l’identité d’un tueur, ni son visage si ceux-ci sont des éléments d’intérêt public. Il ne peut taire son parcours, ses motivations et son idéologie.
La majorité des chartes éthiques du journalisme posent le cadre dans lequel ce travail doit se faire. Citons en deux : celle des journalistes algériens où il est précisé que les journalistes « [s’interdisent] de faire l’apologie, sous quelque forme que ce soit, de la violence, du terrorisme, du crime, du fanatisme, du racisme, du sexisme et de l’intolérance » et la Déclaration des devoirs et des droits du / de la journaliste suisse , où on lit notamment que « le compte rendu, par le texte, l’image et le son, de la guerre, d’actes terroristes, d’accidents et de catastrophes trouve ses limites dans le respect devant la souffrance des victimes et les sentiments de leurs proches »

Citer une thèse n’est pas en faire l’apologie. Certes, cette démarche pourrait contribuer à élargir l’audience de ces criminels et répandre leur idéologie et il importe que les médias en soient conscients. Il leur faut toujours présenter ces thèses d’une façon critique, en montrant leurs incohérences, leurs inexactitudes, leurs invraisemblances, bref en prenant la distance indispensable à tout travail journalistique responsable. Le rôle des médias et des journalistes n’est pas d’ignorer les idées des adversaires de la démocratie, mais de les déconstruire. Cela impose évidement de les reproduire et interdit de les diffuser sans appareil critique. Citer ou filmer un prêche appelant à la haine et à la violence n’a de sens que si son contenu est présenté et analysé pour ce qu’il est. Interroger un défenseur de ces attentats suppose de connaître à fond le sujet et le contexte, de ne laisser passer ni contrevérités ni approximations, non en portant la contradiction mais en posant des questions concrètes, précises, documentées qui obligent l’interlocuteur à se découvrir et montrent la réalité de son projet dans toutes ses composantes. Ce qui, soit dit en passant, devrait être l‘approche déontologique de toute interview…

Faut il reprendre les images de propagande où les auteurs de ces attaques se mettent en scène ? Là aussi, il faut faire la part entre la complaisance plus ou moins inconsciente et la nécessaire explication de ces actes dont ces vidéos sont un des éléments. Mais l’usage répété de ces images comme simple illustration à chaque fois qu’il est question de leur auteur ou acteur principal est certainement à bannir.

Les images de crimes enregistrées par leurs auteurs sont d’abord des armes destinées à augmenter l’effet de ces crimes. Certaines relèvent même uniquement de la perversité et du cynisme et n’ont pas à être répercutées par les médias. Mais d’autres peuvent apporter quelques fois des éléments d’information. Leur diffusion intégrale est impensable. Les plus grandes précautions doivent être prises dans la sélection des images ou séquences, dans leur présentation technique (floutage, suppression des passages les plus insupportables). Elles doivent être contextualisées et expliquées. Elles ne doivent pas pouvoir être vues inopinément et donc ne pas figurer en Une ou en couverture. Le public des médias audiovisuels doit être averti à l’avance de leur caractère.

Montrer les images des attentats et de leurs victimes n’est pas « faire le jeu des terroristes » comme cela a pu être dit. Cela fait partie du rôle des médias. Mais les journalistes le font dans le respect de la dignité humaine et de la souffrance des proches, et dans le respect du public dont ils s’interdisent de flatter les instincts morbides et voyeuristes. D’autant que ce qui peut choquer certains peut apparaître aussi utile pour d’autres : l’hôtesse de l’air indienne blessée lors de l’explosion d’une bombe à l’aéroport de Bruxelles en mars dernier, dont la photo a fait le tour du monde comme celle de « la femme veste jaune » et a suscité beaucoup de débats, a dit par la suite que cette publication avait contribué à son rétablissement par les témoignages de soutien qu’elle a provoqués.

Rien finalement ne saurait autoriser ou interdire la publication de tout tout le temps. Chaque cas demande analyse de l’équipe rédactionnelle concernée en s’efforçant de maintenir le débat dans le champ déontologique où prime l’intérêt du public à être informé, en dehors de toute considération politique ou idéologique.

* http://www.theglobeandmail.com/community/inside-the-globe/public-editor-why-headline-choices-must-be-driven-by-news-value/article23419206/?cmpid=rss1

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