La chronique de Pierre Ganz : A propos d’éditorial

publié le 9 janvier 2018

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Faut il un éditorial dans un journal ? La question a fait débat à l’automne dernier au quotidien Le Parisien Aujourd’hui en France. Les journalistes y étaient majoritairement opposés par crainte de désorienter le lectorat, quand la direction de la rédaction plaidait pour un "édito pour piquer, dans un sens ou dans l’autre". Editorial ou pas, cela relève de la ligne éditoriale de chaque média, pas de considérations déontologiques. Mais quelques remarques s’imposent.

Et d’abord pour rappeler que la "neutralité" n’existe pas. Chaque média porte une ligne éditoriale. Les choix quotidiens d’une équipe expriment des valeurs qui font l’objet d’un consensus ou, selon Eric Rhode, d’un consentement*. Cette orientation n’est pas forcément partisane – qu’elle le soit ne pose pas de difficulté quand les choses sont claires - ni même expressément politique ou idéologique. Mais privilégier certains sujets, une hiérarchie des informations, un mode de traitement signe un positionnement. Point n’est besoin d’un éditorial pour l’affirmer : la fréquentation régulière du média permet d’identifier ces choix.

L’éditorial porte la marque du journal ou de la chaîne. Quand il n’est pas signé il engage l’ensemble de la rédaction. Quand il est signé du directeur ou du rédacteur-en-chef, il engage le journal mais pas chaque rédacteur. Il est un des rares textes qui ne soit pas corrigé et amendé par des tiers, en dehors d’une vérification de l’orthographe.

Son but est de préciser noir sur blanc une orientation ponctuelle ou de rappeler dans de grandes occasions les options fondamentales du titre. L’éditorial apporte une opinion, prend clairement position. Il peut être parfois polémique, et dans certains cas, comme les veilles de scrutin, avoir un rôle prescripteur de "direction de conscience". Mais souvent il se dégage de la politique politicienne pour aller en profondeur en référence à des valeurs. Le "nous sommes tous américains" de l’éditorialiste du Monde au lendemain du 11 septembre 2001 est d’abord l’affirmation d’une solidarité et d’une communauté de valeurs, et un appel "à nos dirigeants de se hisser à la hauteur des circonstances".

L’exercice demande de l’expérience et du fond : "le droit de bien dire et de bien étayer une position personnelle s’acquiert avec le savoir faire et l’expérience de bien discerner et dire l’information elle-même" soulignait en 1999 Loïc Hervouet dans la revue Les cahiers du Journalisme. Car on ne propose une lecture des faits que lorsqu’on les a établi le plus rigoureusement. Et si on extrapole du vrai vers le vraisemblable - ce que ne fera pas le reporter mais que peut s’autoriser l’éditorialiste - cela doit être transparent.

Au-delà de l’éditorial de tête de journal placé en "une", d’autres textes peuvent être rédigés par un rédacteur-en-chef ou un journaliste chevronné pour exposer un commentaire ou une prise de position. Ils sont souvent désormais proposés dans une section "débats" ou "tribunes libres" du média, à côté d’articles rédigés par des experts ou des personnalités extérieures au journal. Car le public attend de plus en plus trois choses des médias : des informations établissant honnêtement et le plus complètement possible ce qui se passe, les faits, puis des éclairages qui permettent de comprendre, et enfin des opinions sur ces événements. L’essentiel est que l’un ne soit pas confondu avec l’autre.

Pierre Ganz

* Eric Rohde "Ethique du Journalisme" Que Sais-Je ? Presse Universitaire de France

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