La chronique de Pierre Ganz : La relecture des interviews en question

publié le 9 janvier 2018

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La Voix du Nord, grand quotidien régional français, a annoncé il y a 15 jours qu’elle ne ferait plus relire les interviews qu’on lui accorde. Son rédacteur en chef dénonce* un travail de réécriture par des communicants qui conduit à des propos "polis, lissés, rabotés, aseptisés". Une décision qui a rouvert le débat sur la relecture des entretiens publiés dans la presse écrite.

Les données du problème sont parfois vues d’une façon arithmétique. Un entretien d’une heure transcrit représente entre 80 000 et 100 000 signes. Il est rare qu’une interview écrite dépasse les 10 000 signes. On réduit donc d’abord par manque de place. Mais aussi parce que tout ce qui s’est dit lors de la rencontre entre le journaliste et son interlocuteur n’est pas intéressant. Il y a des redites, des hésitations, des digressions qui perdent de l’intérêt sitôt formulées. Le travail du journaliste est de faire la synthèse, de mettre en forme, de sélectionner les propos avec comme seul but de restituer au mieux la pensée exprimée.

Une interview n’est que très rarement un verbatim. Est-ce une trahison pour autant ? La responsabilité du journaliste est de respecter le plus possible la forme et de ne trahir en aucun cas le fond. C’est une question de confiance entre son interlocuteur et lui. Et comme le souligne Benoît Grevisse, professeur à l’Université catholique de Louvain, "en cas d’erreur de sa part, les arsenaux déontologique et juridique veillent à la réparation du tort causé".

Mais la pratique est ancienne, et pas uniquement en France comme la presse anglo-saxonne se plait à l’affirmer. Le poids des services de communication dans le monde économique et dans la vie politique a multiplié les demandes - les exigences parfois - de relecture. L’impact de cette pratique sur les contenus est de plus en plus grave. On a vu des textes revenir avec des phrases ajoutées, avec des paragraphes entiers réécrits, et même augmentés de questions non posées lors de l’entretien ! On a vu des cabinets demander la liste des questions - et pas seulement les thèmes envisagés - avant de donner un accord pour une interview. Ce n’est plus de l’information dans l’intérêt du public, mais de la communication au seul avantage de l’interviewé.

Quelle attitude adopter ? Refus systématique et généralisé de la relecture, comme l’a posé la Voix du Nord ? C’est une option qui se défend. Après tout, font observer certains, on n’imagine pas un politique ou ses équipes participer au montage audio ou vidéo d’une interview qu’il a accordé à un journaliste. En 2012, le New York Times, a ainsi décidé de "refuser une interview si une source pose comme condition la relecture a posteriori des citations pour les examiner, les approuver ou les modifier ». Des chartes déontologiques sont nettes. L’Agence France Presse pose le principe que ses journalistes ne soumettent "en aucun cas" une interview à la relecture.

D’autres chartes adoptées par des journaux tolèrent et encadrent la pratique. Quelques règles se dégagent de ces textes, qui dessinent une bonne pratique professionnelle en la matière.
- Ne pas faire relire de simples citations inclues dans un papier.
- Ne jamais proposer la relecture à son interlocuteur, ne pas en faire un argument pour obtenir l’interview.
- Ne l’accepter qu’exceptionnellement, pour éviter "toute erreur d’interprétation", "toute incompréhension", pour s’assurer qu’un chiffre ou une donnée technique est correctement retranscrite, lorsqu’il s’agit de "données cruciales".
- Poser que relire n’est pas un droit qu’exercerait l’interviewé mais une courtoisie que lui fait l’intervieweur.
- Limiter les corrections à un mot, un chiffre, une formulation, dans la mesure où cela ne change ni le sens ni la portée de ce qui a été dit.
- Imposer un délai de relecture, lié au bouclage, au delà duquel le texte original de l’interview est publié.
- Refuser de publier l’interview si les demandes de correction la dénaturent.
- Informer le lecteur que l’interview a été relue par l’interviewé ou son équipe.

A chaque rédaction d’arrêter sa politique. En évitant les exceptions "fonctionnelles" aux règles qu’elle se donne : le vulgum pecus a autant le droit de demander à se relire que le puissant. Les exceptions ne peuvent être justifiées que par le contexte et l’importance des propos, pas par le nom ou le titre de l’intéressé. On notera enfin que la technologie numérique permet aujourd’hui d’enregistrer facilement un entretien. Cela ne dispense pas de prendre des notes qui serviront de base à la rédaction de l’interview. Mais cela permet de disposer d’un juge de paix lorsque les demandes de correction déforment le propos initial.
Pierre Ganz

* http://www.lavoixdunord.fr/297267/article/2018-01-15/politique-journalisme-et-communication

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