La chronique de Pierre Ganz : Tout est il permis pour obtenir une information ?

publié le 7 février 2017

image La chronique de Pierre Ganz : Tout est il permis pour obtenir une (...)

Les contempteurs des médias sont prompts à dénoncer des « méthodes déloyales » dès qu’une information qui leur porte préjudice est publiée. Les mêmes se réjouissent de la liberté dont jouissent les journalistes quand l’information publiée gêne leurs adversaires, mais c’est une autre histoire. Pour les journalistes, la question éthique est : tout est il permis pour obtenir une information ?
Premier élément de réponse : les journalistes ne sont pas au dessus des lois. Ils sont des citoyens comme les autres, et doivent donc respecter les législations des états dont ils relèvent et où ils travaillent. S’ils commettent un délit ou un crime, ils n’ont doit à aucun traitement de faveur. Mais leurs actes professionnels ne peuvent être analysés exclusivement en fonction du respect du droit. Ils doivent être aussi considérés pour ce qu’ils apportent à l’intérêt commun.
Ecouter les conversations téléphoniques ou pirater des messageries électroniques est un délit. En Grande Bretagne, cette pratique a conduit en 2011 à la disparition de l’hebdomadaire centenaire News of the World. Il aurait peut-être survécu à une condamnation pénale, mais pas à sa déliquescence éthique : ces écoutes visaient des proches de victimes d’attentats ou de soldats tués en Afghanistan !
Publier des enregistrements pirates de conversations privées peut choquer, et être considéré comme un délit. C’est ce qu’a dit en 2013 la Cour d’appel de Versailles pour exiger au nom du respect de la vie privée la dépublication d’extraits des conversations de Mme Bettencourt avec son homme de confiance. Mais les juges de Bordeaux ont relaxé en 2015 les journalistes sur le fond, avec des attendus qui font pièce à l’argument de méthode déloyale : « Dès lors que l’intérêt général est en jeu, la question de l’atteinte à la vie privée devient plus relative ; de plus, il faut rappeler qu’en publiant des extraits des conversations, les journalistes et le directeur de publication ont pris soin d’écarter les enregistrements dans lesquels Liliane Schueller-Bettencourt paraissait le plus en difficulté, qui pouvaient constituer une atteinte à l’intimité de sa vie privée ».
Voler un document est un délit. Mais publier une note confidentielle qui démontre qu’une institution ne remplit pas sa mission faute de moyen est d’intérêt public. Avoir eu accès à cette note par hasard ou parce qu’un lanceur d’alerte l’a « détournée » n’est pas un vol. C’est ainsi qu’un journaliste poursuivi dans les années 70 pour une telle publication a finalement bénéficié d’un non lieu. Les magistrats d’ailleurs diligentent désormais leurs poursuites contre les journalistes pour « recel de vol », afin de maintenir la pression et de tenter de remonter à la source de la « fuite ». Le devoir du journaliste est de maintenir cette source secrète, dut il être poursuivi pour refus de l’identifier.
Travailler à visage découvert
Il est délicat de faire une photo sans le consentement des personnes concernées. Il y a bien sûr les « planques » de certains photographes pour capturer l’intimité des « people ». Ce qui ici rend déloyal le travail des paparazzi, c’est que dans l’immense majorité il n’y a pas de réel intérêt public à publier les images qu’ils captent. Car une photo volée peut parfois se justifier, pour informer sur des faits délictueux dont la publicité est d’intérêt public – par exemple l’existence d’une décharge sauvage que des édiles veulent cacher ou la preuve d’un trafic en pleine rue. Il faut cependant éviter de représenter les visages des délinquants en action pour ne pas faire un travail de policier.
Obtenir une information par un heureux hasard, par exemple en surprenant une conversation dans un restaurant, n’est pas déloyal. A condition que le journaliste ne se soit pas mis délibérément dans la situation de surprendre cette conversation. Mais le fait ainsi recueilli fortuitement peut être exploité, pour devenir une information publiable une fois vérifié auprès d’autres sources. A charge pour le journaliste de procéder à ces recoupements sans trahir ce qui a aiguisé sa curiosité.
C’est une règle éthique : un journaliste travaille à visage découvert. Il est parfaitement déloyal de cacher sa profession pour recueillir des informations, de se faire passer pour un simple particulier ou d’usurper une fonction. C’est inutile dans l’immense majorité des cas. Agir ès qualité peut en outre contribuer à faire prendre conscience à ses sources que leurs propos seront rendus publics, anonymement ou non. Cela les responsabilisent et pèse dans la qualité et l’honnêteté de leurs réponses aux questions.
Mais quand le fait de se présenter comme journaliste signifie par exemple un refus de visa, l’intérêt public d’un reportage dans un pays étranger peut justifier de voyager sous simple visa touristique. Quand une situation est biaisée dès qu’un journaliste est officiellement présent, par exemple les discriminations à l’embauche ou au logement, dissimuler sa qualité peut être une stratégie. Quand l’accès aux dirigeants que l’on veut interroger est systématiquement barré par des conseillers et des services de communication, se glisser discrètement dans une réunion publique pour pouvoir enfin poser quelques questions est une réaction salutaire. Mais recourir à ces subterfuges ne peut être que la solution ultime pour recueillir une information, après l’échec des tentatives ouvertes. Il ne peut devenir un système. Et il faut expliquer clairement au public pourquoi on l’a fait.

Thématiques

Déontologie

Même rubrique