La chronique de Pierre Ganz : Objection de conscience

publié le 5 septembre 2017

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Une loi entrée en vigueur récemment en France consacre le droit pour les journalistes de refuser "un acte contraire à sa conviction professionnelle formée dans le respect de la charte déontologique de son entreprise ou de sa société éditrice". L’usage dira si cette disposition renforce l’indépendance des journalistes et la qualité de l’information. Mais il n’est pas nécessaire de disposer de la protection de la loi pour refuser "un ordre illégitime".

Une rédaction n’est pas une caserne. S’il y existe une hiérarchie, elle ne donne pas d’ordres au sens militaire. Cela s’appelle plutôt des commandes ou des demandes. Certaines peuvent être contraires à la déontologie du journalisme. Les intérêts de l’éditeur ou des actionnaires d’un média peuvent en effet être différents de ceux du journaliste, qui est guidé par le seul intérêt du public à être informé.

Le cas le plus fréquent est la commande à dimension publicitaire plus ou moins déguisée : par exemple un papier de complaisance pour un film, un spectacle ou un ouvrage soutenu par le média, ou un article positif pour un produit dont le fabriquant achète des encarts publicitaires. On tentera toujours de convaincre le journaliste de se plier à ces demandes particulières au nom de l’intérêt économique du média.

L’argument de la concurrence est lui utilisé pour suggérer des méthodes contestables dans la collecte et/ou la diffusion de l’information. C’est le "si on ne le fait pas d’autres le feront" pour justifier l’invite à mettre le pied dans la porte ou à publier l’image qui viole la vie privée. Jeune reporter, l’auteur de ces lignes a un jour reçu par téléphone l’ordre d’interroger micro en main un couple dont le fils venait d’être retrouvé mort d’une overdose. Ses hésitations lui avait valu d’être taxé de "chochotte" et menacé de sanctions par son rédacteur en chef. L’absence des malheureux parents de leur domicile avait opportunément réglé son dilemme : s’opposer à sa hiérarchie ou commettre un acte qui lui répugnait.

Que faire dans ces situations ? En France la convention collective des journalistes pose que "le refus par un journaliste d’exécuter un travail publicitaire ne peut être en aucun cas retenu comme faute professionnelle". En Europe, la Déclaration des Droits et Devoirs des Journalistes dite Déclaration de Munich exprime que "le journaliste ne peut être contraint à accomplir un acte professionnel ou à exprimer une opinion qui serait contraire à sa conviction ou sa conscience". On trouvera d’autres exemples de ce genre de formulations dans la plupart des textes éthiques concernant le journalisme. Il ne faut pas hésiter à les invoquer.

Argumenter son refus avec compétence

Si des textes légitiment le refus, encore faut-il l’argumenter. Ce peut-être une question d’exactitude de l’information : non, tel élément n’est pas établi, pas recoupé, la source qui le donne n’est pas fiable ou se contredit. Ce peut-être une question de temporalité. Oui, le témoignage des parents du jeune mort d’overdose peut avoir un sens pour comprendre le drame de la toxicomanie, mais le recueillir dans les heures et les jours qui suivent le décès est une atteinte à leur vie privée et à leur deuil. Ce peut être une question d’intérêt à publier. Est souvent illégitime ce qui n’est pas nécessaire à l’information du public. Qu’apportent le nom et l’adresse d’un blessé dans le récit d’un accident de la route ? Qu’apporte la photo d’une personnalité sur son lit d’hôpital ? Ce peut-être la pertinence de l’angle qui est discutable : pourquoi systématiquement interroger des usagers des transports les jours de grève et jamais les grévistes ? Pourquoi faire une enquête sur l’insécurité dans une ville où on ne relève que très peu de délits ?

Ces débats sont souvent fructueux : l’angle est changé ou le projet de reportage renvoyé à un moment plus opportun. La compétence du journaliste sur le dossier, son expérience, son travail en amont pour enquêter pèsent dans ce type d’échange.

On peut aussi, suggérait il y a quelques années la syndicaliste belge Martine Simonis, garder sa conscience nette en invoquant un prétexte. "Ce n’est pas le moyen le plus glorieux" écrivait-elle, "mais c’est probablement le plus fréquent". Surcharge de travail, panne d’ordinateur, difficultés ou impossibilité à joindre un interlocuteur, voire comédie où on dit ne pas avoir compris la demande sont quelques-unes des excuses avancées pour ne pas satisfaire une exigence qu’on juge illégitime.

Est illégitime aussi l’intervention sur le travail du journaliste sans son accord ou contre son gré. C’est le cas d’un reportage pour lequel le caméraman s’était engagé à flouter un témoin et son environnement mais dont la rédaction en chef, pour "rendre plus réaliste le sujet" avait refusé de flouter les abords du lieu de l’interview. C’est l’intervention lors du montage qui dénature une enquête en exagérant ou minimisant certains aspects. C’est l’article où des citations sont réécrites par la hiérarchie, des éléments ajoutés ou retranchés arbitrairement. Dans ce genre de situation, le refus de signer le travail est un droit. Il est lié à la notion de droit d’auteur. Le journaliste est un auteur. Comme tel il bénéficie d’un droit moral sur le devenir de son travail, dont le droit à la paternité, le droit à la signature.

Insubordination et responsabilité

S’agit-il d’actes d’insubordination susceptibles d’être sanctionnés ? Le droit reconnaît qu’un salarié, responsable de ses actes, peut et doit refuser d’exécuter un ordre illégal. S’agissant des journalistes, la rédaction en chef ne peut exiger que le reporter vole un document ou pénètre par effraction dans un lieu privé. Dans certains pays, publier sciemment des informations déformées ou erronées sont des délits. Le journaliste peut refuser de s’associer à leur commission. En termes de déontologie, on ne publie pas un faux ou des informations qu’on sait fausses sans les identifier comme tels, et le journaliste est fondé à refuser de le faire. Certains codes comme celui de Suisse, stipulent que "le journaliste ne doit encourir aucun préjudice du fait de son refus (…) d’accomplir un acte professionnel (…) contraire aux règles de sa profession ou de sa conscience".

Un intéressant avis du Conseil de déontologie journalistique belge publié en novembre 2011 concerne la couverture des campagnes électorales. On y lit entre autres que "s’il est logique que [les journalistes] respectent les instructions de leur rédaction en chef, s’agissant d’opinions illégales, liberticides ou antidémocratiques, le droit à l’objection de conscience est reconnu". Certes, ces notions sont relatives - par exemple celle d’opinions antidémocratiques - mais le journaliste a l’obligation déontologique de s’opposer ou de refuser de participer à ce qui incite à la discrimination, à la haine, à la violence.

Enfin, on ne peut nier que savoir dire "je ne veux pas" ou "je ne peux pas" peut entrainer des sanctions plus ou moins déguisées et, pour les pigistes, un chantage à l’emploi. La parade est de porter ces débats collectivement et ouvertement au sein de la rédaction. Rares sont les rédacteurs en chef ou éditeurs qui poussent le cynisme jusqu’à assumer publiquement le non-respect de la déontologie de leur profession.

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