En Serbie, la liberté de la presse est asphyxiée

publié le 6 octobre 2017

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« La tante du Canada et le journaliste toxicomane. » Ce pourrait être le titre d’un mauvais polar, mais en Serbie, c’est le résumé d’une histoire bien réelle dans laquelle un ministre qui n’apprécie pas les enquêtes des journalistes les attaque sans retenue. Le parti du ministre de la défense Aleksandar Vulin, le Mouvement des socialistes, ne cesse ainsi de proclamer que le journaliste Stevan Dojcinovic, rédacteur en chef du média en ligne Krik, est « un drogué » qui « hait tous ceux qui aiment la Serbie ».
Des attaques déclenchées par la publication mi-septembre d’un article sur l’origine douteuse de 200 000 € que le ministre de la défense dit avoir reçu d’une « tante de son épouse au Canada » pour s’acheter un appartement à Belgrade.
Les mots employés, le lexique de la traîtrise et de l’espion à la solde de l’étranger n’ont rien de nouveau. Rade Radovanovic, éditeur à Danas, seul quotidien national critique envers le gouvernement et le président, a connu les mêmes attaques lorsque Slobodan Milosevic était au pouvoir. Il estime que « la situation actuelle est pire ». « À l’époque les médias qui osaient être critiques étaient au moins soutenus depuis l’étranger », explique-t-il.
Une pression financière implacable
Aujourd’hui, ils ont de grandes difficultés pour survivre. Le très respecté quotidien local de Vranje – une ville située à l’extrême sud du pays – doit ainsi fermer ses portes. Son rédacteur en chef Vukasin Obradovic, ancien président du syndicat indépendant des journalistes, dénonce les pressions financières, alors que les médias fidèles au pouvoir sont abreuvés de subventions. Dans une lettre ouverte, il évoque « le combat sans espoir pour la liberté des médias depuis trente ans ».
Les institutions et entreprises publiques, très largement tenues par le SNS, le parti du président Aleksandar Vucic, représentent les plus gros contrats publicitaires. Ainsi, lorsqu’en avril dernier Danas met en une les manifestations de dizaines de milliers de personnes contre l’élection d’Aleksandar Vucic (alors premier ministre) à la présidence, il perd ses contrats publicitaires et peine alors à paraître.
Les médias indépendants tentent d’attirer l’attention
La majorité des informations, particulièrement à la télévision, portent aujourd’hui sur l’action du président. Adepte de longues et très nombreuses conférences de presse, il fait aussi des « débats » seul en plateau, répondant à des messages sélectionnés sur les réseaux sociaux. Les chaînes publiques sont contrôlées, et la plupart des chaînes privées sont passées aux mains de proches du président.
Marina Fratucan a ainsi perdu son emploi et son émission Radar sur la chaîne télévisée publique Vojvodina après la victoire en 2016 du SNS dans la région de la Vojvodine. Des dizaines de personnes ont alors été renvoyées du jour au lendemain. « Les journalistes qui veulent faire leur travail sont censurés », dénonce la journaliste.
Les médias indépendants tentent de s’organiser pour attirer l’attention du public et des organisations internationales. « Notre message est que l’obscurité sera totale, et la dictature aussi, si on n’arrête pas les pressions sur les médias », explique Rade Radovanovic.
L’Union européenne, à laquelle la Serbie est candidate, se fait discrète sur le sujet. Son service de presse se limite à indiquer que la Serbie sera jugée aussi pour son respect de la liberté des médias.

Marion Dautry

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