La chronique de Pierre Ganz : Quand le journaliste est clandestin

publié le 2 juin 2017

image La chronique de Pierre Ganz : Quand le journaliste est clandestin

Un journaliste travaille à visage découvert. Les usages et les règles déontologiques sont clairs : un journaliste s’interdit "tout moyen déloyal et vénal pour obtenir une information". Ne pas décliner sa fonction ou se faire passer pour ce qu’on n’est pas est bien "déloyal". Mais des caméras cachées à l’infiltration, le recueil discret d’informations se répand.

La caméra cachée est tendance. Les magazines et les journaux télévisés y ont de plus en plus recours. Dans bien des cas, son utilisation se justifie mal. Il s’agit plus de mettre en valeur le reportage par un parfum de risque ou de mystère que de capter des images inaccessibles autrement. Avec un peu de temps, les mêmes situations auraient pu être captées par un journaliste reporter d’images filmant sans se dissimuler.

Cette banalisation pour de mauvaises raisons ne doit pas cependant conduire à poser un interdit. La caméra cachée est justifiée à trois conditions simultanées : il s’agit d’un important sujet d’intérêt public ; c’est le seul moyen de recueillir des informations en images ; il sera expliqué pourquoi on l’utilise. Quand on décide d’y recourir, l’enregistrement clandestin ne doit pas porter atteinte à la dignité de la personne filmée à son insu. Il ne peut porter atteinte à sa vie privée que si les faits relèvent de l’intérêt public.

Il est bien sûr des cas où ne pas décliner sa qualité de journaliste peut être une nécessité. Voyager avec un visa touriste est souvent la seule façon de se rendre dans un pays fermé à la presse en évitant les visites organisées par la propagande d’Etat. Cette entorse au principe déontologique de transparence se justifie au nom de l’intérêt du public à être informé. Elle est possible si on ne risque que l’expulsion. Il faut y réfléchir davantage si cela peut déboucher sur une condamnation pour espionnage.

Les adeptes du journalisme masqué dans un pays ouvert préfèrent au mot clandestin celui d’infiltré. Même dans une démocratie, certains endroits sont totalement interdits aux journalistes. Il est impossible d’y accéder pour savoir ce qui s’y passe. Si l’argument de la clandestinité était fort quand Albert Londres enquêtait sur le bagne de Cayenne, il l’est moins aujourd’hui. Cette technique est en effet trop souvent utilisée pour gagner du temps, pour éviter les fastidieuses recherches de témoignages, pour créer du spectaculaire. Les lanceurs d’alerte qui témoignent de l’intérieur d’une situation choquante peuvent être aussi efficaces qu’une enquête clandestine. Bien sûr, le journaliste vérifiera la sincérité et le désintéressement de leur démarche autant que la véracité de leurs dires.

Cependant l’infiltration peut rester le seul moyen de recueillir une information d’intérêt public sur des comportements illégaux ou antisociaux, ou sur des abus de confiance. Cela ne peut se faire sans réflexion. Radio Canada pose par exemple plusieurs conditions : qu’une source crédible conduise à l’hypothèse que les personnes ciblées ont un comportement illégal ou antisocial ; qu’une approche ouverte ait peu de chance d’obtenir l’information recherchée ; que la clandestinité permette de recueillir la meilleure preuve du comportement visé.

L’immersion est souvent utilisée pour des reportages au long cours à caractère sociologique. Les cas les plus célèbres ont d’ailleurs débouché sur des livres. Ses partisans font valoir qu’elle supprime la distance entre le journaliste et les personnes rencontrées dont on veut rendre compte de la réalité. "Il faut se déguiser pour démasquer la société" proclame Günter Wallraf *. Et donc cet écrivain a voulu vivre ce que vivent les travailleurs immigrés, les SDF, les malades mentaux internés pour le décrire et le dénoncer. Un autre argument est avancé pour justifier l’immersion : cela éviterait de recourir à l’anonymisation des témoignages qui protège leurs auteurs mais peut créer un doute sur leur véracité. Mais c’est la rigueur et la crédibilité du journalisme qui valident la véracité des témoignages. Et comme le note Hubert Prolongeau, qui a parfois travaillé en immersion, "quand tu deviens le héros de ton papier, cela devient indécent". Enfin, il manquera toujours une dimension à ces expériences : celui ou celle qui "joue" un temps le SDF ou la femme de ménage sait que ce n’est pas sa vie, et que cela s’arrêtera sur sa seule décision.

Ces pratiques sont considérées parfois par ceux qui en sont l’objet comme un abus de confiance. Certains ont même parlé d’escroquerie au sens pénal du mot. La Cour de Cassation n’est pas de cet avis. Son arrêt du 25 décembre 2016 a validé la démarche d’une journaliste qui avait adhéré pendant plusieurs mois au Front National pour décrire ensuite dans un livre ce qu’elle y avait vu et entendu. Les juges ont estimé que sa démarche s’inscrivait dans le "contexte d’une enquête sérieuse destinée à nourrir un débat d’intérêt général sur le fonctionnement d’un mouvement politique". Leur arrêt ajoute même "qu’incriminer cette démarche dans ce contexte serait une ingérence disproportionnée dans l’exercice de la liberté d’expression".

Enfin, autre forme de clandestinité, il y a des journalistes qui créent du faux pour tenter de savoir le vrai. On est alors dans la provocation de faits, pas dans le recueil de faits pré existants. C’est parfois dérisoire, comme laisser sur le sol un billet pour prouver la malhonnêteté des passants, ou stupide comme tester la sécurité des aéroports avec une arme factice. Cela relève de la mise en scène, quand des journalistes se font passer pour des investisseurs en louant bureaux et matériels pour piéger des élus ou des fonctionnaires et démontrer leur vénalité. Ce peut-être contre productif, comme produire un documentaire dont le contenu est faux de A à Z dans le but de démontrer le fonctionnement du complotisme. Travail retourné sur internet par des tenants de la théorie du complot, qui en tirent argument sur le mode "et si c’était vrai ?" pour réaffirmer leurs certitudes.

La règle éthique reste bien la recherche de la vérité. "Une nouvelle qui ne serait pas orientée à la vérité – fut elle, cette vérité, partielle, provisoire et consciente de l’être - ne serait pas une information » écrit Daniel Cornu**, mais « relèverait de la pure et simple tromperie".

* journaliste et écrivain allemand auteur de plusieurs enquête et livres dont « Tête de Turc » en 1985
** Journaliste suisse, auteur de « Journalisme et vérité. L’éthique de l’information au défi du changement médiatique »

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