Poser des questions

publié le 4 avril 2017

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Un journaliste pose des questions. C’est le geste professionnel le plus élémentaire, le premier pas pour recueillir un fait, vérifier une affirmation, recueillir une opinion. Mais cela ne signifie pas que l’on puisse poser n’importe quelle question n’importe quand.

Il n’y a pas de question interdite. Tout sujet peut faire l’objet d’enquête, tout interlocuteur peut être questionné. Aucune position dans la société ne met à l’abri de la curiosité légitime des médias et donc des questions des journalistes. Le dire serait poser des limites à la liberté de la presse.

Mais un journaliste responsable n’oublie pas les principes déontologiques quand il questionne ses interlocuteurs. Poser une question sur la vie privée de quelqu’un ne peut se justifier qu’au nom de l’intérêt public de l’information - par exemple dans le cas de soupçon d’enrichissement personnel au détriment de la collectivité ou d’une entreprise. De même, le respect de la dignité impose de ne pas interroger d’une façon trop précise sur les faits et le ressenti d’une personne ayant subi violences, sauf à avoir créé avec elle une relation de confiance qui l’incite à se confier, et que ces précisions, loin de nourrir le voyeurisme et le spectaculaire, apportent des éléments de compréhension indispensables. Avec les personnes fragiles, peu habituées aux médias, il importe de leur rappeler que si elles répondent, leurs propos seront bel et bien publiés, ce qui peut parfois avoir pour elles des conséquences désagréables.

L’opportunité de certaines questions peut poser problème. Il faut respecter les deuils, les moments de stress, d’émotion. Moins que de déontologie il s’agit ici de savoir vivre et de respect des personnes. Ainsi ce n’est pas lors des obsèques que l’on interrogera les proches sur les faits et gestes du défunt. Mais ce peut-être l’occasion de créer un contact pour un rendez vous prochain.

Ne pas confondre son rôle avec celui du policier

Lors d’une conférence de presse, aborder un sujet non prévu par l’orateur est parfaitement légitime, au risque de s’attirer un cinglant et méprisant refus ! Cela ne plait pas, mais le journaliste n’est pas là pour plaire. Dans d’autres cas, prendre en compte l’opportunité d’une question avant de la poser n’est pas inutile : ce n’est pas dans la rue, quand il dialogue avec ses supporters, qu’un politicien va apporter une réponse nouvelle à une question à laquelle il a déjà répondu des dizaines de fois. Seul un élément nouveau, susceptible de modifier cette réponse, peut justifier alors de reposer la question même si les circonstances s’y prêtent mal. Dans les autres cas, le journaliste recherche-t il réellement à établir un fait, ou à créer un spectacle ?
Le journaliste se gardera toujours de transformer une interview en interrogatoire, mais peut, et doit, reposer une question à laquelle il n’est pas répondu. « Il ne confond pas son rôle avec celui du policier ou du juge » disent les codes de déontologie. Cette règle est parfois invoquée par des interlocuteurs questionnés sur leurs faits et gestes. Ils oublient que le journaliste n’est ni un juriste ni un moraliste. Il ne pose pas une question pour établir s’il y a juridiquement délit mais pour informer le public. Sa question peut être légitime, parce qu’un comportement qui ne relève pas de la loi peut relever de l’intérêt du public à être informé.
Avec les puissants tous les coups sont-ils permis ? Non, bien sûr, mais le rapport de force n’est pas le même qu’avec un simple quidam. Ceux-ci usent et abusent de méthodes dilatoires pour ne pas rencontrer les journalistes. Cela va du refus systématique de répondre à la menace de poursuites devant une curiosité jugée insupportable en passant par les réponses calibrées au millimètre servies par des communicants. Après des semaines ou des mois d’enquêtes, après de multiples demandes d’interviews restées sans réponse, certains confrères reprennent une technique popularisée par le documentariste américain Michael Moore : "surprendre" son interlocuteur dans un lieu ouvert au public pour lui poser des questions face caméra.

La démarche agace celui qui en est l’objet et donne rarement des réponses utiles sur le fond. Mais elle apporte au public la démonstration d’un refus de s’expliquer, ce qui est en soi un fait qui mérite d’être porté à sa connaissance. Des voix se sont élevées récemment pour regretter que cette technique ait été utilisée avec le Pape François, à propos d’une enquête sur les soutiens qui auraient été apportés en Argentine à un prêtre condamné pour pédophilie. Mais personne dans une société démocratique n’est au dessus de la recherche de la vérité sur des faits d’intérêt public.

Un interview n’est pas un débat

Enfin, poser une question n’est pas se positionner en adversaire de son interlocuteur. Comme l’écrit le rapport 2017 de l’Observatoire de la déontologie de l’Information « un journalisme d’assertion se développe à côté du journalisme de vérification ». Et l’ODI de noter « un glissement du questionnement factuel des invités à l’expression d’opinions ou de commentaires » où, de curieux à la recherche de faits ou d’opinions, « certains deviennent, sans toujours s’en rendre compte, débatteurs et éditorialistes et posent comme un fait établi ce qui n’est que leur propre conviction ou une allégation dans l’air du temps ».
Le journaliste n’est pas un partisan qui défend une thèse sur laquelle il demande à un tiers de se prononcer. Il n’est pas non plus un douanier adepte du « qu’avez vous à déclarer sur tel sujet ? » très rarement utile. Préparer une question, c’est au minimum savoir à qui on s’adresse et de quoi il s’agit, pour que la question fasse avancer la connaissance des faits et des opinions.
Pierre Ganz

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