La chronique de Pierre Ganz : Journaliste et citoyen engagé

publié le 5 mai 2017

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L’information et le travail des journalistes deviennent de plus en plus des sujets de débats durant les campagnes électorales. Les militants jurent qu’elle est manipulée dès qu’elle ne va dans leur sens, les politiciens accusent les journalistes de parti pris quand des nouvelles peuvent leur nuire, et le public ne sait plus comment trouver des éléments honnêtement exposés pour se forger son avis et choisir.

Les journalistes sont sommés de ne plus avoir d’avis, d’être des citoyens émasculés. L’un est mis au ban parce qu’il écrit les discours d’un des compétiteurs, l’autre écartée parce qu’elle a cosigné un livre avec un candidat, une autre encore parce qu’elle a signé une pétition féministe appelant à voter pour un candidat.

Etre journaliste interdit-il d’exprimer des convictions ? La libre expression des journalistes en tant que citoyen ne doit pas être remise en cause. En France, elle est même garantie par la convention collective des journalistes dont un article énonce clairement que " les organisations contractantes rappellent le droit pour les journalistes d’avoir leur liberté d’opinion".

Des médias demandent cependant à leurs journalistes d’observer une retenue dans leur expression. C’est de plus en plus le cas depuis le développement des réseaux sociaux. L’AFP redoute ainsi que des prises de positions sur des sujets controversés nuisent à son "image de neutralité et d’impartialité". L’ombudsman de Radio Canada estimait il y a quelques années que "les employés ne peuvent pas prendre position sur des sujets de controverse publique si cela risque de compromettre l’intégrité de CBC/Radio Canada" et les invitait "à garder leurs distances, seul moyen de protéger leur impartialité et leur crédibilité".

Il s’agit là de deux médias de service public et on peut comprendre que les journalistes y soient invités à la retenue dans l’exercice de leur fonction. Dans un média privé, où la ligne éditoriale peut être politiquement orientée, cette exigence a-t elle un sens ? ne cache-t elle pas une appréciation variable selon que la prise de position rejoint ou non cette ligne éditoriale ? La question mérite d’être posée. Le principe de neutralité a parfois en effet été poussé assez loin. Aux Etats Unis par exemple, deux journalistes ont été licenciés d’un quotidien pour avoir fondé une association contre l’avortement et un journal avait interdit à ses employés de manifester contre la guerre du Golfe.

Certains font observer qu’une prise de position de journalistes très connus peut influencer le regard que les lecteurs ou téléspectateurs portent sur eux, et surtout sur leur travail et sur le média qui les emploie. Notamment lorsqu’ils ont acquis, volens nolens, une notoriété et une popularité qui dépasse le strict exercice de leur profession.

La notoriété d’un journaliste acquise par son activité professionnelle ne peut être détournée au service d’un intérêt extérieur. Au nom de ce principe, il faut condamner les "perruques", ces prestations rémunérées pour animer débats et conférences. Au nom de ce principe, faut-il que les journalistes gardent pour eux leur opinion de citoyen ? Notons ici qu’une autre journaliste, bien moins connue, a signé en France la même pétition féministe appelant à voter pour un candidat, sans en être inquiétée. Il est délicat d’affirmer que la notoriété rendrait plus grand le devoir de réserve, mais sans doute accroit elle le devoir de responsabilité de celui ou celle qui prend parti.

Le souci de rester indépendant est au cœur de la démarche du journaliste. Il peut servir une cause, défendre les droits des femmes ou dire son hostilité à la guerre. Ce genre d’option peut même guider son travail dans la mesure où cela est clair pour le public, et où il rend compte des faits sans les altérer pour qu’ils servent cette cause. Mais le journaliste doit rester indépendant de ceux dont il parle. Il ne peut être au service d’un homme, d’une association ou d’un parti. Le risque serait alors de s’éloigner du fond de son métier - s’intéresser aux faits sans parti pris, rechercher des avis contradictoires, recouper, vérifier etc. - pour devenir propagandiste.

Rester journaliste quand on prend des engagements en tant que citoyen, c’est refuser de traiter les questions politiques ou les thématiques prises en charge par le groupe partisan auquel on adhère. Ainsi la journaliste écartée de l’antenne d’une chaine de télévision privée après avoir signé une pétition féministe appelant à voter pour un candidat reconnait elle elle-même qu’" afin de protéger du soupçon mes consœurs et confrères, dont je loue le professionnalisme, inattaquable, il était prévisible que je sois écartée de l’antenne jusqu’à nouvel ordre"*.

Abraham Rosenthal, qui dirigea entre 1977 et 1988 la rédaction du New York Times, avait une formule choc pour traduire cette indispensable prise de distance : "je me fous que vous couchiez avec les éléphants tant que vous ne faites pas un reportage sur le cirque".

* Chronique d’Audrey Pulvar, dans Le Monde du 29 avril.2017

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