La chronique de Pierre Ganz : Guerre et journalisme

publié le 6 octobre 2017

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Actes de terrorisme, guerres ouvertes civiles ou étrangères, les journalistes sont parfois sommés de choisir un camp, de soutenir la communauté à laquelle, comme individus, ils appartiennent. Le respect de l’éthique professionnelle ne doit pas en pâtir.

Pour les militaires, l’information fait partie de leur panoplie. Elle est une arme, utilisée pour mobiliser son camp et combattre l’adversaire. Pour les gouvernements engagés dans un conflit, la nation doit se ranger derrière ses soldats. Et les journalistes sont des empêcheurs d’unité nationale. Le mensonge, la dissimulation, sont des armes aussi vieilles que la guerre.

Il en va autrement pour les journalistes. Le syndicat français SNJ le décrivait ainsi en 1991, au début de la guerre du Golfe, "Guerre ou pas, nous restons convaincus que dans leur travail, les journalistes n’ont pas à coller aux discours officiels. Nous devons au contraire toujours chercher à mettre l’information en perspective. Le gouvernement et l’Assemblée Nationale ont décidé de participer à cette guerre. Les journalistes ne doivent pas pour autant mettre un uniforme dans leur tête".

Certes, le journaliste peut être patriote. Il peut souhaiter la victoire de son pays, partager les espoirs, les craintes, les souffrances de ses concitoyens. Mais la meilleure façon pour lui de servir son pays est de faire correctement son travail, de dire la vérité sans tenir compte d’autres impératifs. Certes, révéler les détails d’une offensive avec son déclenchement peut mettre en danger la vie des soldats engagés, et un journaliste ne doit pas mettre en danger la vie de quiconque. Mais il doit s’interroger sur cette offensive, sur son opportunité, sa conduite, ses résultats. `

Neer Sheehan a été chef du bureau de l’agence UPI à Saïgon puis envoyé spécial du New York Time au Vietnam au début des années ’70. Il se définit lui même comme un "enfant de la guerre froide" convaincu de la "menace communiste". Dans le second épisode du film "The War" de Ken Burns et Lynn Novick, il est sans ambigüité : "Il était crucial de gagner la guerre mais également pour nous autres journalistes de dire la vérité pour aider à la gagner. On devait absolument rapporter cette vérité parce qu’elle était vitale pour le bien de notre pays et pour celui du monde entier". La vérité en question, dès 1967, était l’enlisement de l’armée américaine dans un conflit qu’elle ne pouvait pas gagner…

Confrontés aux journalistes, les gouvernements et les états-majors tentent toujours de diffuser ou de retenir des faits en fonction de leur stratégie. On l’a vu lors de l’invasion de l’Irak en 2003, où les médias embarqués dans les unités combattantes n’avaient accès qu’à ce qu’on voulait bien leur montrer. Ce qui n’est pas forcément sans intérêt mais doit être restitué en précisant les conditions du reportage et les contrôles auxquels a donné lieu sa réalisation. La bonne démarche pour les rédactions qui en ont les moyens est d’envoyer également sur le terrain des reporters hors unités combattantes. Cela signifie souvent davantage de risque. Le guide récemment édité - en anglais - par le Programme Média Europe du Sud-Est de la Fondation Konrad Adenauer propose de précieux conseils pour limiter ces risques ( se reporter à : http://www.kas.de/medien-europa/en/publications/47078/) .

La rédaction en chef n’enverra que des reporters aguerris, préparés à faire face à des situations physiquement et psychologiquement traumatisantes. Mais surtout préparés professionnellement. Il vaut mieux être un spécialiste du terrain où se déroule le conflit armé que seulement un habitué des zones de guerre. Et être spécialiste n’est pas se limiter à une bonne connaissance des données géopolitiques, mais aussi connaître les cultures et les traditions les différents modes de vie et les activités économiques des populations, On a vu dans les années 80 en Roumanie ou en Algérie, plus récemment dans certains pays d’Afrique, comment l’envoi de jeunes journalistes ou de journalistes ignorant tout d’un pays pouvait conduire à des erreurs de fond.

Sur le terrain, le journaliste doit respecter les personnes - combattants, prisonniers, civils - qu’il croise, interroge, photographie, filme. Il tient compte en les abordant de leur fragilité liée à ce qu’elles ont vécu, pour ne pas ajouter à leur stress. Le droit à l’image et le respect de la dignité humaine s’applique aussi aux acteurs et victimes des conflits. La Cour de Cassation française a ainsi posé que la "la liberté de communication des informations autorise la publication d’images de personnes impliquées dans un événement [donc y inclus guerre, actes de terrorisme] sous la seule réserve de la dignité de la personne humaine". On ajoutera que l’intérêt du public à être informé peut parfois s’opposer à ce principe, qu’on songe, entre autres, aux images prises dans la prison d’Abou Ghraib à celles des crimes de Boko Haram.

Le journaliste n’a pas de but de guerre. L’universitaire Bénédicte Chéron qui travaille depuis des années sur ces questions le constatait en 2014 :" Les journalistes habitués de ces terrains, à quelques exceptions près, perdent rapidement leurs œillères idéologiques. Le manichéisme résiste mal aux réalités de la guerre". Son rôle est aussi de "dénoncer tout ce qui peut nuire aux droits humains" écrivait en 2013 sur le MaliWeb le journaliste Oumar Diawara, en exhortant ses confrères à "ne pas être un journaliste qui attise la haine".

Il est rare que le reportage sur le terrain amène à cette dérive. Car "il y a un moment où l’humanisme l’emporte sur le patriotisme" disait l’historien Marc Ferro. Au point que certains ont parfois la tentation d’intervenir. Chacun régira selon sa conscience quand il faut choisir entre être acteur ou témoin. En méditant cette remarque de Martin Luther King à un reporter qui se désolait de n’avoir pas empêché le matraquage de manifestants : "tu es beaucoup plus précieux en tant que photographe qu’en tant que participant".

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