Médiateurs publics : comment travaillent les arbitres de l’info

publié le 30 mai 2017

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Pour la première fois, les médiateurs de médias publics francophones se sont réunis à Paris pour évoquer leurs expériences. L’occasion de mieux comprendre comment Suisses, Belges et Canadiens créent des liens avec leurs auditeurs et téléspectateurs, et comment ils considèrent le dispositif français.

C’est à la Maison de la radio que se sont réunis pour la première fois les médiatrices et médiateurs de médias publics francophones (MFP). Des échanges du haut de la tour de Radio France sur leurs pratiques et sur les évolutions des médias et de leurs publics. Les représentant(e)s de Radio Canada, de la Radio Télévision Belge Francophone (RTBF), et de la Radio Télévision Suisse (RTS) ont répondu à nos questions.
Au Canada, un "ombudsman" inamovible
Guy Gendron insiste d’entrée sur son titre d’« ombudsman » : "c’est un mot suédois, et pas anglais. Car ils sont les inventeurs du concept. En fait, c’est un intermédiaire. A l’époque, au début du XIXe siècle, c’était entre le gouvernement et les citoyens." Radio Canada a son ombudsman depuis 1991, quand le premier médiateur français a été nommé en 1994 au quotidien Le Monde. Journaliste de longue date dans le groupe, régional, provincial, national puis international, Guy Gendron a été nommé pour 5 ans. Il est inamovible, "un peu comme un juge", et à la fin de son mandat tout ombudsman doit quitter l’entreprise, pour apporter une autre garantie d’indépendance.
Au Canada, contrairement au médiateur français, l’ombudsman est totalement indépendant car c’est "une instance d’appel, il ne répond pas au nom de l’organisme. C’est comme la Cour de cassation pour les plaignants qui n’ont pas obtenu satisfaction à leur plainte auprès de Radio Canada". Une fois saisi, celui qui a pratiqué l’investigation pendant dix ans mène l’enquête, peut réécouter les enregistrements du journaliste concerné, voir ses notes et peut consulter des experts pour trancher.
Première critique adressée par le public : l’exactitude des informations, y compris sur les premiers pas de l’homme sur la Lune. Puis viennent l’impartialité et "le manque d’équilibre" plus difficile "à mesurer, à jauger". Dans la dizaine de courriels quotidiens, certains se plaignent aussi d’un manque de respect dans les images diffusées : choquantes ou stéréotypées. Et Guy Gendron intervient sur celles de la télévision comme celles du web. Avec deux périodes particulièrement sensibles, d’après celui qui s’inquiète de l’accélération du processus rédactionnel et du mélange public-privé sur les réseaux sociaux des journalistes : les campagnes électorales et les moments de forte actualité dans le conflit israélo-palestinien.
« Mon travail premier est d’aiguiller les plaignants au bon endroit : vers les rédacteurs en chef ou directions de service concernées. Pour que eux offrent la première réponse, en disant à la fin "si vous n’êtes pas satisfait de cette réponse, vous pouvez demander à l’ombudsman de se prononcer". Et à partir du moment où un plaignant me demande d’intervenir, je DOIS le faire ».
En revanche, Guy Gendron n’a pas de rendez-vous à l’antenne pour intervenir publiquement. Seuls les textes de l’ombudsman parlent pour lui. Et pas question de répondre par "le mode trop primitif et sans nuances" de Twitter. Pourtant, alors que Radio Canada ne propose plus d’émission sur les médias, Guy Gendron conclut par une remarque partagée autour de la table :
J’ai noté comme tous mes collègues qu’il y a une dégradation du discours du public, probablement attribuable aux réseaux sociaux, où on dit un peu n’importe quoi, et où on s’envoie promener. Le ton des plaintes est très dur, très critique, souvent très grossier.
En Belgique, médiation et éducation aux médias
Comme l’impose légalement le contrat de gestion de l’entreprise, Louise Monaux est "chargée de la médiation et des relations avec les publics" à la RTBF. Avec deux assistantes, cette historienne de formation traite 300 courriers et courriels par mois et organise des ateliers d’immersion, d’éducation aux médias et des visites guidées thématiques dans le groupe audiovisuel public belge.
« C’est l’information qui rassemble le plus d’interpellations. C’est là que l’on a le plus de questions de fond…Ce sont les choix éditoriaux, le sujet qui a ouvert le JT, la manière dont on a traité l’info, la qualité des interviews ou des traductions. Et toutes les questions liées à la désinformation sont plus fréquentes qu’avant, ainsi que les interrogations sur la publicité dans l’info ».
S’ajoutent les classiques "vous êtes trop de gauche, de droite, pro israélien, pro palestinien, anti Trump ou anti Marine Le Pen." "Tout ce qui touche à l’équilibre et à l’objectivité, c’est ce qui fait réagir le plus téléspectateurs et auditeurs", résume celle qui était auparavant chargée de la communication corporate du groupe. "Les réactions et thématiques qui reviennent sont vraiment très similaires à la France : les questions par rapport à l’info, au sensationnalisme, à la diversité."
Il n’existe pas encore de compte Twitter ni de page Facebook pour répondre aux publics, mais "la réflexion est en cours, et on doit y être". Mais depuis vingt ans la RTBF a des émissions de médiation. Le contrat de gestion du groupe en impose au moins dix par an. Et l’émission "Medialog" propose ainsi chaque mois en 45 minutes d’éduquer aux médias, avant de développer le ou les principaux thèmes évoqués par les téléspectateurs et auditeurs. "On en fait un débat avec des gens en interne et des experts" autour du reportage contesté, et avec des téléspectateurs ou auditeurs, "s’ils acceptent de venir, parce que ce n’est pas toujours évident d’en avoir sur le plateau", explique Louise Monaux.
Source : France Culture

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